Je vous ai récemment présenté "Idiss" de Robert BADINTER, voilà une nouvelle voix, féminine celle-ci, celle de Léonor DE RECONDO qui rend également un vibrant hommage à sa grand-mère dans son tout dernier roman : "Marcher dans tes pas".
Tout commence avec la préparation du gâteau de riz au lait pour l'anniversaire de Jean. Il va avoir 7 ans. C'est le moment que choisit quelqu'un pour frapper à la porte et annoncer qu'il faut partir, franchir la frontière, et rejoindre Hendaye. Nous sommes en 1936, à Irun, en Espagne. Cette femme, en cuisine, est alors mère de 3 garçons. Son mari est parti à Aranjuez près de Madrid pour lutter contre le franquisme. Elle va quitter son pays avec ses parents, ses trois frères et ses trois enfants. Dès lors, leur vie va basculer, rien ne sera plus comme avant.
Léonor DE RECONDO s'inspire, vous l'avez compris, de son histoire familiale pour nous livrer un roman profondément émouvant.
Chaque génération s'empare du passé à bras-le-corps. Je le fais par mon engagement artistique. La beauté est le lieu imprenable des possibles, du partage, de dépassement de soi, indispensable à une société plus juste. À une société qui s'élève. P. 164
En l'absence de récit familial, et en qualité d'écrivaine, elle va en imaginer un, dédié en particulier à sa grand-mère, une résistante. C'est avec la seconde personne du singulier, le "tu" qu'elle s'adresse à Enriqueta, âgée de 77 ans de plus qu'elle, un peu comme si les deux femmes pouvaient converser ensemble aujourd'hui.
C'est la première femme que tu embrasses depuis ton arrivée ici. Il y a une reconnaissance de peine entre vous deux. Il y a ce que tu sais de son mari fusillé, quelques jours auparavant. Il y a les décombres de maisons, il y a le noeud de Dolores entre vous. Et cette condition féminine qui ne se dit pas, qui ne se plaint pas, qui porte enfants et valises, parfois les parents, et qui tient toute la maisonnée, malgré les ruines. Vous êtes des femmes seules, responsables d'enfants et d'avenirs. P. 151-152
Derrière la trajectoire de cette famille, c'est la grande Histoire qui est relatée. Léonor DE RECONDO place les femmes au cœur des événements. Il y a celles qui sont fortes, puissantes, à l'image de Felicia Mary BROWN qui faisait partie des Brigades Internationales, et Lola ITURBE, anarchiste, féministe, l'une des fondatrices de Mujeres libres, une organisation antifasciste à l'initiative d'une revue écrite exclusivement par des femmes. Et puis il y a celles qui, sous leur cornette, réalisent des actes ignobles. Elle dénonce les religieuses à la tête des prisons de femmes. Jusqu'en 1978, elles continueront de commettre l'impensable pendant les grossesses des prisonnières.
Ce livre assure avec brio la postérité de gens "ordinaires" morts sur leur terre ou exilés.
Et puis il y a une autre histoire dans l'Histoire contemporaine, celle de Léonor DE RECONDO elle-même pour qui une loi d'octobre 2022, dite loi de Mémoire démocratique, permet aux enfants et petits-enfants de ceux qui ont perdu la nationalité espagnole lors de l'exil de la guerre civile de la demander. Dès lors, c'est le parcours administratif que nous raconte l'écrivaine, une démarche personnelle qui met en lumière l'itinéraire de toute une population dont les racines pourraient être officiellement restaurées.
Dans la prose du roman, Léonor DE RECONDO nous livre un recueil de poèmes. Si ce genre me paraît souvent opaque, là comme dans "La Petite Nonne" de Bérénice PICHAT, je me suis laissée porter par des textes longs, des textes qui disent plus encore la souffrance de ceux qui ne savent pas d'où ils viennent.
Léonor DE RECONDO y parle merveilleusement bien de la langue, maternelle en particulier.
Mais on n'oublie pas sa langue maternelle, aussi complexe soit-elle. Elle est la terre, le lien, le chant, le réconfort, la rigueur avec laquelle on se construit. P. 203
Cette nouvelle référence du #bookclub est excellente. Je vous la conseille absolument.

/image%2F1400564%2F20260114%2Fob_3847c6_image0-22.jpeg)
commentaires