Oh, surprise, une nouvelle fois la plume de Gilles MARCHAND est sélectionnée, un immense bravo déjà pour ce doublé !
J'en ai lu 5 sur 10. Si je devais choisir aujourd'hui, j'avoue qu'il serait très difficile de départager ces romans d'une très grande qualité, 3 sont des coups de coeur et 2 sont classés 5*. Je vais toutefois mettre à profit le temps imparti d'ici l'annonce des résultats pour poursuivre mes découvertes, les critères de sélection des libraires me semblent proches des miens !
Ce 1er roman de Sébastien SPITZER fait partie de la sélection des 68 Premières fois pour la rentrée littéraire de septembre 2017.
Comme les fées qui y oeuvrent sont toujours de bons conseils, je me suis laissée tentée par sa lecture et j'ai sacrément bien fait. Je ne vais pas vous le cacher plus longtemps, ce roman est un coup de coeur.
Je vous explique.
Nous sommes à la fin de la seconde guerre mondiale. Ils y a ceux qui ont survécu à l'indiscible. Fela était la pute des soldats allemands, Ava, sa fille, est une bâtarde. Elle est née dans le camp de concentration de Silésie. Elles occupaient le block 24-A. A la libération, elles deviennent les pestiférées. Elles fuient, elles marchent, elles errent sans but. Sur leur chemin, elles croisent d'autres rescapés, chacun a son histoire. La petite Ava est porteuse de cette mémoire, le rouleau de cuir qui ne la quitte jamais préserve des souvenirs griffonnés sur des bouts de papier de fortune. Et puis, il y a cette femme qui a gravi toutes les marches de l'ascension sociale allemande pour atteindre la plus haute. Elle est mère de 6 enfants. Après avoir connu le pouvoir, elle est exposée à l'abîme. Ces jours sont comptés. Magda Konzerthaus est la femme de Joseph Goebbels. Dans sa vie, elle a renié son passé, sa famille aussi. Son père "adoptif", Richard Friedländer, juif, déporté, mourra en 1939 au camp de concentration de Buchenwald malgré tous les appels lancés comme des bouteilles à la mer.
Ce roman, vous me direz que c'est un de plus qui aborde la période de la seconde guerre mondiale, c'est vrai que la littérature contemporaine lui porte une attention toute particulière. Après L'ordre du jour de Eric VUILLARD, Outre-mère de Dominique COSTERMANS, Les indésirables de Diane DUCRET, Marguerite de Jacky DURAND, Nous, les passeurs de Marie BARRAUD, Un paquebot dans les arbres de Valentine GOBY, et bien d'autres encore...
Mais celui-là est différent, d'abord parce qu'il aborde une période singulière, celle de la fin de la guerre, celle de la libération, celle du passage de pouvoir d'un camp à un autre, celle de la perte des repères, le chateau de carte s'est écroulé, une nouvelle page de l'Histoire est à écrire. C'est à ce moment-là que ceux qui étaient protégés par leur statut social se retrouvent au bord du gouffre, à l'image de Magda Goebbels. Cette femme, elle a tout sacrifié pour côtoyer les grands de son pays, elle y a même sacrifié son père. Sébastien SPITZER a puisé le sujet de son roman dans la découverte d'archives publiées en 2016.
C'est à ce moment-là aussi que ceux qui étaient les cibles du pouvoir retrouvent la voie de la liberté après avoir été déportés dans des camps de la mort. Avec le personnage de la petite Ava, l'écrivain aborde le sujet des enfants dans les camps. Eux qui n'ont connu que l'emprisonnement, la misère, la faim... comment pourraient-ils imaginer le futur ? Comment surmonteront-ils les traumatismes incommensurables ? Pourront-ils un jour, de nouveau, faire confiance à l'homme alors même qu'il est toujours armé. Entre les Allemands et les Américains qu'elle découvre, quelle différence ? Il y a une très jolie métaphore avec les villes libérées :
Elle dit qu'ils pouvaient libérer quatre ou cinq villes par jour ! Ava ne parvient pas à se représenter une ville libérée. Elle a vu les canons et les bombes, le feu. Elles changent de main, les villes. Elles passent d'un camp à l'autre. Elles restent prisonnières de l'une ou l'autre armée. P. 231
Mais encore, ce roman est un hommage au travail artistique réalisé par Lee MILLER, une photographe américaine. A partir de 1942, elle devient correspondante de guerre pour Vogue. A la libération, elle est sur le terrain aux côtés des soldats américains, elle est l'une des premières à réaliser des photographies de la libération du camp de Dachau notamment. Les clichés sont d'une telle violence qu'elle aura, à l'époque, à attester de leur fiabilité. Ceux reçus de Robert CAPA viendront confirmer leur sincérité. Sébastien SPITZER écrit de très belles pages sur cette femme hors du commun qui a laissé une trace de la mémoire de celles et ceux qui ont connu cette période. Il y a aussi un très grand moment, romancé bien sûr, autour du petit rouleau de cuir d'Ava et de tout ce qu'elle révèle des dernières années passées :
Mais le rouleau qui est à l'intérieur est le témoin écrit de ces années de camp. Il est son ancre, son dernier point de repère. Elle caresse sa couverture de cuir. Elle la sent. L'aime. La serre. Elle sait que tous les mots sont là, écrits par les dizaines de mains. P. 220
Enfin, ce roman donne à voir une lueur d'espoir. Alors même que le pays est détruit, que les hommes ne ressemblent plus à des êtres humains, que l'horreur et l'ignominie des hommes est portée au grand jour, il y a la libération et la voie des possibles qui s'ouvre devant la petite Ava, une vie à construire.
Mais la qualité de ce roman ne serait rien sans la plume du journaliste, Sébastien SPITZER. Elle se prête à l'exercice de l'écriture de l'intime. Qu'il s'agisse de la relation mère-fille entre Fela et Eva, des dernières heures de la vie de Magda et ses enfants, l'écrivain s'attache à décrire des moments où les hommes et les femmes sont dans une relation de grande proximité. La sensibilité y est à fleur de peau.
Un roman, je vous l'assure, pas comme les autres !
Il est de ces livres qui vous glacent le sang. Nous voudrions qu'ils soient un roman, mais il s'agit d'un récit, plus effrayants encore. L'ordre du jour de Eric VUILLARD fait partie de ceux-là.
Je vous en dis quelques mots.
Nous sommes le 20 février 1933, les plus grandes firmes allemandes sont représentées. 24 hommes sont réunis au Reichstag à l'initiative de son Président, Hermann Goering. Hitler y tient un discours en la faveur d'un modèle économique solide et stable. Il n'en faudra pas plus pour que toutes ces puissances industrielles apportent leur soutien financier à la cause nazie. Cinq ans plus tard, les panzers allemands envahissent l'Autriche. Les médias véhiculent des images d'une foule en liesse, honorant le Führer. Quand une machine de guerre prend appui sur la fourberie des hommes...
Ce récit est une petite bombe, à retardement. La littérature est aujourd'hui très prolifique sur la seconde guerre mondiale mais je n'avais pas encore lu de récit sur ces années noires de notre Histoire. Avec "L'ordre du jour", Eric VUILLARD montre à quel point il paraît simple de duper les plus grand de ce monde, pour le meilleur et pour le pire bien sûr. Puisant sa source dans des faits réels, méconnus du grand public, l'écrivain fait une démonstration implacable de médiocrité humaine.
[...] toutes les misères ont pour chef-lieu l'âme humaine. P. 106
Eric VUILLARD est concis, direct, incisif. En 150 pages seulement, il témoigne d'un passé très lourd à porter. Trop, il ne semble pas puisque toutes ces grandes entreprises sont encore présentes sur le marché aujourd'hui.
Dans une plume acérée, l'auteur réécrit l'Histoire pour ouvrir les yeux de celles et ceux qui accepteront de regarder la réalité en face. Dans un roman, elle pourrait paraître grostesque. Dans un récit, elle devient redoutable et menaçante. Assurément, il s'agit d'une lecture nécessaire.
C'est parce que
La littérature permet tout, dit-on. P. 12
que le jury du Prix Goncourt s'est autorisé à sacraliser un récit hors du commun, de ceux qu'il est impossible d'oublier après les avoir refermés.
Il y a des périodes comme ça où tous les livres me transportent, m'émeuvent, me bouleversent, m'ébranlent, me chavirent, me secouent, me touchent... je voudrais que ça ne s'arrête jamais. Je passe du coup de coeur au roman 5*, c'est un réel bonheur.
Si maintenant, je me refuse à lire la 4ème de couverture et préfère me laisser porter par un titre, le nom d'un(e) auteur(e), les avis d'ami(e)s, de libraires... là, je dois bien le dire, il m'aurait été difficile de passer à côté de tout ce qui a été dit ces derniers jours sur le roman lauréat du Prix Renaudot des Lycéens 2017. "Nos richesses" est partout dans les médias, Kaouther ADIMI aussi, elle vient de recevoir le Prix du Style 2017 (souvenez-vous l'année dernière c'était Négar DJAVADI pour "Désorientale" publié aux éditions Liana Levi !).
Je vous en dis quelques mots.
Nous sommes en 1936, en Algérie. Edmond Charlot a 21 ans. Il rentre tout juste de Paris où il a terminé ses études. Il réalise son rêve d'ouvrir une librairie de prêt, un peu à l'image de celle que tenait Adrienne Monnier dans la capitale. Elle s'appellera "Les Vraies Richesses, il empreinte à Jean Giono le titre de l'un de ses romans. Très vite, des intellectuels s'y retrouvent, y lisent, y écrivent. La Maison d'édition Charlot ne tarde pas à se lancer, elle publie les premiers écrits d'Albert Camus, "L'Envers et l'Endroit". D'autres écrivains seront portés par l'élan de la maison, Henri Boscot, Emmanuel Roblès, Jules Roy, et bien d'autres encore. Mais la guerre gronde, elle mobilise les hommes. Et puis, il y a cette page douloureuse aussi de l'Histoire de l'Algérie. Bientôt le papier vient à manquer et c'est tout l'équilibre financier de l'entreprise qui est compromis. Ryad a une vingtaine d'années, lui aussi, quand il pose le pied sur le sol d'Alger. Il est étudiant. Il arrive de Paris pour réaliser un stage. Il a pour mission de repeindre la librairie, les beignets succéderont bientôt aux livres. Il va lentement découvrir le passé de ce haut lieu de la littérature, et plus encore.
Ce roman est une pépite, un coup de coeur.
D'abord, ce roman, c'est un lieu, c'est une adresse : 2 rue Hamini, ex rue Charras. C'est là qu'ont ouvert le 3 novembre 1936 "Les Vraies Richesses", une librairie de prêt. Edmond Charlot avait une idée très précise de ce qu'il souhaitait :
C'est-à-dire une librairie qui vendrait du neuf et de l'ancien, ferait du prêt d'ouvrages et qui ne serait pas juste un commerce mais un lieu de rencontres et de lecture. Un lieu d'amitié en quelque sorte avec, en plus, une notion méditerranéenne : faire venir des écrivains et des lecteurs de tous les pays de la Méditerranée sans distinction de langue ou de religion, des gens d'ici, de cette terre, de cette mer, s'opposer surtout aux algérianistes. Aller au-delà ! P. 31
Edmond Charlot était un homme qui aimait la littérature, le monde des livres, de la création littéraire et artistique et ce, depuis sa plus tendre enfance. Il faut dire qu'il était à bonne école, son père était directeur d'un service chez Hachette. Ce roman, vous le comprendrez, c'est un petit jubilé de références. Si vous n'aviez plus rien à lire, je crois que vous allez pouvoir y glaner quelques conseils de lectures !
Ce roman, ce sont ensuite des hommes, de lettres en particulier. Edmond Charlot jouait à merveille ce rôle de passeur.
Moi, j'aime publier, collectionner, faire découvrir, créer du lien par les arts ! P. 102
Son antre accueillait des intellectuels, l'entreprise réunissait des passionnés. Edmond Charlot était profondément humaniste au sens propre du terme. A celles et ceux qui lui rapportaient des propos de détracteurs, il leur répondait :
Nous étions tous des amis et c'était cela, les éditions Charlot. P. 195
Malheureusement, les hommes ne sont pas tous altruistes comme Edmond Charlot, lui qui aimait à gommer toutes les différences et véhiculait avant l'heure des principes de laïcité. Il en fera lui-même les frais. Il sera mobilisé pendant la guerre, il connaîtra aussi les "événements" en Algérie. Ce roman prend une dimension historique et assure la mémoire de faits, sinon inconnus, régulièrement oubliés. Il donne un éclairage sur le massacre de Sétif en mai 1945, des milliers d'indigènes y trouveront la mort, et puis aussi sur tous ces Algériens qui, à Paris, seront torturés, tués, et jetés dans la Seine. Nous étions en 1961. Je voudrais saluer le travail réalisé par Kaouther ADIMI pour arriver à ce roman fouillé sur la grande Histoire de l'Algérie, de la France en quelque sorte. Nous parlons d'histoire, mais aussi de géographie en abordant la question des territoires et de leurs effets sur les hommes :
Abdallah pense qu'on n'habite pas vraiment les lieux, que ce sont eux que nous habitent. P. 208
Mais ce roman ne serait rien sans le talent de cette écrivaine qui va se prêter à un exercice d'écriture audacieux, entremêler l'histoire de deux hommes de deux périodes différentes en usant de deux styles littéraires. Il y a toute une partie du livre construite comme un roman et puis, il y a ces carnets de Edmond Charlot. A l'image d'un journal intime, il nous confie de quoi sont faites ses journées, ses doutes et ses convictions aussi. Le choix était courageux, le résultat réussi. Les lycéens ne s'y sont pas trompés ! J'ai été profondément touchée par la plume de Kaouther AMIDI, une révélation, un coup de coeur, quoi !
Enfin, un petit clin d'oeil à Anne de la Librairie Richer. Elle avait présenté ce roman lors de la soirée dédiée à la rentrée littéraire de septembre. Pour le moment, c'est un sans faute !
Le Musée des Beaux Arts d'Angers vient d'ouvrir une exposition temporaire hors du commun, une exposition qui valorise des collections privées que vous ne pouvez découvrir, généralement, que dans l'intimité de celles et ceux qui s'y vouent.
Plusieurs candidats ont répondu présents à cet appel peu ordinaire et ont proposé d'exposer les oeuvres dont ils sont propriétaires jusqu'au 18 mars 2018.
Il y a bien sûr l'Association PACA, Présence de l'Art Contemporain Angers, qui réunit des amateurs d'art et qui a fait de son objet social la valorisation et la promotion de l'art contemporain.
Il y a aussi Philippe Méaille. Vous le connaissez peut-être. Il s'agit du fondateur du Château de Montsoreau-Musée d'art contemporain. Dans la propriété du Conseil Départemental de Maine-et-Loire, il expose lui-même des oeuvres et en assure une médiation culturelle à travers un programme de conférences.
Il y a encore une partie de la collection de la Fondation La Roche Jacquelin. A l'initiative d'un couple Franco-Canadien-Britannique, elle réunit des oeuvres du Sud-Est asiatique. Personnellement, j'ai été très sensible à celles de Vu Dan Tan, un artiste vietnamien décédé en 2009.
Il y a ses "Amazon series", des armures à taille humaine. A première vue, nous pourrions imaginer qu'elles aient été conçues pour protéger des agressions, ne vous y trompez pas, les bords de la tôle sont coupants et risqueraient fort de blesser celles qu'y s'aventureraient à les porter.
Et puis, séduisantes à l'envi, il y a ses "Fashion series", réalisées en carton recyclé. La couleur du matériau est chaleureuse. Il renvoie une certaine image de la féminité.
Il y a toujours et encore la collection de Alain Le Provost. Outre son désir compulsif de "collectionnite", il est très impliqué dans la promotion de la création contemporaine, notamment dans le cadre de l'ADIAF, l'Association pour la Diffusion Internationale de l'Art Français.
Il y a enfin une personne qui a choisi de prêter des oeuvres lui appartenant mais qui a souhaité rester anonyme. C'est son droit, non ? Là, j'ai trouvé quelque chose qui ne manquera pas d'interpeller les lecteurs et lectrices que nous sommes. Théo Mercier, artiste plasticien, a créé "J'ai peur des livres". D'un livre, il en a fait un monstre, ou bien, d'un livre terrifiant, il en a fait une drôle de créature, à vous de choisir !
Cette exposition, elle est intéressante par son éclectisme. Des 5 salles s'exprime une ambiance particulière, un univers singulier, à l'image de celles et ceux qui composent ces collections, une bien belle manière d'appréhender l'art contemporain.
Mais finalement, le désir, c'est quoi ? C'est une aspiration, un souhait, une envie...
Quand il est inachevé, alors, c'est tout le champ des possibles qui s'ouvre à nous, pour notre plus grand plaisir bien sûr !
Ce roman est singulier dans sa construction. Permettez-moi d'adapter aussi celle de ma chronique.
"Et soudain, la liberté", c'est avant tout une rencontre entre deux femmes, Evelyne PISIER qui disposait du matériau pour écrire sa biographie et Caroline LAURENT, éditrice, à qui elle a demandé d'en faire un roman. Des liens particuliers vont se nouer, à la vie, à la mort, autour de ce projet littéraire.
Evelyne PISIER décède à l’âge de 75 ans, le livre est inachevé mais Caroline LAURENT va relever le défi, qui s'est imposé à elle, d’en terminer l’écriture. Avant de mourir, Evelyne PISIER avait ainsi dit à son mari : « S’il m’arrive quoi que ce soit, promets-moi de terminer le livre avec Caroline ». Outre le fait qu'il relève d'une promesse tenue par un homme à son épouse décédée, il est aussi le révélateur d'une relation écrivaine/éditrice hors du commun qui a certainement puisé sa source dans les résonances entre les parcours des deux familles. Tout comme Mona, la mère de Caroline LAURENT a vécu sous le régime colonial français. Avec cette dimension, le roman prend un caractère historique.
Ce roman, il est construit autour d'un autre duo de femmes, Evelyne PISIER, devenue Lucie par le jeu de l'écriture, et sa mère, Mona. Tout commence avec une vie d’expatriés. Mona et son mari sont établis en Indochine. Lucie y naît en 1941 sur fond de seconde guerre mondiale. La famille connaîtra la montée du Viet Minh et puis, pour Mona et Lucie, il y aura l'emprisonnement dans un camp. A leur libération, la famille prendra un nouveau départ en s'installe sur une île aux paysages de carte postale, la Nouvelle Calédonie. Là, une bibliothécaire militante mettra dans les mains de Mona un livre qui révolutionnera sa vie : « Le deuxième sexe » de Simone de Beauvoir. Elle y puisera la force de s’affranchir d’un mari pétainiste, antisémite. Elle divorcera et sèmera ainsi les premières graines dans l’esprit de sa fille qui, devenue adulte, prendra un billet d'avion à destination de Cuba avec des amis communistes. Là-bas, elle entretiendra une relation amoureuse avec Fidel Castro. De retour en France, elle s'engagera pour faire avancer la condition féminine.
"Et soudain, la liberté", c'est le portrait de citoyennes libres et engagées. Elles ont contribué à écrire une partie de l’histoire du féminisme français. Il n’a plus grand chose à voir aujourd’hui avec ce qu’il était dans les années 1960 quand les femmes luttaient pour leur émancipation et pourtant. Caroline LAURENT incarne magnifiquement ce que disait Francoise HERITIER (qui vient de s’éteindre) des femmes du XXIème siècle, elles croient que tout est acquis alors que de nouveaux combats restent à mener. Aux côté d'Evelyne PISIER, Caroline LAURENT âgée de 28 ans en a pris conscience. Ce roman contribuera, j’en suis certaine, à faire encore avancer la cause féminine. Ne serait-ce que pour ça, je vous le conseille absolument.
Un immense merci à Netgalley et aux éditions Les Escales pour cette mise à disposition en version e-book.
Cette lecture s'inscrit dans le cadre du Challenge 1% Rentrée littéraire organisé parDélivrer des livres après :
Ces derniers temps, la littérature m'a offert quelques opportunités de partir sur les traces d'artistes parisiens. Il y a eu notamment Robert DESNOS avec le roman de Gaëlle NOHANT "Légende d'un dormeur éveillé", et puis Théophile Alexandre STEINEN servi par la plume de Julien DELMAIRE dans "Minuit, Montmartre".
J'ai accepté avec enthousiasme de revisiter l'oeuvre du peintre Edgar DEGAS, une belle occasion de découvrir la plume de Camille LAURENS. Quant à suivre les conseils de la Librairie Richer : "S'il n'en restait que 100...", il n'y a qu'un pas !
Nous n'avons pas affaire à un roman mais à un récit, c'est donc un véritable documentaire sur l'artiste qui nous est proposé.
Pourquoi "La petite danseuse de quatorze ans" ? Dès les premières pages, l'auteure nous dit sa passion pour cette sculpture et sa collection de copies en tous formats et tous matériaux. Elle va partir de cette création pour élargir son champ à l'intégralité de l'oeuvre de l'artiste.
Pourquoi une sculpture ? Comme vous peut-être, je connaissais le peintre impressionniste Edgar DEGAS mais je ne savais pas qu'il s'était adonné à d'autres arts. Il souhaitait en réalité accéder à la 3ème dimension, aller plus loin dans l'approche du corps.
Ce que la main effleure par la peinture, elle l'empoigne par la sculpture. P 55
Parisien, adepte des spectacles de l'Opéra Garnier, Edgar DEGAS a trouvé assez naturellement son inspiration auprès des danseuses. Mais ce n'est pas tant la beauté des corps qui l'a attiré. Edgar DEGAS fait partie de ces artistes qui font un pas de côté, qui ne se laissent pas instrumentaliser par une époque, une mode, un mouvement. Non, Edgar DEGAS est en quelque sorte un marginal dans la profession, il est célibataire, il ne couche pas avec ses muses...
Avec cette sculpture, Edgar DEGAS a voulu dénoncer la condition des danseuses, ces petits êtres cueillis presque au berceau auprès de mères vivant dans la pauvreté pour lesquelles le corps de leurs filles compte bien peu quand il s'agit de se nourrir. Edgar DEGAS a choisi de représenter la laideur pour montrer à quel point les corps de ces enfants sont fatigués prématurément. Quand elles ne dansent pas, elles se prostituent...
Edgar DEGAS a voulu surprendre le public avec cette oeuvre, générer une prise de conscience de la société autour de la condition des petits rats de l'institution. Il montre ô combien cette dénomination représente bien la vie de ces enfants condamnées, en dehors de la scène, à vivre dans des coulisses infestées d'hommes aux comportements de porcs avides de plaisirs sexuels.
C'est un parti pris par l'artiste, totalement assumé, qui va s'exprimer jusque dans le choix du matériau, la cire.
Nous sommes à la fin du XIXème siècle, le Musée Grévin de Paris vient d'ouvrir, Edgar DEGAS décide d'utiliser cette matière pour sa création. Ainsi, "La petite danseuse de quatorze ans" n'entrera dans aucune catégorie artistique de l'époque, il lui donnera une dimension unique.
Camille LAURENS en profite pour retracer l'ambiance du quartier de Pigalle dans lequel Edgar DEGAS a toujours habité et décrire l'euphorie artistique du moment, une véritable révélation.
Elle tire le fil de cette sculpture, dans ce récit très documenté, pour embrasser l'oeuvre de DEGAS dans son intégralité. Elle donne à voir la philosophie générale de l'artiste, sa vision de l'art.
C'est un roman de la rentrée littéraire de septembre dernier, ne passez pas à côté !
Je vous dis quelques mots de l'histoire.
Magda a 9 mois. Sa mère rend visite à Tante Charlotte. Il y a Marc aussi, son frère aîné, enfin, de peu. Il est né la même année, les deux enfants n'ont que 11 mois d'écart. Le père, fatigué, est resté à la maison pour faire une sieste. Marc s'amuse, il fait tomber de la table du salon une boîte du panier à couture de Tante Charlotte, les épingles se répandent sur le sol, la mère s'affaire à les ramasser avant que Marc ne se blesse. La petite Magda, elle, s'approche de la bouilloire qui, pour une raison indéterminée, va tomber du meuble où elle est posée, laissant l'eau bouillante se déverser sur le corps de la petite fille. De l'accident, Magda ne se souvient pas. Mais des conséquences, assurément !
Après "L'invention des corps" de Pierre DUCROZET, place à "Une chance folle" de Anne GODARD, un roman qui va lui aussi aborder le sujet du corps mais dans une toute autre dimension.
Ce roman, il résonne en moi comme un cri, un terrible cri que l'écriture permet de pousser et dont l'écho prend différentes dimensions.
Il y a ce corps meurtri bien sûr, les brûlures que vous imaginez. Anne GODARD les exprime avec beaucoup de délicatesse mais aussi gravité. Elle rivalise d'ingéniosité pour trouver les images qui nous feront partager, le temps d'un livre, les souffrances physiques endurées :
Peu à peu, ça s'éclaire, je sais où elle est, la douleur fulgurante au moment de bouger, un nerf coupé, sous la peau, qui grésille comme un fil électrique. je sens aussi les coups de becs d'oiseaux, là où la peau greffée s'éveille. Je reprends conscience complètement, c'est-à-dire que je commence à souffrir exactement, à chacun des points qui me recousent, à chaque mouvement qui les étire ou les comprime. P. 37
Mais ce roman, c'est avant tout un profond cri du coeur. En prêtant sa plume à Magda, Anne GODARD va donner de la voix à celles et ceux qui sont réduit(e)s au silence. Magda l'a été, au sens propre, dans une maison dans laquelle même le cri du nourrisson s'est tu, l'écrivaine empreinte, elle, les chemins inexplorés du sens figuré. Avec une narration à la première personne du singulier, la force du propos est amplifiée :
J'ai mal au coeur, j'ai mal, c'est pareil, c'est le même roulis intérieur, la même nausée qui me ferme la gorge et m'empêche aussi bien d'avaler qu de parler. P. 37
L'auteure use du prétexte d'un accident domestique, l'occasion d'évoquer le fait que près de 200 000 enfants en meurent en France chaque année. Magda fait partie de ces enfants victimes d'un accident qui aurait pu être évité. Nous ne sommes pas loin du cri d'alerte aux parents, grands-parents, bref à tous ceux qui entourent les enfants dont ils doivent assurer la protection. Anne GODARD va creuser le sillon de cette obligation. La petite fille en veut terriblement à sa mère de ne pas s'être occupée d'elle à l'instant précis où l'accident aurait pu être évité mais à l'instant précis aussi, où sa vie a basculé. C'est un cri de reproche adressé à sa mère que formule Magda tout au long de ce livre, un cri qui met la mère devant ses responsabilités et la renvoie à sa culpabilité. De cet accident les relations mère/fille seront inéluctablement entachées.
Ce roman, c'est aussi un profond cri à l'injustice. Alors même que la petite Magda souffre, qu'elle est hospitalisée sur de longues durées, la famille, les amis, les autres en général s'apitoient sur le sort de la mère. La narratrice éprouve un ressentiment incommensurable. Anne GODARD sème les premières graines d'une prise de conscience. Si le réflexe des adultes peut paraître assez naturel devant un enfant de 9 mois qui ne parle pas encore et ne peut mettre des mots sur ce qu'il ressent, il l'est beaucoup moins ensuite mais les habitudes sont prises. Magda crie haut et fort combien l'attention des autres a été dévoyée, la privant, elle, de ce qu'elle aurait pu lui apporter pour se construire.
Anne GODARD aborde, en toile de fond, le sujet de la différence et plus précisément celui du regard des autres sur la différence. Gilles MARCHAND l'a fait de façon poétique et fantaisiste dans "Un funambule sur le sable" avec Stradi, un personnage qui est né avec un violon dans la tête, Anne GODARD l'approche, elle, en restant les deux pieds dans la réalité, mais les deux auteurs tentent de répondre à la même question : en quoi une différence détermine-t-elle l'identité d'un individu ?
Alors reprenait la danse, toujours la même, de l'une à l'autre de mes pensées, ne pas la cacher, ne pas la montrer, ne pas être réduite à elle, ne pas la nier, ne pas me définir par elle, ne pas me définir contre elle, ne pas prétendre qu'elle seule m'a déterminée. P. 7/8
Magda fait partie de ces enfants qui ont survécu à un accident mais qui en en porteront l'empreinte jusqu'à la fin de leurs jours. Il n'est pas écrit sur leur front que leur corps est meurtri et pourtant !
Et quoique je fasse, quoiqu'on me dise ou qu'on me taise, je la voyais dans mon reflet, dans le regard des autres, et sur toutes les photos. P. 48
A moi, maintenant, de lancer un cri, et ce sera celui de la victoire ! Je ne connaissais pas encore la plume de Anne GODARD dont "Une chance folle" est le 2ème roman, son premier "L'inconsolable" date de 2006. C'est une autre Anne qui m'a mise sur la voie lors de la présentation de la rentrée littéraire de septembre dernier à la Librairie Richer et elle a sacrément bien fait.
A défaut, peut-être l'aurais-je repéré dans le catalogue des Editions de Minuit, souvenez-vous, elles ont publié "Article 353 du Code Pénal", le dernier roman de Tanguy VIEL lauréat du Grand Prix RTL Lire 2017.
Ou bien le titre m'aurait-il interpellée sur un présentoir, mais je n'en aurais pas mesuré l'ironie. A vous, je peux maintenant la dévoiler, une chance folle, c'est ce que dit la mère à sa fille, son visage a été épargné, elle a de la chance, non ? elle a une mère qui prend des jours de congés pour l'accompagner à l'hôpital, en cure, elle a de la chance, non ?
Alors, si vous étiez passé(e) à côté, dites-vous qu'il convient maintenant d'y remédier. La plume de Anne GODARD est singulière et remarquable, caustique à l'envi, elle nous livre un roman à découvrir absolument. L'histoire pourrait être plombante, elle en fait un véritable sujet de philosophie.
Cette lecture s'inscrit dans le cadre du Challenge 1% Rentrée littéraire organisé parDélivrer des livres après :
Cette couverture, je l'ai repérée une première fois chez ma très chère Amandine de L'ivresse littéraire, et puis, il y a eu cette soirée de la rentrée littéraire à la Librairie Richer. Impossible de résister à la présentation de Anne. Touchée et ce n'était qu'un début !
Alvaro, Mexicain, est un programmeur, entendez par-là un codeur informatique. C'est un hacker reconnu dans le milieu. Enseignant, il se rend avec ses étudiants sur la place des Trois-Cultures de Mexico pour rendre hommage à ceux qui, en octobre 1968, ont été fusillés par l'armée républicaine. Nous sommes le 26 novembre 2014, les événements d'Iguala font 43 victimes enlevées et assassinées par la police. Alvaro est un rescapé, il fuit son pays et passe la frontière américaine. Adèle, elle, travaille depuis quelques années dans un laboratoire de biologie moléculaire et cellulaire de Strasbourg. Elle est de passage à Mexico pour une conférence. Parker Hayes, un transhumaniste de la Silicon Valley convoite les services de la chercheuse. Lui a créé le Cube à San Francisco. Il a fait fortune en investissant dans Facebook, il a gagné 800 fois sa mise, une manne financière qui lui permet d'expérimenter de nouvelles idées. Ce qu'il redoute le plus au monde, c'est de mourir. Il a décidé de s'entourer des plus brillants cerveaux pour travailler sur les cellules souches, celles qui ont cette capacité à régénérer indéfiniment le corps humain pour lui offrir l'immortalité. Ce roman est d'une fulgurance incroyable. Vous l'aurez compris, pour chacun, le temps est compté.
Alvaro vient de vivre une tragédie, son corps meurtri en gardera l'empreinte toute son existence.
Le corps du garçon est tendu comme un fil en métal retenant une charge de cargo dans un porte-conteneurs. [...] quand on a une fois arrêté de respirer, presque jusqu'au bout, on ne retrouve plus l'élasticité du diaphragme, l'amplitude de la cage thoracique, on court derrière son souffle. P. 93
Le jeune homme fuit l'indicible, la peur immense, l'effroi terrible. Pour oublier, il marche, longtemps, longtemps, à en crever. Pourtant, c'est bien sa vie qu'il veut sauver. J'ai été profondément troublée par l'état de dé-pression du corps après d'épouvantables événements, la prise de conscience de sa survivance et le retour progressif des sensations. Les témoignages de survivants d'attentats que j'avais pu entendre dans les médias trouvent dans ce roman leur parfaite transcription. Sous la plume de Pierre DUCROZET, nous sommes dans une approche organique, le corps est composé de chair et d'os, mais il ne saurait en rester là !
Quand, à la place d'un emploi d'informaticien, Parker Hayes lui propose de livrer tout ce qui lui reste à des expérimentations, de servir de cobaye tout simplement, il accepte. Alvaro livre son corps à la science. Autant je me souvenais que cette matière était ma bête noire à l'école, autant j'ai pris plaisir à me fondre dans l'univers de la recherche décrit par l'auteur. Enorme prouesse, je puis vous l'assurer. L'écrivain a le talent fou de rendre accessibles des données scientifiques d'une grande complexité, il nous rend intelligent(e)s. Rien que pour ça, je l'admire.
Mais la science ne serait rien sans les technologies. Et là, Pierre DUCROZET va remonter le fil de l'histoire, il va nous ramener à la genèse même des réseaux informatiques. Souvenons-nous, nous sommes en 1969, Werner travaille alors sur l'arpanet, un réseau militaire américain :
Chacun ici pourra revêtir une nouvelle identité. Chacun ici sera libre. Le code informatique nous rend libre. Le code, c'est devenir un autre et devenir soi-même. Coder son existence pour devenir, grâce à ce masque, celui que nous étions en puissance. Notre monde sera partout et nulle part. N'importe qui pourra y exprimer ses idées et sans croyances sans y être inquiété. Echappant ici à nos corps, vous ne pouvez rien contre nous. Les concepts habituels de propriété, de mouvement, d'identité seront entièrement réinventés. Ce sera l'espace de liberté absolue et de savoir dont nous avons toujours rêvé. P. 181
Les premières graines de l'internet ont ainsi été semées. Depuis, quatre décennies ont fait leur travail, entre philosophie du projet et développements, chacun pourra évaluer les réalisations et mesurer les écarts. Entre émancipation et asservissement, mon coeur balance.
Nous sommes aujourd'hui au XXIème siècle, science et informatique permettent de repousser les limites pour le meilleur et pour le pire. Pierre DUCROZET nous livre un roman d'anticipation en explorant les voies du transhumanisme, ce mouvement culturel et intellectuel qui croît en la régénérescence à l'infini du corps humain. De tous temps, l'homme a fait de l'immortalité sa quête :
La vieillesse est le pire des fléaux, elle s'infiltre sous votre peau, elle déforme les organes, les artères, elle vous bouffe l'inérieur (il reprend son souffle), c'est la maladie la plus vicieuse, la plus mortelle [..]. P. 70/71
La boucle aurait pu ainsi être bouclée mais c'est sans compter le talent de l'auteur. Il va réaliser un tour de force qui va subitement rebattre les cartes, mais là, je ne vous en dirai pas plus !
Je ne peux achever cette chronique sans faire un petit clin d'oeil à Nathalie DUBOIS, artiste, dont j'ai découvert la beauté du travail il y a quelques mois. Son "Dehors-dedans" trouve dans ce roman une bien belle interprétation.
L'Histoire et la société ont brutalisé leurs corps comme ceux des autres. Ce sont des siècles de force exercée contre leurs squelettes qui ont modelé leurs silhouettes. Des générations de coercition, de pliage, de froissement, de dilatation, d'expansion, de démolition. L'espace du dehors et du dedans sans cesse en opposition. Il s'agit pour eux de refaire tout le chemin en sens inverse pour retrouver l'agilité, la puissance, l'aisance perdues. Il faut remonter en soi jusque-là et c'est une route sans fin. P. 159
Ce roman aurait pu être ennuyeux tant il est dense, il est au contraire passionnant et porté par une écriture d'exception, une véritable révélation.
Bravo à Pierre DUCROZET ! C'est une lecture coup de poing, de celles que l'on n'oublie pas. Pas étonnant que le jury Flore lui ait décerné ce prix.
Dites-moi Mesdames (Amandine et Anne), vous en avez d'autres des références comme celles-là ?
Cette lecture s'inscrit dans le cadre du Challenge 1% Rentrée littéraire organisé parDélivrer des livres après :
Elle évoque sa double actualité : l'édition en version poche du 1er roman (lauréat du Prix Libr'à nous décerné par des libraires) chez Points, et puis la sortie lors de la rentrée littéraire de septembre du 2ème.
A noter que les deux sont publiés Aux Forges de Vulcain, petit clin amical de l'écrivain à David mais promis je ne dirai rien !
Anne résume en quelques mots l'histoire du jeune Stradi, né avec un violon dans la tête. A la Librairie Richer, on ne recule devant rien, Nicolas nous livre une illustration du charmant personnage !
Pourquoi un violon d'ailleurs ?
Gilles MARCHAND, qui est également musicien, évoque son hésitation entre deux instruments : le violon et la batterie. Il a retenu le violon ! Autant la mélodie peut être merveilleuse quand l'instrument est maîtrisé, autant elle peut devenir terrifiante quand il ne l'est pas, une manière d'évoquer la souffrance dans laquelle peut sombrer son personnage principal. Et puis, la batterie aurait risqué de lui faire quelques "noeuds au cerveau", perfectionniste comme il est !
Pour rester sur le registre musical, Anne l'interroge sur la diversité des références qui ponctuent le roman, depuis les Beach Boys jusqu'au Beatles. Il s'agit tout simplement de l'ensemble des morceaux préférés de l'auteur. Chaque fois qu'il en cite un, il s'agit pour lui du meilleur, et il le dit avec sincérité.
Ils font partie de la bande originale de ma vie !
Gilles MARCHAND explique un peu plus précisément le pourquoi de la référence aux Beach Boys. Le chanteur, Brian WILSON, a été exclu du groupe pendant une partie de sa carrière à cause d'une maladie mentale. Les notes de musique ne cessaient de résonner dans sa tête l'excluant tout simplement des scènes de concert. Cette histoire a nourri l'inspiration de l'auteur dans la construction du personnage de Stradi.
Les sujets de la différence et du handicap n'ont pas manqué d'être abordés bien sûr, il faut dire qu'ils sont les fils conducteurs de ce conte fantastique. Gilles MARCHAND explique sa démarche. Il était important pour lui de mesurer en quoi une différence peut conditionner l'identité d'un individu. Il dit ô combien il a travaillé sa première partie pour faire en sorte que les lecteurs et lectrices finissent par adopter le violon comme faisant partie intégrante de Stradi, pari réussi !
Et puis, dans ce roman, il y a aussi une formidable relation d'amitié entre Stradi et Max, deux enfants en souffrance trouvant refuge l'un dans l'univers des oiseaux, l'autre dans la musique avec sa collection de vinyles, deux enfants unis pour la vie par la différence.
Il y a l'amour aussi ! Après "Une bouche sans personne", un roman où l'amour reste caché, Gilles MARCHAND a choisi de se jeter à l'eau dans "Un funambule sur le sable", pour notre plus grand plaisir !
Enfin, il sera évoqué le monde des livres. Gilles MARCHAND se dit privilégié d'y avoir baigné lui-même depuis tout petit. Il va bien au-delà. Il pense que
La moindre des élégances est d'être conscient de la chance que l'on a !
Sage philosophie, non ?
Vous avez manqué ce rendez-vous ? Vous pourrez vous rattraper le 8 décembre prochain, il sera chez Marie à la librairie "Le Renard qui lit" à Chalonnes-sur-Loire et le 9 décembre chez Isabelle à "L'Atelier" à Saint-Mathurin sur Loire.
En attendant le 15 décembre (la rencontre est notée sur son agenda !), que les membres des 68 Premières fois soient rassurées, toutes les bises demandées ont bien été réalisées !
Après un long voyage et quelques semaines de déconnexion (avec le blog, la littérature...), il est parfois difficile de renouer avec des activités de concentration (lecture, écriture...) mais PriceMinister a très bien fait les choses en m'offrant le tout dernier roman de Gaëlle NOHANT "Légende d'un dormeur éveillé" et m'invitant à le chroniquer dans le cadre des #MRL17, les Matchs de la Rentrée Littéraire.
Autant que je vous le dise tout de suite, c'est un très beau roman, de ceux que l'on ne voudrait jamais terminer... alors quant à en parler, c'est une bien belle activité à laquelle je vais me livrer.
Nous sommes en 1928, Robert DESNOS rentre de Cuba. Accueilli là-bas par Alejo CARPENTIER, écrivain et musicologue, leur amitié aura raison des frontières. Robert DESNOS lui réservera une petite place dans sa cabine sur le chemin du retour, en toute clandestinité bien sûr. Le ton est donné, Robert DESNOS fait partie de ces hommes épris de liberté et même s'il ne jouit pas d'une bonne vue, l'homme reste un gourmand de la vie, un curieux dont les jours ne suffiront pas à assouvir les envies, les nuits seront aussi propices à l'activité. Passionné par l'écriture, il travaille au journal Le Soir. Il côtoie les grands de la littérature, Jacques PREVERT, Aragon... ils se retrouvent autour d'André BRETON, le leader du mouvement des Surréalistes mais cette relation ne saurait durer. Robert DESNOS connait des moments difficiles, la presse écrite souffre, et avec elle les journalistes aussi. Il ne mange pas toujours à sa faim mais se nourrit de poésie. Robert DESNOS est un poète, il joue avec les mots. Profondément marqué par la guerre civile espagnole et l'assassinat en 1936 de Federico GARCIA LORCA, un poète lui aussi, Robert DESNOS décide de mettre son art à la disposition d'une cause d'intérêt général, il explore la voie de la poésie de contrebande. De là à passer dans le camp de la Résistance dans les années 40, il n'y a qu'un pas mais là c'est une toute autre histoire.
Impossible d'aller plus loin dans la biographie de cet homme de lettres, je crois simplement qu'il vous faut la lire.
Robert DESNOS, j'en avais entendu parler, oui, bien sûr, mais j'aurais été bien incapable d'en citer ne serait-ce qu'une oeuvre ou quelques vers. En refermant ce roman, j'ai très envie d'aller plus loin et de partir à la découverte de ses écrits. Il faut dire que Gaëlle NOHANT distille tout au long du roman quelques citations pour nous mettre en appétit de l’oeuvre toute entière d’un grand homme de lettres, assurément.
J'ai notamment retenu celles-ci, je les partage avec vous :
J’aime l’éclat que laissent aux yeux profonds les larmes intérieures. P. 13
Ma plume est une aile et sans cesse, soutenu par elle et par son ombre projetée sur le papier, chaque mot se précipite vers la catastrophe ou vers l’apothéose. P. 36
Ce roman, c'est d'abord l'éloge d'une plume qui s'inscrivait dans le registre littéraire de la poésie. Je ne sais pas bien pourquoi je suis passée à côté de lui jusqu'à maintenant et qui aurait pu me mettre sur sa voie dans le passé, mais ce que je sais aujourd'hui, c'est que grâce à Gaëlle NOHANT, je me sens désormais "armée" pour lire entre les lignes et m'imprégner pleinement de la puissance de la prose de Robert DESNOS.
Ce qui m'a beaucoup plu également avec cette biographie, c'est de m'immerger dans un contexte artistique, urbain, historique... et là je dois vous dire que Gaëlle NOHANT nous livre un roman d'une profonde intensité. Rien n'est laissé au hasard.
Elle nous plonge dans le monde de la culture et nous fait partager le quotidien de ces intellectuels parisiens qui se côtoient dans des cercles très fermés du début du XXème siècle pour réfléchir, philosopher, pendre parti (politique notamment)... j'ai adoré m’asseoir à la table enfumée de Jacques PREVERT, accueillir Hemingway rue Mazarine à Saint-Germain des Prés, partir en Espagne et me fondre dans les conversations entretenues avec Pablo NERUDA... Gaëlle NOHANT nous rend compte d'une vie artistique jubilatoire, elle nous fait (re)vivre le temps d'un livre cette période de l'entre-deux guerres où le pouvoir de la plume prend une dimension toute particulière.
Une pièce de théâtre n'arrête pas les balles, un poème ne retient pas le bras d'un assassin. Pourtant le travail est une forme de protestation. En tant que tel, il a un sens. Alors je continue à écrire. P. 222
Elle nous fait visiter les quartiers de Paris, de ceux qui accueillent la vie, de jour, de nuit. Il n'y a pas si longtemps, j'ai saisi l'opportunité de Minuit, Montmartre pour revisiter les rues du nord de Pigalle portée par la plume de Julien DELMAIRE à la découverte de l'univers du peintre Théophile Alexandre STEINEN. J'avoue que ce fut un réel plaisir de reprendre ma déambulation dans la capitale aux côtés, cette fois, du poète Robert DESNOS, et au bras de Gaëlle NOHANT.
Ce roman, non seulement il est biographique, mais il est également historique. En abordant le personnage de Robert DESNOS, Gaëlle NOHANT retrace tout un pan de l'Histoire européenne. Il y a la guerre civile espagnole et puis, la seconde guerre mondiale. Elle rend un hommage tout particulier à l'action des Résistants. Elle décrit la traque des juifs et, tout en poésie, l'action d'hommes et de femmes luttant contre l'occupant :
Depuis qu'il a rejoint la Résistance, il croise des hommes oiseaux s'envolant sans cesse vers des branches plus hautes pour échapper aux chasseurs, condamnés à vivre sans passé, sans mémoire, à trancher les liens qui pourraient les trahir, les retenir. P. 363-364
Gaëlle NOHANT réussit avec brio à lier les deux itinéraires, celui d'un homme et celui d'un pays. Nul doute que de nombreuses recherches documentaires ont été nécessaires en amont pour permettre à la petite histoire de s'intégrer dans la grande et le travail de l'écrivaine mérite d’être souligné. Elle dit leur avoir consacré une grande partie de sa vie ces deux dernières années, et elle ne compte pas toutes ces années qui depuis son adolescence l'ont mise sur le chemin de ce homme à la plume et au destin extraordinaire.
Personnellement, c'est dans la 4ème que la force du propos m'a le plus fait vibrer. Donner la voix à Youki, la femme qui a partagé la vie de Robert DESNOS, était un pari audacieux, un changement de perception qui se révèle parfaitement maîtrisé et permet d'achever cette lecture dans la plus grande émotion, bravo.
Enfin, la prose de ce poète n'aurait pas été ce qu'elle est sans la plume de Gaëlle NOHANT. Je ne la connaissais pas encore (personne n'est parfait !), c'est aujourd'hui chose faite et en beauté s'il vous plaît. Gaëlle NOHANT a un talent fou et outre le fait que sa plume soit fluide et agréable à lire, elle retranscrit avec beaucoup de subtilité la vie du poète et la singularité de son regard porté sur la société. N'est-ce pas d'ailleurs là un point commun entre le personnage du roman et son auteure ? A la lecture de ce paragraphe :
Cette attention au monde fait de lui ce passant invisible, cette pellicule que tout impressionne. Ses mots tentent de capturer le frémissement, l'instant où quelque chose d'inédit se produit, un accident, une rencontre miraculeuse ralentissant la course éperdue de chacun vers sa mort. P. 76
je me suis dit que si Gaëlle NOHANT décrivait là la posture de son personnage, elle n'était pas bien loin elle-même de l'adopter avec tout autant de sensibilité.
Assurément, ce roman est un petit bijou de la littérature. C'est un coup de coeur !
Je tiens à remercier PriceMinister pour cette très belle aventure des Matchs de la Rentrée Littéraire. Après L'insouciance de Karine TUIL l'année dernière, "Légende d'un dormeur éveillé" de Gaëlle NOHANT cette année, je ne peux qu'attendre avec beaucoup d'impatience l'édition 2018 !
Petit clin d'oeil enfin à la Librairie Richer et à Jackie, elle en avait fait l'éloge lors de cette soirée dédiée à la rentrée littéraire, j'avais su patienter, pour mon plus grand plaisir aujourd'hui !
Cette lecture s'inscrit dans le cadre du Challenge 1% Rentrée littéraire organisé parDélivrer des livres après :
Il y a des romans dont on sait que l'histoire va nous transporter et/ou que la plume de l'auteur(e) va, une nouvelle fois, nous charmer, il y a ceux dont on ne connait rien mais qui promettent une belle aventure,
Il y a des BD dont on apprécie le graphisme, la couleur et/ou le monochrome, la sensibilité,
Il y a des essais qui vont nous permettre d'explorer un sujet, de le disséquer jusqu'à en conserver la substantifique moelle,
et puis, il a des livres qui relèvent presque de l'inclassable.
"Arbres" fait partie de ceux-là !
Avant même de l'ouvrir, sa présentation inspire du respect, une couverture en noir et blanc surélevée d'un liseré rouge, le raffinement à l'état pur. Et puis, il y a une image, la reproduction d'une encre qui a elle-seule nécessite qu'on s'y attarde, sublime.
Ce livre est assurément un très bel objet, de ceux que l'on aimerait encadrer !
Mais il ne faudrait pas en rester là, non. Il faut l'ouvrir aussi...
Et là, vous découvrez que ce livre entre dans le registre de la poésie, il est composé d'haïkus, ces petits poèmes courts d'origine japonaise, ces "sushis littéraires" ! Ils sont écrits par Patrick GILLET, lauréat de quelques prix dans le domaine comme le 1er prix Haikouest !
Enseignant en écologie, c'est assez naturellement qu'il s'est intéressé aux arbres pour les sublimer par de biens belles phrases. Courtes, elles sont à la fois concises et sources de réflexion. Un haïku, vous pouvez le lire quand vous avez quelques minutes à vous et vous laisser transporter par ce qu'il dégage.
La phrase d'introduction est déjà tout un roman, que dis-je, tout un poème.
Remonter à la racine du visible pour rencontrer l'invisible.
Ce recueil de haïkus est d'une sensibilité extraordinaire. Là, ce n'est pas un livre dont on tourne les pages avec frénésie pour connaître le fin mot de l'histoire, non, là, il s'agit de laisser le charme agir, de s'imprégner lentement de la beauté du propos.
Le chant des cigales
Et le bruissement des branches
Partagent le silence
Et ce n'est pas tout ! Patrick GILLET aime s'associer à d'autres artistes et à co-produire. Pour "Arbres", c'est Marion LE PENNEC, Artiste peintre, qui s'est lancée dans l'aventure et qui, pour chaque haïku, propose une illustration réalisée à l'encre s'il vous plaît.
Je parlais de la couverture tout à l'heure qui pouvait composer à elle-seule un tableau. Et bien, c'est aussi le pouvoir de chaque page que de vous séduire et de retenir votre regard, longtemps, longtemps. Le monochrome sait être puissant, et Marion LE PENNEC nous en donne une nouvelle preuve s'il en était encore nécessaire !
Et la cerise sur le gâteau, c'est la collaboration avec Hideko TROCHET qui a permis à ce recueil d'haïkus de boucler la boucle en offrant la traduction des poèmes en japonais. Les sinogrammes offrent une nouvelle expression graphique du texte, juste magnifique.
Ce recueil de poèmes, vous l'aurez compris, c'est un bijou, le raffinement à l'état pur. Je vous le conseille pour la beauté de l'objet et des sensations.
Comme vous le savez, je suis en sevrage des 68 premières fois mais parfois je rechute, nul n'est parfait ! L'un des 18 premiers romans sélectionnés par les fées sur les 581 publiés à la rentrée littéraire de septembre 2017 vient de croiser mon chemin et c'est un coup de coeur. Boum comme qui dirait...
Igor Kahn vient de déménager. Kristal, sa voisine, lui passe une barquette de fraises par-dessus la haie en guise de bienvenue. Igor vient d'emménager dans une maison d'artiste au bord de la Gironde. Il est à un tournant de sa vie. Il a longtemps travaillé dans une entreprise de sanitaires où il était affecté à la chaîne de production de bidets. Il menait alors une vie paisible très bien organisée. Il partageait son temps de loisirs entre ses constructions de maquettes d'avion, l'entretien de ses bonsaïs et sa passion pour l'art. Un jour, il apprend qu'il est muté à la production des baignoires à débordement permanent. L'entreprise s'adapte aux besoins de sa clientèle. Mais voilà, un jour, l'annonce du rachat de l'entreprise par une multinationale tombe, Igor Kahn aussi. Il est licencié. Le proverbe dit qu'un malheur ne vient jamais seul mais là, il est démenti. Dans les jours qui suivent, Igor Kahn gagne au loto la modique somme de 850 000 euros. Une toute nouvelle vie commence pour lui...
Dès les premières pages, je suis tombée sous le charme de Igor Kahn. Il faut dire qu'il est très séduisant.
D'abord, c'est un homme passionné d'art, toutes les disciplines l'intéressent avec une place de choix laissée à la peinture toutefois. Un homme qui finit sa journée de si belle manière, avouez qu'il a du charme, non ?
Le soir, il aimait s'endormir sur la vision d'une toile de maître ou l'oeuvre d'un illustre inconnu révélé par quelque revue avant-gardiste. P. 22
Comme moi, je suis persuadée que les fées des 68 premières fois se sont fait harponnées elles aussi à ce moment-là. Sortir des sentiers battus, ça leur parle, non ? Etre avant-gardistes en dénichant des pépites qui n'ont pas encore été révélées, c'est ce qu'elles font aussi non ? Bref, j'y ai décelé un brin de similitude qui m'a parlé et j'ai poursuivi ma lecture avec avidité.
Ce roman, c'est un hymne à la contemplation. Il montre tous les bienfaits de l'observation, de la pensée, de la méditation. Et dans ce domaine, il faut bien dire que l'art y est propice :
Ne rien faire d'autre que laisser le cours de ses idées et de sa sensibilité l'emmener vers des chemins inconnus sur lesquels il laisserait ses propres traces. P. 51
Et Igor Kahn va plus loin. Il se focalise sur la finalité de l'art. Qu'apporte-t-il de plus, de différent ? Pierre DERBRE nous en propose une bien belle définition :
L'enjeu était là, tout simplement là : proposer une représentation personnelle et novatrice capable de susciter l'émerveillement, au moins le questionnement du public, un objet artistiquement intrinsèquement inédit, refusant par essence toute forme de mimétisme et ne cherchant en rien à se fondre dans des concepts établis. P. 70
Je crois que je ne l'aurais pas mieux formulé ! Les mots sont justes. L'art permet de transcender les limites, d'aller plus loin, d'imaginer autre chose, d'innover, d'inventer... bref, il y a un peu de tout ça dans la vocation artistique !
Mais la vie de Igor Kahn ne saurait être réduite à l'art. En fait, cet homme cultive une certaine philosophie de vie. Il puise dans la beauté de la nature quelque chose pour se ressourcer. Il fait l'éloge des rives de la Gironde qui offrent un panorama exceptionnel dans lequel il ira puiser bien sûr son inspiration pour peindre. Mais il adore aussi la pêche, cette idée de rester des heures à attendre que le poisson s'intéresse à son hameçon colle très bien au personnage qui prend le temps de vivre.
Il savoure l'instant présent dans l'attente de son hapax existentiel, entendez par-là
[...] une occurrence qui ne se produit qu'une seule fois, cette expérience unique et insolite qui partage de manière irrémédiable l'existence de celui qui l'éprouve entre un avant et un après." P. 90
Vous connaissiez cette notion ? Moi pas, mais j'avoue qu'elle m'intéresse tout particulièrement !
Je ne vais pas tourner bien longtemps autour du pot, je suis tombée amoureuse du personnage de Igor Kahn. Il a tout pour plaire, voire plus encore. Il faut dire qu'il est porté par une plume sublime, je ne la connaissais pas encore, et pour cause, il s'agit d'un premier roman, mais j'ai été subjuguée par son charme. Pierre DERBRE écrit magnifiquement bien. Il m'a rappelé celle de Cécile BALAVOINE avec son Maestro, c'est dire. Et quand vous découvrez dans son auto-portrait que
[...] l'écriture est un besoin vital, un refuge, une nécessité. P. 207
Vous avez juste envie de lui dire de ne surtout pas se retenir, qu'il laisse sa passion s'assouvir à l'envi, pour notre plus grand plaisir.
Cette lecture s'inscrit dans le cadre du Challenge 1% Rentrée littéraire organisé parDélivrer des livres après :
Après avoir dévoré goulûment le roman de Martine MAGNIN "Qu'importe le chemin...", un immense coup de coeur, j'ai souhaité creuser un peu plus le sillon de la maison d'édition L'Astre bleu (que je remercie vivement pour cette nouvelle lecture !) et c'est ainsi que j'ai découvert un roman susceptible de m'intéresser "Quatorze appartements" de Agnès KARINTHI.
Passionnée d'urbanisme, j'aime explorer l'hypothèse d'un éventuel conditionnement des comportements sociaux par les formes urbaines d'habitat. C'est donc assez naturellement que je me suis lancée dans cette lecture et une nouvelle fois, j'ai bien fait !
La narratrice est mère de famille, elle a 3 enfants. Elle partage sa vie avec Damien, son mari, qui un jour lui annonce un projet de mutation professionnelle. Rapidement, la décision est prise, la famille le suit, la narratrice cherchera un nouvel emploi là-bas. La ville de Lyon remplace celle de Nantes. La famille emménage dans un petit immeuble de 14 appartements. Une fois passées les préoccupations d'aménagement du nouveau nid familial, les premiers signes d'ennui font leur apparition. La narratrice commence à imaginer une voie d'intégration dans ce nouvel environnement via des relations de voisinage. C'est ainsi qu'elle va commencer à repérer les heures d'entrée et sortie de chacun, trouver un moyen de sortir elle aussi sur le créneau horaire convoité pour forcer un peu les choses. Mais 13 familles, ça fait beaucoup. Alors, elle va ouvrir un petit carnet, à l'image d'un journal intime, et prendre des notes sur chacun, qui vit avec qui ? etc. Si certains accueillent assez naturellement cette nouvelle relation, d'autres au contraire vont la fuir. C'est une toute nouvelle vie qui commence pour la narratrice, pour le meilleur et pour le pire !
Ce roman pose très rapidement la question de l'identité des territoires (ses codes, ses références, ses traditions...) :
Adieu bigorneaux, soles, crabes, plateaux de fruits de mer, mâche, Muscadet sur lie, hortensias, jonquilles et muguets de premier mai. Bonjour cochonailles, quenelles, tripes, cervelles de canut, Côtes du Rhône, pichets de Beaujolais, saucissons à cuire, grattons de toutes sortes. P. 37
Les plats régionaux comme les vins sont autant d'éléments culturels qui constituent le patrimoine des habitants d'un terroir. Autant ils relèvent de l'évidence quand on y baigne, autant ils peuvent paraître inaccessibles quand il s'agit de les faire siens. Un simple déménagement d'une région à une autre montre les fragilités de l'individu et sa perte de repères, on ose à peine imaginer les conséquences d'un exil, d'un déracinement quand les frontières d'un pays sont franchies.
Ce roman pose aussi la question de l'intégration. Qu'est-ce qu'être intégré ? Si elle est régulièrement abordée aujourd'hui dans les médias à propos des migrants, ce roman, lui, parle d'une autre dimension de la migration, tout aussi traumatisante pour ceux qui la vivent. Pour la surmonter, le travail et la scolarité des enfants constituent de véritables leviers comme autant d'opportunités pour se lier à d'autres.
Pour celles et ceux qui n'ont pas cette chance, les choses sont plus compliquées, à l'image du personnage d'Odile, cette S.D.F. qui va élire domicile quelques heures dans l'entrée de l'immeuble. Le logement, il y a celles et ceux qui en ont un permanent et d'autres qui n'ont que des solutions temporaires, les exposant à des cohabitations pleines de risques. C'est aussi l'un des visages de notre société d'aujourd'hui !
Le roman de Agnès KARINTHI se focalise sur les relations humaines et leurs subtilités, sur l'interculturalité aussi.
Je n'avais plus qu'à ranger ma superbe, m'affaisser à mon tour et me laisser entraîner par sa douleur. Un peu d'empathie après l'indifférence. Je devais paraître incohérente en passant ainsi d'un extrême à l'autre. P. 185
Il montre avec quelles facilités elles peuvent parfois s'établir et avec quelles souffrances elles peuvent aussi se rompre. Il y a les relations de voisinage bien sûr, mais aussi les relations familiales, amicales, amoureuses... bref, tout ce qui lit les êtres humains entre eux, avec des bases plus ou moins bienveillantes, l'individu peut-être pervers aussi !
J'ai découvert avec beaucoup de plaisir la plume de Agnès KARINTHI, mais pas que. En fait, cette auteure est également une lectrice, et plus encore, une blogueuse. Je vous invite à lire ses chroniques, nul doute que vous y trouverez quelques références de lectures à venir.
Cette lecture participe aussi au Challenge de la Rentrée Littéraire MicMelo de janvier 2017 !
Comme vous le savez, j'ai laissé passer le train des 68 Premières fois pour la rentrée littéraire de septembre 2017 et voilà que je rechute pourtant avec un premier roman, à croire que j'y prends goût !
En fait, ce roman, c'est son titre qui m'a intriguée. Les Peaux rouges, ça m'a rappelé les westerns de mon enfance, ces Indiens qui se peignaient le visage et le corps et que les blancs avaient ainsi dénommés. J'ai eu envie de creuser un peu le sujet et j'ai bien fait. Amédée Gourd est raciste, il ne s'en cache pas, lui. Je vous cite les premières lignes du roman pour vous en convaincre :
Les rouges. Tout un poème mais à l'envers. Je peux vous en parler, moi. Vous en faire un roman. Je sais pas d'où ils viennent. Leur dieu s'est tapé un délire en les peignant en rouge un soir de beuverie. Ou c'est leur Eve qui a mal tourné, elle a attrapé un truc louche et shplaf deux jumeaux rouges qu'elle a cachés dans la montagne. Et ils se sont reproduits, treize à la douzaine, vu que les mômes ça leur fait pas peur. Enfin, je sais pas trop, tout ce que je sais, c'est qu'ils sont nombreux dans les rues autour, partout, et qu'ils ont pas fini de nous faire chier. P. 9
Le ton est donné. Amédée travaille dans une usine, il est cariste chez Vinoveritas et travaille sur les quais de train de fret. Il vit avec sa grand-mère qui l'a élevé. Sa mère était alcoolique, elle a quitté le foyer quand il n'avait que 6 ans. Aujourd'hui, c'est lui qui s'occupe de sa Mémé, il fait les courses, prépare le repas et la couche le soir. Un matin, en allant au travail, il renverse une femme sur le trottoir, une Peau rouge avec ses enfants, elle hurle, il l'insulte au moment où une femme passe et voit la scène. A partir de ce jour-là, la vie d'Amédée va basculer.
Ce roman est une satire de notre société, de celle qui a mis les violences verbales et les actes à connotation racistes au sommet de la hiérarchie des délits. Alors qu'Amédée pensait que les choses allaient en rester là, il s'est très rapidement retrouvé, à son tour, stigmatisé par ses collègues. La nouvelle s'est rapidement répandue dans l'entreprise et Amédée est devenu persona non grata. Amédée a franchi la limite, ça ne se fait pas, il paiera pour son abus de faiblesse.
Ce qui m'a intéressé dans ce roman, ça a été de me mettre dans la peau (entendez par-là la tête) d'un homme raciste et de découvrir le pourquoi des choses.
Emmanuel BRAULT dresse le portrait d'une population baignée dans l'ignorance et la peur de l'autre. Les comportements répondent à des sursauts d'angoissés.
Nous sommes dans un milieu ouvrier, masculin, faiblement rémunéré, un brin caricatural je vous l'accorde. Mais le plus intéressant finalement c'est la narration à la première personne. Amédée porte un regard sur lui, il explique lui-même pourquoi il en est arrivé là.
J'ai toujours été un faible. P. 18
Amédée, enfant, a eu une vie de famille chahutée, cabossée pourrait-on dire pour rester dans le registre du roman. Il a été élevé par sa grand-mère. Elle lui a transmis ce qu'elle pouvait mais en matière de règles de vie, il faut bien dire qu'Amédée manque un peu de repères, alors c'est la société qui va lui donner.
Côté vocabulaire, là aussi, il y a quelques soucis. Amédée prend un mot pour un autre, résultats, de nombreuses expressions revues et corrigées qui prêtent à rire bien sûr.
[...] t'es bête qu'elle dit en riant avec son petit ficus qui lui fait des fossettes dans ses joues ridées comme du papier chiffonné. P. 21
On imagine assez bien un Amédée isolé quand il était petit garçon, du côté de ceux qui n'ont rien ou qui sont les boucs émissaires et comme l'humain a un besoin irréspressible de trouver plus faible que soi, et bien Amédée a trouvé !
Derrière ces parenthèses qui donnent un peu de légèreté à un propos grave (la situation des Peaux rouges, les Indiens cette fois, n'est toujours pas réglée, entre génocide et ethnocide, le coeur des anthropologues balance), il y a l'itinéraire d'un homme dont l'affaire va l'amener à côtoyer l'univers de la justice. Et là, c'est le choc des cultures, la lutte des classes éclabousse le visage d'Amédée. Lui se revoit petit garçon devant toutes les femmes qui vont croiser son chemin, elles, sont toutes des maîtresses d'école. Entre la juge qui va le responsabiliser pour ses faits et la psychologue qui va le contraindre à mettre des mots dessus, Amédée ne sait plus bien qui il est, il se sent étranger dans sa vie.
Je regarde les rues qui défilent comme un étranger. Ils sont dans leur vie tous ces gens et bientôt je serai de retour parmi eux, les blancs et les rouges, les gros et les maigres, les cons aussi. P. 121
La tendresse transmise par la grand-mère à son petit-fils n'y suffira pas, le fossé est trop grand pour être franchi par Amédée. Le regard porté sur notre société est noir. Mais c'est avec des romans comme ceux-là qu'il est possible d'avancer, encore faut-il être prêt à l'accepter ! Les éditions Grasset, que je remercie vivement pour cet envoi, en ont pris le pari, il est ambitieux mais mérite d'être relevé à l'heure où de nombreux migrants quittent leur pays d'origine pour un eldorado plus qu'incertain. Assurément, ce roman donne à réfléchir !
Cette lecture s'inscrit dans le cadre du Challenge 1% Rentrée littéraire organisé parDélivrer des livres après :
Cette édition 2017 a été un bon crû et pourtant, les choses avaient bien mal commencé avec un temps "so british" particulièrement présent en terres angevines.
La pluie ne cessait de tomber à l'heure du lancement des festivités vendredi 8 septembre dernier, mais elle n'aura pas eu raison de ma volonté de participer. Direction le centre-ville ! Arrivée place Sainte-Croix, quelques notes de musiques résonnent. Je me laisse porter et j'arrive, un peu comme par magie, devinez où, à la Librairie Richer. Incredible non ?
Les Bums s'affairent à animer la soirée, un véritable rayon de soleil. Aux sons d'instruments atypiques, les deux musiciens réussissent à nous faire oublier la pluie pour nous concentrer sur des mélodies, tantôt douces, tantôt entraînantes. Un beau moment, j'aime un peu !
Mais à la sortie de la librairie, là, c'est le déluge. L'application Angers Agenda ne cesse de résonner pour informer le public de l'annulation des spectacles les uns après les autres. Impossible de déambuler, ni même savourer un dîner en amoureux place Freppel où les associations nous attendent pourtant.
Le lendemain matin, je n'ose à peine ouvrir les volets et pourtant, le soleil est là. Il ne faut plus perdre une minute !
1er spectacle au Jardin des Beaux Arts avec la découverte d'un spectacle dans une langue des signes peu ordinaire. La comédienne est juste exceptionnelle, à pouffer de rire ! J'aime beaucoup !
Je poursuis ma déambulation et là, arrêt en musique Place Freppel avec une fanfare venue tout droit d'Espagne, c'est la Always drinking Marching Band qui joue "Street is ours". Il est là le soleil ! Les musiciens sont vêtus de jaune et ont une pêche d'enfer. Jouant avec le public sur des airs ô combien dansants, les mains montent haut, les hanches se dandinent, les pieds tapotent le sol, tout va très bien. J'aime beaucoup !
Ensuite, rdv au Jardin de l'Hôtel Joubert, là, la jauge est restreinte, il convient donc de prendre de l'avance. Quand j'arrive, je ne suis pas seule mais ça devrait le faire. A l'ouverture des grilles, c'est le stress, mais non, tout va très bien, je me retrouve même installée assise en tailleur en première place, c'est de bon augure. La compagnie du Trépied nous livre un spectacle tout en beauté. Chant, musique et arts du cirque sont convoqués par 3 jeunes filles au talent fou. Leur spectacle : "Trois, Partition pour cordes en La Majeur" est d'un raffinement et d'une poésie... Elles nous apprendrons une fois l'oeuvre achevée qu'il s'agissait de leur première représentation, surtout, ne changez rien, tout est parfait ! J'aime passionnément !
Il est toujours difficile de poursuivre ses découvertes après un moment d'émerveillement de cette nature mais le temps est compté, impossible de s'arrêter en si bon chemin. Direction la Place Saint-Eloi où doit être joué "Out". En fait, nous allons devoir attendre un peu, à quelques minutes de la représentation s'invite une très belle averse. Parapluies et autres capes font leur apparition sur une place dallée comble. Finalement, le spectacle commence mais je ne sais pas si c'est à cause de la pluie, le coeur n'y est pas et quand le chaos envahit l'espace, l'humeur n'y est plus du tout. Les enfants regardent médusés, il faut dire que le scénario est angoissant. Quant à changer de camp pour choisir son leader, là c'est encore une autre affaire. J'abandonne, j'ai besoin d'un break !
Petite pause et hop, c'est reparti pour un spectacle plein de dynamisme et de surprise. Je m'offre un "Tea time" avec la Compagnie Les Mobilettes, c'est jubilatoire. J'aime beaucoup !
Le lendemain, l'aventure se poursuit, le ciel est clément, en route.
Là, je file découvrir une chorégraphie un peu particulière avec des caddies de supermarché, le spectacle s'appelle "Trolleys" et il est interprété par la Compagnie C-12. C'est très bien vu, on y découvre l'individualisme de chacun et puis le rapport à la différence, là, émotion garantie !
J'aime beaucoup.
Histoire de se remettre dans l'ambiance, direction place Freppel pour y découvrir (en fait re-découvrir) le talent des Lions pour des Lions, un trio plein d'énergie, et c'est peu dire !
J'aime beaucoup.
Le spectacle est à peine terminé que de drôles de créatures envahissent l'espace. Amazing !
J'aime beaucoup.
Et puis, et puis, il y a eu LE spectacle, celui dont je vais me souvenir très très longtemps assurément. Sol bémol, c'est le nom. Interprétée par la Compagnie d'irque et fien, cette représentation est un petit bijou.
Quelque chose de
poétique
magique
accrobatique
insolite
féérique
tout en musique
bref, c'est mon coup de coeur du week-end.
Je l'aime à la folie.
Un nouveau passage s'impose au Jardin des Beaux Arts, la décoration inspirée du conte "Alice au Pays des Merveilles" de Lewis Carroll m'émerveille !
Ce roman, je suis allée le chercher dans un lieu insolite, une librairie pas ordinaire. Elle s'appelle Myriagone et est tenue par un jeune homme qui "explore les creux", j'adore cette expression.
En gros, il va là où les autres ne vont pas. Il est curieux, c'est une affaire de famille et de culture m'a-t-il dit.
Alors que je lui évoquais les 68 premières fois, il m'a mis dans les mains un 1er roman justement, celui de Marie BERNE.
Je me suis laissée séduire !
Je vous en dis quelques mots :
Nous voilà plongé(e)s dans un aquarium en compagnie d'un céphalopode, entendez par-là une pieuvre. Elle voue un amour inconditionnel à un homme, un cinéaste qui a lui-même a dédié sa vie et son art au monde marin, Jean PAINLEVE. Il réalisait des films documentaires, des films scientifiques. Alors quand un mollusque doté de 3 coeurs, 8 bras et 9 cerveaux, est passionné, vous imaginez bien que le résultat est extra-ordinaire.
J'ai trouvé ce roman original. La narration à la 1ère personne donnant la voix à un mollusque marin est peu ordinaire, je crois que c'est le premier me concernant. Se retrouver dans la peau d'une telle bête enfermée dans un aquarium parce qu'elle est la protégée du cinéaste, avouez qu'il s'agit d'une situation insolite.
J'ai beaucoup aimé aussi le fait que ça soit l'animal auquel le cinéaste a consacré sa vie qui prenne la parole pour lui rendre hommage, fasse la part belle à l'oeuvre d'un homme qui avait choisi sa voie, celle des fonds marins. Comme vous peut-être, je suis un bébé des émissions de télévision de Cousteau, ça n'a jamais été ma tasse de thé, et pourtant, cet univers méconnu me fascine par la beauté des spécimens. Et puis, quand le 7ème art est vénéré par un mollusque doté de 7 tentacules, on se dit que la boucle est bouclé, non ?
Ce roman est bien écrit, il joue avec les mots. La citation de Gaston BACHELARD en introduction représente bien la qualité de la plume je trouve : "Imaginer, c'est hausser le réel d'un ton".
En plus, c'est un bel objet, il est illustré par François AYROLES qui lui donne une touche de fantaisie avec une faune marine dessinée au début et à la fin de l'ouvrage, le petit plus !
J'ai passé un bon moment à lire ce 1er roman. Promis, je retournerai chez Myriagone.
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Il fait gris dehors et je me surprends, devant ma tasse de thé, à rêvasser, à me "souvenir des belles choses" ! Le mois d'août en a été particulièrement riche, je vous offre un petit retour en images !
Au mois d'août, il y a eu des lectures extraordinaires, des coups de coeur d'une intensité toute particulière, à commencer par "Un funambule sur le sable" de Gilles MARCHAND. Vous vous souvenez peut-être de son 1er roman "Une bouche sans personne" qui m'avait littéralement transportée l'année dernière. Et bien, nous sommes dans la même veine, que dis-je, la même force. J'ai découvert cette plume formidable avec les 68 Premières fois, une très belle épopée que je ne suis pas prête d'oublier !
Ce roman fait partie de la rentrée littéraire, tout comme "Le jour d'avant" de Sorj CHALANDON, là aussi, une lecture de très haut vol qui m'a fait retrouver le chemin du bassin houiller mais dans un tout nouveau genre dont seul l'auteur a le secret. Un thriller psychologique très bien maîtrisé. C'est aussi une valeur sûre !
Et puis, il y a eu "Minuit, Montmartre" de Julien DELMAIRE. Très belle surprise de cette rentrée littéraire aussi. Je ne connaissais pas la plume, j'ai dès les premières pages été séduite. Ce roman dresse le portrait d'un quartier parisien du début du XXème siècle et nous fait entrer dans l'atelier de Théophile Alexandre STEINEN, un pur bonheur.
Je me suis aussi laissée porter par celle de Frédérique DEGHELT, là, pas de surprise en termes de qualité, j'en suis une inconditionnelle, je l'avoue ! Mais le registre était un peu différent, l'écrivaine a répondu à l'exercice littéraire qui lui était proposé par la collection "Miroir". Elle s'est attachée à imaginer la dizaine de jours que la reine du polar a passé recluse dans un hôtel loin de son mari qui venait de lui apprendre qu'il la quittait. "Agatha", une belle réussite.
Deux autres romans m'ont fait passer un bon moment, "Un dimanche de révolution" de Wendy GUERRA, direction Cuba, vous découvrirez une île rongée par les restes de la dictature, et puis "Les vérités provisoires" de Arnaud DUDEK, le temps d'un livre vous partagerez le quotidien d'un jeune homme hanté par la disparition de sa soeur.
6 romans à mon actif, 4 de la rentrée littéraire de septembre 2017 et 2 parus cette année tout de même, un beau panel de livres à découvrir, à commencer par mon coup de coeur bien sûr.
Mais le mois d'août ne serait rien sans ses parcours urbains artistiques, c'est très à la mode, et que de belles découvertes encore cette année !
Le concept est simple, ponctuer une promenade dans des espaces extérieurs de la présence d'oeuvres d'art.
Certains se sont lancés dans l'aventure il y a bien longtemps mais n'ont pas pris une ride. Je pense à Nov'Art, il s'agissait cette année de la 35ème édition, le petit village de Villevêque n'a pas à rougir de son succès. Les oeuvres qui me restent les plus en mémoire sont celles de Bertrand BATAILLE, des toiles d'une émotion intense.
En restant dans les petits villages, j'ai découvert cette année celui d'Oudon et son symposium de sculpture monumentale. C'était la 16ème édition et que d'oeuvres. Pas un recoin du village n'est ornementé d'une sculpture d'une édition passée. J'y ai réalisé de très belles rencontres, notamment celle de Jonathan BERNARD, sculpteur, qui faisait partie des 4 artistes retenus cette année pour une création en résidence sur une quinzaine de jours en pleine période estivale.
Quand la rentrée littéraire fait son apparition, il y a des livres qu'on attend de longue date comme "Un funambule sur le sable" de Gilles MARCHAND, et puis, il y a ceux qui viennent à vous, comme "Mina Loy, éperdument". Je tiens à remercier les éditions Grasset de m'avoir offert ce moment d'évasion aux côtés d'une femme hors du commun.
Mina Loy, vous la connaissiez ? Moi, j'avoue que non mais j'ai pris beaucoup de plaisir à découvrir son itinéraire.
Tout commence en Angleterre dans la période victorienne. Mina naît à Londres d'une mère tyrannique. Très vite, elle va affirmer sa personnalité et revendiquer le droit d'aller étudier à l'étranger. Elle partira pour Munich, puis Paris, Florence, New-York. La vie amoureuse de Mina sera chahutée avec une grossesse non désirée et un enfant élevé par un homme qui n'en est pas le père. Malheureusement, la petite Olga décédera avant de souffler sa première bougie d'une méningite. Deux autres enfants suivront, Joëlla et Giles, mais l'univers de Mina est ailleurs. Elle abandonne ses enfants et part à la découverte du monde, des artistes en particulier. Elle va côtoyer des intellectuels, prendre la défense de la condition des femmes, s'émanciper par l'écriture. Elle ne sera toutefois que très peu éditée de son vivant. Elle va vivre une passion amoureuse avec Arthur Cravan, le "poète-boxeur", de courte durée toutefois, lui disparaîtra dans l'océan pacifique. Toute sa vie, elle se battra pour survivre. Elle s'éteindra à l'âge de 84 ans.
Ce destin de femme est tout à fait exceptionnel. Il est marqué par un besoin irrépressible de liberté qui lui offrira la possibilité de visiter le monde entier. Nous ne sommes qu'au tout début du XXème siècle. Si aujourd'hui, les grands voyages sont facilités par les nouvelles technologies, vous savez à l'avance de quelle couleur sera la lampe de chevet de votre chambre à coucher, on peut assez aisément imaginer qu'au tout début des années 1900, partir était beaucoup plus risqué. Seuls les aventuriers acceptaient de remettre en question leur zone de confort, portés par cet élan de la découverte. Je suis toujours époustouflée par la volonté de certaines femmes de marquer leur époque, transcender les limites. Mina Loy faisait partie de celles que rien n'arrêtait.
Plus encore, outre son combat pour assurer sa survie personnelle, elle a sombré dans une profonde misère dans l'attente de son amoureux, elle s'est battue pour une cause collective. Elle est l'auteure d'un manifeste "Psychodémocratie internationale", un texte qui lui vaudra plus tard de travailler pour la ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté en Suisse. C'est la fin de la 1ère guerre mondiale, elle croit en "une humanité juste et harmonieuse" :
Il est temps d'envisager un pacifisme constructif, de donner du pouvoir à l'imagination, seule façon de rendre de l'enthousiasme à l'action politique. P. 150
La littérature offrira de nouveaux horizons à Mina Loy. Dès son plus jeune âge, elle se réfugiera dans les livres :
ces petites portes qu'on ouvre sur l'infini. P. 30
Elle-même écrira, elle s'inscrira dans le registre de la poésie avec son recueil "Le Baedecker lunaire". Gertrude Stein, avec qui elle partagera une intense complicité, lui permettra d'être publiée aux Etats-Unis.
Artiste dans l'âme, elle se vouera aussi à la peinture, à la couture et à mille autres activités créatrices. Un brin fantasque, cette femme affichera son originalité jusqu'à sa mort :
Ce jour-là, elle porte des escarpins qu'elle a dorés elle-même. P. 23
Mina Loy fait partie de ces femmes éprises d'originalité, elle en mesurera toutes les limites :
En société cela tourne au numéro de cirque, en vêtement au déguisement et au concours Lépine en art. P. 202
Mathieu TERENCE dont je ne connaissais pas la plume rend un vibrant hommage à cette femme exceptionnelle, de celles dont on on a envie, à la clôture de notre lecture, de découvrir l'oeuvre. Pari gagné !
Cette lecture s'inscrit dans le cadre du Challenge 1% Rentrée littéraire organisé par Délivrer des livres après :