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Articles avec #rl2021_janvier catégorie

2021-09-03T06:00:00+02:00

Maikan de Michel JEAN

Publié par Tlivres
Maikan de Michel JEAN

Éditions Dépaysage

Nouvelle lecture largement recommandée par la team de « Varions Les Éditions en Live » (Vleel). Vous vous souvenez peut-être de

"Tu parles comme la nuit" de Vaitiere ROJAS MANRIQUE aux éditions Rivages

ou bien "Un jour ce sera vide" de Hugo LINDENBERG aux éditions Christian BOURGOIS,

ou encore "Viendra le temps du feu" de Wendy DELORME aux Editions Cambourakis

et bien, une nouvelle fois, je me suis laissée porter par ses références, et j'ai sacrément bien fait.

"Maikan" de Michel JEAN est une lecture coup de poing, un CRI !

Audrey Duval, Avocate, se voue chaque année à une cause solidaire. Loin des milieux huppés qu’elle fréquente habituellement, elle se retrouve en quête d’une vieille femme, Marie Nepton, dont elle souhaite percer le jour. Elle a disparu de tous les radars alors que le gouvernement lui doit une indemnité pour se faire « pardonner » de ce que le régime, de concert avec le clergé, a causé à son peuple, les Innus de Mashteuiatsh, des Amérindiens. Nous sommes en 1936 quand les politiques décident d’assimiler des « sauvages », les éduquer, mais là commence une autre histoire.

Alors que le Canada est aujourd’hui largement plébiscité pour les modalités de participation de ses citoyens,  j’étais loin d’imaginer qu’il était, dans une histoire récente, l’auteur d’un génocide culturel. La révélation qu’en fait Michel JEAN dans "Maikan" m’a touchée en plein coeur, c'est un CRI qu'il hurle lui-même, il dédie effectivement son roman à "plusieurs membres de sa famille qui ont fréquenté le pensionnat de Fort George".

J’ai été subjuguée, je dois bien le dire, par la beauté des premières pages, des descriptions tout à fait fascinantes de la nature, mais aussi des us et coutumes des Innus, peuple nomade, qui, au fil des saisons, migrait pour chasser et ainsi se nourrir, se vêtir… J'ai été fascinée par la transmission de savoirs entre générations. Chez lui, nul besoin de mettre des mots sur les gestes... 


Pour la première fois, Charles allait diriger sa propre embarcation, sans sa mère pour le guider. Mais il savait déjà comment le manier, même dans les eaux tumultueuses de la crue printanière. Il n’avait qu’à imiter les gestes qu’il l’avait vue répéter au fil du temps. Des gestes qui, sans qu’il s’en rende compte, faisait partie de lui désormais. P. 92

Mon CRI d'indignation a été d'autant plus grand quand j'ai vu les enfants des Innus arrachés à leurs familles, sous peine de représailles, pour les civiliser. Ils avaient entre 6 et 16 ans. Mais de quel droit ? Et quand j'ai découvert à quel point ils étaient humiliés, maltraités, violés... par les religieux, de l'indignation, je suis passée à la colère. S'il ne suffisait pas de leur faire oublier tout ce qui constituait leurs origines culturelles, il fallait encore qu'ils les violentent à outrance. Qui étaient les sauvages ?


Même une longue vie comme la sienne ne suffit pas à apaiser la colère qui brûle le cœur de l’Innue quand elle évoque le jour du départ pour Fort George. P. 175

Des pensionnats comme Fort George, il y en a eu 139 au Canada, 4 000 enfants y sont morts. Avec ce roman, "Maikan" qui veut dire les loups, Michel JEAN assure la mémoire des Amérindiens sacrifiés au titre d'une politique ignoble. Il donne de l'écho aux procédures juridiques toujours en cours contre l'Etat pour les indemnisations des familles. La narration qui fait se croiser fiction et réalité avec des personnages de femmes remarquables, Audrey et Marie, permet aussi de créer du lien entre deux périodes, les années 1930 d'une part, les années 2010 d'autre part. Le procédé est ingénieux et parfaitement réussi.

La plume est d'une très grande sensibilité, elle est soignée comme la qualité des première et quatrième de couverture, bravo. 

Ce roman, c'est un CRI du coeur pour ce qu'il dévoile de la grande Histoire, qu'on se le dise. Plus jamais ça (si seulement on pouvait encore l'espérer...) !
 

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2021-08-20T06:00:00+02:00

Viendra le temps du feu de Wendy DELORME

Publié par Tlivres
Viendra le temps du feu de Wendy DELORME

Editions Cambourakis

Ce roman m’a mis la tête à l’envers, il m’a déchiré le coeur, il m’a désarçonnée comme j’aime que la littérature le fasse. Quelle sacrée référence Sandra, chapeau bas !

Qui n'a pas rêvé ces dernières semaines, ces derniers mois, de mettre les voiles, lever le camp et partir se ressourcer en pleine nature, loin des autres ? Il suffit, s'il en était nécessaire, de s'intéresser à l'initiative de Abraham POINCHEVAL pour se convaincre de la nécessité pour chacun de trouver un refuge.

Dans ce roman, c'est un peu le sujet !

Il y a la montagne, de l'autre côté du fleuve. Là vit une communauté de femmes qui font l'expérience d’un monde différent, un mode de vie alternatif à la dictature qui sévit. Parce que, de ce côté du fleuve, dans la plaine, les livres et les films sont interdits, l'affichage l'est tout autant, le simple fait de lire est répréhensible, un couvre-feu est imposé, un Pacte national organise la vie d’une société largement composée de seniors. Et pour cause, les jeunes, totalement désabusés devant l'avenir qui leur était proposé, ont choisi la méthode radicale. Ils se sont immolés ou bien ont cessé de s'alimenter. Ce sont les derniers actes de résistance d'une génération bafouée. Côté climat, les températures caniculaires grillent tout sur leur passage. L'instant de rupture n'est pas loin. D'ailleurs, les premières lignes de ce résumé sont désormais à conjuguer au passé. La communauté n'existe plus. Les femmes non plus. Seule Eve, qui y a vécu une dizaine d'années, qui y a eu une histoire d’amour avec Louve et qui a finalement décidé, un jour, avec sa petite fille, de déserter pour retrouver le monde d’avant, est aujourd'hui la seule survivante de la communauté. Elle seule peut témoigner de ce qui se passait là-bas !

Cette communauté avait été créée il y a une trentaine d'années par des femmes, un peu à l'image des Guérillères de Monique WITTIG de 1969. A la base, c'était des militantes, des combattantes, qui imaginaient pouvoir vivre autrement et elles l'ont fait !

Un temps, j'ai crû à un roman d'anticipation, mais, ne vous y trompez pas, il s'agit bien d'une dystopie. Par la voie de femmes dont les portraits sont saisissants, l'autrice offre une narration polyphonique dont la mélodie monte crescendo. Le propos est d'une puissance rare, servi par une plume très poétique qui permet de retrouver, parfois, sa respiration.


Ce sont elles qui ont pris une insulte et l’ont polie et retapée, l’ont fait briller comme un joyau taillé dans les pierres blanches de la montagne, pour s’en faire un blason. P. 26

Dans toute société, le renouvellement des générations repose sur la natalité. De ce côté du fleuve, les pauvres sont stérilisés, les riches condamnés à se reproduire, à chacun sa contribution au régime totalitaire ! A travers le personnage d'Eve, cette mère, l'autrice explore le sujet de la maternité comme la première étape d'une longue série, ainsi vont les apprentissages, la transmission des savoirs, et des peurs aussi. Comment résister au monde qui l'assaille ? Comment protéger sa fille des autres ? Comment lui donner cet équilibre dont l'enfant a besoin pour grandir, se construire ? On mesure par sa voix toute la fragilité de l'édifice...


Élever des enfants est sans doute la tâche la plus difficile qu’on puisse imaginer, et celle qui demande le plus d’humilité. P. 56

Ce roman, vous l'avez compris, c'est une petite bombe.

Derrière un propos militant et féministe, n'oublions pas qu'il est édité dans la collection "Les sorcières", il y a de la sensibilité et de la tendresse, l'approche du corps est très sensuelle, ce qui en fait, aussi, un roman très émouvant, à l'image de la première de couverture que je trouve particulièrement belle et inspirante. Elle est illustrée par Karine ROUGIER, "Dancing to restore an eclipse moon", une danse d'ivresse des soeurs de la communauté aux portes d'un jardin de cocagne.

Je crois que je n'ai pas trouvé mieux que cette citation pour le qualifier :


J’ai lu. Les mots, incandescents, habitent ma rétine. P. 131

Les mots de Wendy DELORME sont autant d'étincelles au service d'un discours vif et passionné, à moins que ça ne soit la situation d'aujourd'hui qui ne soit tout simplement inflammable.

Ce roman, c'est une nouvelle référence de mon book club, je vais de surprise en surprise avec des livres tout à fait... inoubliables, comme :

« L’ami » de Tiffany TAVERNIER

« Il n’est pire aveugle » de John BOYNE,

« Les mouches bleues » de Jean-Michel RIOU,

« Il fallait que je vous le dise » de Aude MERMILLIOD, une BD,

« Le message » de Andrée CHEDID

Mesdames, j'ai tellement hâte de vous retrouver, j'en veux encore !

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2021-08-13T19:25:48+02:00

Les enfants véritables de Thibault BERARD

Publié par Tlivres
Les enfants véritables de Thibault BERARD

Les éditions de L’Observatoire

Coup de coeur une nouvelle fois pour la plume de cet auteur. Touchée en plein coeur par le trop plein de tendresse et d'amour. Vous vous souvenez peut-être de son premier roman "Il est juste que les forts soient frappés" sélectionné par les fées des 68 Premières fois... et bien il nous revient avec la suite de sa saga familiale.

Théo élève seul ses enfants, Simon et Camille, de 7 et 4,5 ans, depuis le récent décès de sa compagne Sarah. Cléo fait son entrée, tout en délicatesse, dans ce cocon familial meurtri. Elle est douce, Cléo, elle est gentille, et puis, c'est l'amoureuse de papa, alors chacun lui fait une petite place mais les démons ne cessent de hanter tout ce petit monde. Derrière les sourires se cachent la douleur de l'absence et du manque, la peur de la mort aussi. S'il est difficile d'accepter cette nouvelle présence et le petit pas de côté fait avec les habitudes, ce n'est pas plus simple pour Cléo, qui, elle-même, a connu une famille loin des standards. Elle a été élevée par son père, Paul, dans la vallée de l’Ubaye. Quand elle n'avait que 7 ans, elle a dû faire une place à César dont le père, alcoolique, était décédé. Il habitait juste à côté et Paul avait un grand coeur, alors, il l'avait adopté. Quant à Solène, c'était le fruit d'une relation extraconjugale. Diane Chastain n'a jamais assumé son rôle de mère. Cette « mère-herbe-folle » avait besoin d'air et disparaissait régulièrement. Après 15 mois d'absence, elle est rentrée à la maison. Elle était enceinte. Là aussi, Paul a fait amende honorable. Il aimait trop sa femme pour ne pas accepter ce bébé à naître. Alors pour Cléo, cette entrée en matière, c'est un peu comme un plongeon vers l'inconnu !

Dès les premières pages, je me suis prise à penser que mon hamac allait rapidement devenir une piscine ! A la page 54, les premières larmes coulaient sur mes joues, des larmes de chagrin mais aussi, des larmes de bonheur, le bonheur de lire des mots aussi forts, aussi beaux.

Thibault BERARD explore avec gourmandise et tout en délicatesse l'entrée de Cléo, le personnage principal de cet opus, dans la famille de Théo. Il s'agit d'un lent apprivoisement, de l'un, de l'autre, des uns, de l'autre, parce que oui, il y a une communauté initiale... à trois, et un individu de plus qui va progressivement chercher sa place, un peu comme un corps étranger à greffer dont on attend l'acceptation ou le rejet. Au gré, des opportunités, festives les premières, courantes de la vie pour les suivantes, les choses lentement s'organisent sous l'autorité d'un chef d'orchestre, Théo, le dénominateur commun de tous. Théo c'est le père, Théo c'est l'homme fou amoureux de Cléo, Théo c'est l'amant de Cléo.

Les fondations de cette nouvelle famille reposent sur ses épaules, à lui. C'est un sacré pari pris sur l'harmonie d'un groupe, l'alliance entre ses membres, la solidarité, la fraternité, l'équilibre, tout ce qui a besoin, pour se construire, de beaucoup d'amour, mais aussi, de mots. Avec Thibault BERARD, je suis toujours impressionnée l'exploration des maux. A chaque sujet, l'expression et le partage de sentiments, d'états d'âme, d'émotions que l'auteur sait allégrement transmettre à ses lecteurs.

Thibault BERARD traite ici magnifiquement de la mère, légitime et d'adoption, de son rôle, de sa place. A travers deux personnages qu'il fait se croiser, celui de Diane Chastain, la mère de Cléo, cette actrice qui a préféré se consacrer à sa vie professionnelle, et celui de Cléo qui consacre ses jours et ses nuits à tisser du lien. Ce que j'aime chez Thibault BERARD, c'est qu'il n'y a pas de jugement, chacun mène sa vie comme il croit bon de la mener, faisant des choix, les assumant... ce qui n'empêche pas d'avoir des prises de conscience et de vouloir changer du tout au tout.


Ils me manquaient pas comme après une longue absence ; ils ne me manquaient pas non plus comme un être aimé à qui l’on a un peu oublié de penser se rappelle brusquement à vous… Non : ils me manquaient à la façon dont un édifice s’avère soudain manquer de fondations. P. 98

L'écrivain restitue magnifiquement les sensations des femmes et leur rôle dans l'approche des enfants, ces trésors de candeur, qu'elles vont accompagner, au fil du temps, dans leur construction d'adulte. Il est question de transmission dans la relation et de confiance pour permettre à chacun de trouver sa voie, s'émanciper et passer à l'expression de soi... Ainsi se construit une constellation avec toutes ces étoiles qui ne demandent qu'à scintiller.


C’était impressionnant et, pour tout dire, vaguement dérangeant, de voir ce visage d’ordinaire si inexpressif se parer du masque de la concentration extrême, tandis que ses mains s’agitaient sous lui, expertes, agiles comme des serpents. P. 42-43

Ce roman, une nouvelle fois, est largement inspiré de la vie personnelle de l'auteur, mais pas que. Il y a aussi toute une part de son livre suggérée par son imaginaire. Et ce qui est merveilleux chez Thibault BERARD, c'est le jeu de la narration. Si dans les premières pages, il prête sa plume à Diane Chastain, un personnage féminin, il trouve un équilibre ensuite avec le "je" de Paul, son compagnon. Et puis, un peu comme quand vous montez dans un manège de chevaux de bois, passée l'installation, il y a la mise en mouvement dans un rythme lent, s'accélérant progressivement pour terminer dans un tourbillon enivrant. Là, les voix se multiplient, résonnent entre elles, se lient, se croisent, s'entrecroisent... dans une ivresse totale.

L'écrivain, qui a le souci du détail, pousse la fantaisie jusque dans les titres de chapitres qui, pour certains, prendront la forme d'une ritournelle.

La personne qui m'a offert ce roman (et qui se reconnaîtra) m'a fait un magnifique cadeau, de ceux que l'on n'oublie pas. Jamais le "Coeur gros" de Marie MONRIBOT n'a été aussi à propos.

Impossible de vous quitter sans la playlist de Thibault BERARD, j'y ai choisi "Ready to start" de Arcade Fire. Cette chanson colle à merveille au propos, je vous assure, parce que... je ne vous ai pas tout dit !

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2021-08-10T17:00:00+02:00

Là où nous dansions de Judith PERRIGNON

Publié par Tlivres
Là où nous dansions de Judith PERRIGNON

Rivages

Ce roman, c'est d'abord une rencontre à l'UCO d'Angers à l'initiative des Bouillons, un moment hors du temps à se laisser porter par la douce voix de l'écrivaine, Judith PERRIGNON, que je ne connaissais pas encore mais qui a su me captiver par son propos.

On part pour Détroit, aux Etat Unis.

Le 29 juillet 2013, un jeune homme vient d'être retrouvé mort au pied de tours abandonnées. Il a été assassiné d'une balle dans la tête. Sarah travaille dans les services de Police. Elle est chargée de trouver l'identité de ce corps dont la morgue regorge. Dans un territoire gangrené par la pauvreté (les familles n'ont même plus les moyens d'offrir des funérailles à leurs proches  et préfèrent les laisser là) et la délinquance (des crimes, il en arrive tous les jours), Sarah sait dès les premiers instants que celui-là n'est pas d'ici. Frat Boy, c'est comme ça qu'elle l'appelle, va rapidement devenir une obsession pour elle. Là commence une nouvelle histoire !

Mais que l'on ne s'y méprenne pas, ce roman n'est pas un policier à proprement parler. L'enquête, que va mener Sarah, est en réalité un prétexte pour relater l'Histoire foisonnante d'un territoire sur 7-8 décennies.

Il y a les années 1930 avec l'industrialisation de la région, la production d'automobile dans des entreprises monumentales qui sont la fierté des Etats-Unis, Ford, Chrysler et bien d'autres. C'est aussi à cette époque-là qu'est construit le Brewster projet, une vaste opération de construction de logements modernes pour les plus démunis en remplacement des taudis démolis. Eleanor ROOSEVELT, la première Dame des Etats Unis, en assure la promotion en 1935, avec son frère. Imaginez, dans chaque logement, une salle de bain...  C'est l'euphorie, chacun veut y avoir sa place. Malheureusement, la vie n'y sera pas toujours aussi rose et aboutira à la faillite en 2013 de Détroit, une ville exsangue, à l'agonie, dont la gestion est confiée à un manager parachuté là pour se substituer au Maire de la cité. Les rues ne sont plus éclairées la nuit. Les crimes racistes font l'actualité. Les animaux sauvages se réapproprient lentement les logements vidés de leurs occupants. 


Nous n’avons pas défendu le quartier, il a cédé la place comme un cœur brusquement s’arrête. C’est une attaque cardiaque massive. P. 117

Judith PERRIGNON met le doigt sur une certaine forme de déterminisme, celui des formes urbaines et du niveau de standing des logements. Si nous avons beaucoup parlé ces dernières années du déterminisme territorial, il en est un qui mute avec les années. A Détroit, c'est particulièrement vrai et la vague de gentrification engagée aujourd'hui est là pour nous en convaincre.

Parlons aussi des hommes et des femmes qui vivaient là. Dans les années 1930, il y avait des enfants qui allaient à l'école, des parents qui faisaient leur ravitaillement dans les magasins de Hastings Street, des familles qui se retrouvaient pour faire la fête... La musique y occupait une place privilégiée. C'est d'ailleurs là que naissent Les Supremes... Flo, Mary et Diane sont trois jeunes filles de Détroit. Par la voie de leur médiatisation, c'est tout l'honneur d'une cité qui vibre. Avec la Motown, c'est l'émergence de tout un tas de talents, à l'image de Marvin GAYE...


C’est une petite usine à tubes, cette Motown, pas une fabrique à divas, une entreprise noire-américaine éprise d’argent et de gloire, qui a choisi quelques enfants de la ville, peut-être les plus talentueux, en tout cas les plus chanceux, qui les as confiés aux soins de quelques génies de la mélodie et du rythme, pour son plus grand bénéfice. P. 110

Par la voie de la musique, c'est l'ascension d'une communauté à laquelle on assiste. Les Noirs se retrouvent au-devant de la scène...


On n’était plus des nègres, mais des artistes noirs, et ça changeait tout. P. 151

Et puis, il y a le street art, une expression artistique qui, dès les années 1930, y a trouvé sa place. Judith PERRIGNON évoque la fresque, les Detroit Industry Murals, réalisée par Diego RIVERA, un certain regard porté sur la condition ouvrière de l'époque par l'artiste mexicain, lui, le révolutionnaire, qui répondait à une commande du capitaliste, Henry FORD. Dans les années 1980, c'est la création de Tyree GUYTON, l'enfant du pays, qui est mise en lumière, le Heidelberg Projet. Et puis enfin, l'autrice honore la mémoire de Bilal BERRENI, alias Zoo Project, et contribue, par la voie de la littérature, à célébrer le dessein qu'il poursuivait à travers le monde, donner à voir les invisibles.


Elle pense aux visages lointains qu’il a croqués. Il y a les mêmes par ici, des gueules qui transportent toute l’histoire du monde dans leur regard. P. 314

Si vous avez envie d'aller plus loin, je vous invite à regarder le documentaire qui lui est dédié, réalisé par Antoine PAGE et Lilas CARPENTIER "C'est assez bien d'être fou".

Plus largement, il y a aussi des passages sur l'art qui trouve son berceau au Detroit Institute of Art, l'un des plus beaux musées américains qui réussira à garder la tête haute et renoncera à la vente d'oeuvres pour solder les dettes de la ville.

Dans une narration rythmée par les quatre saisons et à travers des personnages profondément attachants (Sarah, Jeff, Ira...), Judith PERRIGNON réussit le pari d'un roman fascinant. Passionnée par l'urbanisme et le street art, je me suis laissée captiver par sa plume empreinte d'humanité.

J'y ai puisé tout un tas de citations. Nul doute que je reviendrai régulièrement avec des extraits !

Un excellent roman, merci aux Bouillons et à la Librairie Contact de m'avoir mise sur sa voie.

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2021-08-06T06:00:00+02:00

Les danseurs de l'aube de Marie CHARREL

Publié par Tlivres
Les danseurs de l'aube de Marie CHARREL

Coup de cœur pour le dernier roman de Marie CHARREL qui fait une entrée fracassante chez les éditions de L’Observatoire avec « Les danseurs de l’aube », l'occasion de mettre une nouvelle fois sous les projecteurs la sculpture de Marie MONRIBOT.

Tout commence dans le chaos. Le quartier de Schanzenviertel de Hambourg en Allemagne connaît une nouvelle vague de rébellion, cette fois orientée contre le G20. Le théâtre Rote Flora est squatté, fief d'une communauté anarchiste de longue date. Chaos toujours, les événements se passent en Hongrie. Les Roms sont expulsés, ils doivent libérer les logements qu’ils habitent pour les laisser à d’autres. Iva fait partie de ces populations mises de force sur les route. Elle arrive à Hambourg, tout comme trois amis, trois garçons, trois berlinois, tout juste bacheliers. Lukus, Nazir et Carl vont commencer des études universitaires d’informatique. Ils s’offrent une escapade estivale à Hambourg. Pendant que Nazir et Carl fréquentent les clubs de strip-tease, Lukus, lui, le jeune homme efféminé, part sur les traces d’un danseur de flamenco, juif et travesti, Sylvin RUBINSTEIN qui est décédé en 2011. Cet artiste, c’est sa professeure de danse classique qui l’a mis sur la voie. Il n’avait alors que 12 ans. Il deviendra son icône. C’est dans cette ville allemande, en juillet 2017, que Iva et Lukus vont se croiser. Leur photographie d’un couple sorti mystérieusement des brumes de la ville incendiée sera diffusée à travers le monde entier. Elle marque le début d’une épopée éminemment romanesque.

Ce roman, c'est un jubilé de sujets qui me passionnent.

D'abord, il y a l'art à travers le flamenco, cette danse incandescente à laquelle Lukus a choisi de se consacrer. Au prix de multiples efforts et d'une longue pratique, les corps apprivoisent le rythme des cymbales, tantôt en douceur, tantôt avec violence, en quête du duende, cette ivresse que Federico GARCIA LORCA décrivait tout en beauté dans "Jeu et théorie du Duende" : "Pour chercher le duende, il n’existe ni carte, ni ascèse. On sait seulement qu’il brûle le sang comme une pommade d’éclats de verre, qu’il épuise, qu’il rejette toute la douce géométrie apprise, qu’il brise les styles, qu’il s’appuie sur la douleur humaine qui n’a pas de consolation."

Mais plus encore, c'est à travers les jumeaux RUBINSTEIN que vous allez mesurer la puissance de l'enivrement. Nous voilà en 1913, quasiment un siècle plus tôt. Rachel et Pietr Dodorov Nikolaï tombent amoureux l’un de l’autre. Elle est juive, danseuse à l’opéra de Moscou. Lui est duc, aristocrate, officiel du Tsar Nicolas II. De leur union naissent Sylvin et Maria. A la Révolution, elle doit fuir avec ses enfants. Elle ne reverra jamais son mari, fusillé. Les enfants sont bercés par les chants de la soprano Ewa BANDROWSKA-TURSKA. Ils sont formés par Madame Litvinova dans une école de danse de Lettonie. Inspirés par le flamenco découvert dans un camp gitan, ils quittent l’école pour la Pologne. À Varsovie ils sont recrutés par Moszkowicz, directeur du théâtre l’Adria. C’est lui qui leur donne leur nom de scène : "Imperio et Dolores", un nom aux sonorités espagnoles pour leur permettre d'entrer dans le cercle très fermé des danseurs du genre et cacher leurs origines juives.

Il y a, dans ce roman, des descriptions tout à fait fabuleuses des moments de spectacle, d'exaltation, des jumeaux reconnus dans le monde entier pour leur talent. Nous sommes dans les années 1930, les années folles, cette période éblouissante marquée par l'élan d'euphorie qui souffle sur les disciplines artistiques.

Ce que j'ai beaucoup aimé, c'est aussi la singularité du travesti. Sylvin RUBINSTEIN se produisait en tenue de femme. Tout a commencé avec Maria qui, lors d'un , s'est habillée avec le costume d'un homme. Il n'en fallait pas plus pour que son frère, lui, au corps si fin, ne se glisse dans une robe de flamenco. Au fil du temps, resté seul, il perpétuera le souvenir de sa soeur en s'annonçant comme Dolores.

Mais il ira beaucoup plus loin. Alors que la seconde guerre mondiale frappe, c'est en habit de femme qu'il mènera des actes de résistance. Là, le roman de Marie CHARREL devient historique et honore sa mémoire. L'écrivaine dresse le portrait d'un homme puissant.

La lecture est jubilatoire. Dans une plume haute en couleurs et en intensité, "Les danseurs de l'aube" deviennent des personnages héroïques. Entre passé et présent, réalité et fiction, mon coeur s'est laissé porter par la fougue d'êtres hors du commun, des hommes et des femmes, indignés, qui, de gré ou de force, choisissent la voie de la liberté, à la vie, à la mort. Marie CHARREL restitue tout en beauté d'innombrables recherches réalisées pour être au plus près de l'actualité comme de l'Histoire. Elle nous livre un roman d'une richesse éblouissante.

A bien y regarder, j'ai l'impression que je cumule les coups de coeur ces dernières années avec les éditions de L’Observatoire. lls vous séduiront peut-être aussi...

Ces rêves qu'on piétine de Sébastien SPITZER

Il est juste que les forts soient frappés de Thibault BERARD

Les déraisons de Odile D'OULTREMONT

sans oublier, l'excellent roman 

L'Âge de la lumière de Withney SHARER

et puis

Juste une orangeade de Caroline PASCAL

Le poids de la neige de Christian GUAY-PLOQUIN

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2021-08-03T06:00:00+02:00

Les somnambules de Gilda PIERSANTI

Publié par Tlivres
Les somnambules de Gilda PIERSANTI
Ces derniers mois, j’ai découvert la maison d’édition Le Passage et en redemande.
 
Après "La belle lumière" de Angélique VILLENEUVE, "Ce qu'il faut d'air pour voler" de Sandrine ROUDEIX, mais aussi "Le poison du doute" de Julien MESSEMACKERS, je replonge dans la collection Polar avec "Les somnambules" de Gilda PIERSANTI. C'est mon #mardiconseil.
 
Trois hommes qui se sont plus ou moins perdus de vue se retrouvent confrontés, 25 ans après, à un passé qu’ils s’étaient efforcés d’oublier. Massimo Caccia, qui habite une villa de Castel Gondolfo, est à la tête d’une entreprise florissante. Alors qu’il est en voiture arrêté à un feu rouge, il se fait percuter par une Range Rover. Lui reçoit le premier avertissement. Dario Damiani, Ministre de l’Intérieur, recevra le second, un pigeon ensanglanté atterrit sur la table d’honneur lors de sa soirée d’anniversaire. Quant à Gabriele, médecin de Dario, il sera touché en plein coeur avec l’enlèvement de sa fille Floria. Les ravisseurs ne tardent pas à formuler leur demande, des aveux publiés dans la presse et envoyés au Procureur de la République. C’est là que les châteaux de cartes construits sur des fondations fragiles vont vaciller, à la vie à la mort.
 
Bien sûr, je n’irai pas plus loin. Je peux juste vous dire que Gilda PIERSANTI a beaucoup de talent. L’intrigue est parfaitement menée avec un suspense haletant.
 
Ce n’est pas un roman policier mais bien un polar, de ceux dans lesquels certains croient pouvoir faire leur justice eux-mêmes, doubler les professionnels de l’enquête pour découvrir qui se cache derrière l’enlèvement de la jeune adolescente.
 
Gilda PIERSANTI met les relations d’amitié d’adolescents à rude épreuve. Au fil des pages, des vies professionnelles et de familles qui se sont structurées, les enjeux deviennent plus forts encore qu’à 18 ans, l’âge où tout vous paraît possible, même le plus ignoble.
 
Sur fond de politique et d’instrumentalisation, l’âme humaine se retrouve menacée par les intérêts de chacun,


Le pouvoir est une passion : si l’on fait quelque bien en l’exerçant, ce n’est la plupart du temps qu’un effet collatéral du plaisir qu’on éprouve à le détenir. P. 13

de quoi vous faire passer quelques heures difficiles et vivre des sueurs froides.
 
Ce qui est terriblement frustrant avec les chroniques de polars, c'est bien de devoir se restreindre pour ne pas en dire trop (je me fais violence, vous pouvez l'imaginer !), mais n'oublions pas que c'est pour votre plus grand plaisir !
 
Ce que je peux vous dire toutefois, c'est que ce roman est très réussi.
 
Dans une plume fluide et palpitante, Gilda PIERSANTI va vous en faire voir de toutes les couleurs !

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2021-07-30T11:40:00+02:00

Tu parles comme la nuit de Vaitiere ROJAS MANRIQUE

Publié par Tlivres
Tu parles comme la nuit de Vaitiere ROJAS MANRIQUE

Rivages

Traduit de l’espagnol par Alexandra CARRASCO

Voilà un premier roman bouleversant, découvert non pas avec les 68 Premières fois (et pour cause il est étranger) mais avec la team de Vleel

Devant le chaos et la ruine de mon pays, le Venezuela, j’ai pris la fuite pour sauver ma vie et celle de ma famille, mon compagnon Alberto et ma petite fille de 2 ans, Alejandra. Nous sommes seuls au monde. Nous n’avons plus rien. Nous cherchons une terre d’asile alors même que la pauvreté et la misère nous entourent. Je sombre. Je suis fatiguée. Je pers pieds. Les médecins, les psychiatres colombiens sauront-ils me sauver ?

Sur la base de mes paraphrases, vous l’aurez compris, ce premier roman de Vaitiere ROJAS MANRIQUE est écrit à la première personne du singulier.

Vous allez plonger dans l’introspection d’une jeune femme, d’une épouse, d’une mère, d'une Vénézuélienne, qui, en plein exil, déchirure, déracinement et quête de sérénité, nous confie ses émotions, ses sentiments, ses troubles, sa solitude aussi, largement amorcée avec l’incipit, une citation de Marguerite YOURCENAR extraite de « L’invention d’une vie » : « Solitude… Je ne crois pas comme ils croient, je ne vis pas comme ils vivent, je n’aime pas comme ils aiment… Je mourrai comme ils meurent. »

L’autrice choisit la forme épistolaire pour ces confessions, une correspondance adressée à un certain Franz (dont je ne vous confierai pas l’identité, ne comptez pas sur moi pour spolier l’effet de surprise), un pari audacieux et très réussi.

A travers l’écrit, le personnage principal nous livre son intimité marquée par l’effondrement à deux dimensions, celui d’un pays, Le Venezuela dont la ruine pousse plus d’un million de citoyens à le fuir en 2018, et celui de son identité propre, à elle, la narratrice mais aussi l’écrivaine. Vaitiere ROJAS MANRIQUE fait partie des victimes de la crise de ce territoire sud-américain et sait mieux que quiconque ce que les migrants peuvent vivre en quittant leur terre


Je me souviens encore du dernier jour que j’ai passé dans mon pays, avant le voyage. J’ai dit au revoir à ma ville, à ma région, et j’ai senti tout le poids de l’indifférence et de la ruine. P. 25

et en devenant des étrangers d’un ailleurs.

Ce récit est autobiographique. L'autrice s'est inspirée de son parcours personnel pour nous livrer ce premier roman. C’est un cri du coeur et du corps déchirant. C’est aussi une ode à l’écriture et son pouvoir d’exorciser les blessures et panser les plaies.

Merci Sandra de ce prêt.

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2021-07-27T17:48:18+02:00

L'Amour au temps des éléphants de Ariane BOIS

Publié par Tlivres
L'Amour au temps des éléphants de Ariane BOIS

Belfond

Mon #Mardiconseil est une lecture étourdissante. Il s'agit du tout dernier roman de Ariane BOIS. Je vous dis quelques mots de l'histoire.

Arabella Cox, rebelle, insoumise depuis sa plus tendre enfance, bercée par les histoires de sa grand-mère inspirées de sa propre expérience de missionnaire adventiste en Afrique australe, est fascinée par le cirque. Elle assiste, indignée, à l’effroyable spectacle, la mort d’un éléphant par pendaison. Nous sommes dans le Tennessee en 1916. Tous les journalistes sont là pour couvrir l’événement. Lors de la parade du cirque, la veille, dans les rues de Kingsport, l’éléphante Mary a tué son dresseur devant une foule apeurée. Arabella a profondément été affectée par l’assassinat du pachyderme. Elle poursuit sa vie d’adolescente sous le regard exigeant de son père, adventiste du 7ème jour. Et puis, il y aura une histoire de jeunesse, dénoncée par son frère. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase, Arabella est renvoyée de la famille par son père. Elle part pour New-York où elle suit une formation d’infirmière, mais là ne sera qu’une première étape de son itinéraire à travers le monde.

Arabella est un personnage haut en couleurs, un très beau portrait de femme, c’est sans conteste l’héroïne du livre. Petite, elle ne faisait rien comme les autres enfants de son âge. Elle aura repoussé les limites jusqu’au point de rupture avec son père mais c’est sans doute là le plus beau cadeau qu’il ait pu lui faire, lui offrir la voie de la liberté. Et puis, Arabella est éminemment romanesque. Elle va vivre une histoire d’amour fougueuse...


Grâce de l’amour : chaque geste, comme le ressac d’un cœur libéré, est une offrande. P. 173

et une histoire d’amitié absolument magnifique, les deux intimement liées par une même allégresse.

« L’amour au temps des éléphants » est un brillant roman d’aventure. Avec Kid, elle va vivre l’émancipation d’un homme qui, comme elle, a fui les États-Unis. Lui a été lynché pour avoir bousculé une femme blanche alors qu’il se précipitait pour aller chercher du maïs pour sa famille. Son père a été tué, renversé par un automobiliste blanc. Il est menacé. Il doit partir, quitter ceux qu'il aime, c’est une question de vie ou de mort. Il arrive à New-York où il découvre la musique. Il part pour Paris avec James REESE EUROPE, celui qui avec son orchestre a été le premier à interpréter du jazz en Europe. Avec Kid, c’est l’euphorie des sous-sols parisiens dans lesquels les Noirs prennent le pouvoir, celui de faire danser les hommes et les femmes qui fréquentent les lieux branchés du moment.


Les Français semblaient colorblind, indifférents à la couleur de peau. D’ailleurs, des Noirs, il y en avait plein les rues, des Martiniquais, des Guadeloupéens, des Africains. On se saluait d’un coup d’oeil, les rires fusaient, les accents se mélangeaient, les corps aussi dans les dancings surpeuplés. P. 126

Plus que la seule musique, Ariane BOIS embrasse la culture toute entière des années folles. Elle fait se côtoyer dans son roman des personnages légendaires comme Kiki de Montparnasse, Gertrude STEIN, Ernest HEMINGWAY, Joséphine BAKER, Charles BAUDELAIRE…

Et puis, « L’Amour au temps des éléphants » est un foisonnant roman historique. Tout commence avec ce fait réel de la pendaison d’un pachyderme. Et puis, avec James REESE EUROPE, Ariane BOIS saisit l’occasion de mettre en lumière les Harlem Hellfighters, dont la bravoure du corps d’armée était particulièrement redoutée par les Allemands pendant la première guerre mondiale. Effectivement, avant d’être rendu célèbre pour sa musique, James REESE EUROPE était un lieutenant. L’autrice relate son assassinat, poignardé par un membre de son orchestre. Je ne savais pas qu’il fut le premier citoyen africain américain à bénéficier de funérailles publiques.

J’ai adoré accompagner Arabella dans sa vie de femme impétueuse et passionnée. Ce roman de Ariane BOIS est palpitant, les événements se succèdent à un rythme endiablé, nous transportant à travers les continents et les époques.

Avec « L’Amour au temps des éléphants », j’ai découvert la plume ardente de Ariane BOIS, une révélation.

Impossible de conclure sans quelques notes de musique suggérées par l'écrivaine : Mississipi Rag de William KRELL, vous voilà dans l'ambiance !

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2021-06-29T06:00:00+02:00

Baisers de collection de Annabelle COMBES

Publié par Tlivres
Baisers de collection de Annabelle COMBES

Les éditions Editions Héloïse d’Ormesson me fascinent, elles me font vibrer et j'adore ça !

Jean, le narrateur, est auteur de polars. Après 11 romans, il vit la panne d’inspiration. Sullivan, son éditeur, le sollicite mais il est stérile, un peu à l’image de sa femme, Tosca, dans un autre registre. Tosca vient de le quitter après 10 ans de mariage. Artiste aussi, elle est photographe. Depuis plusieurs années, les tentatives d’avoir un enfant se sont soldées par une fausse couche. Jade, Philémon et Cassandre s’en sont allés. Tosca n’en peut plus de ce couple. Elle a besoin de prendre le large. Elle s’envole pour Catane, elle voulait le sud, il restait des places. C’est dans l’avion qu’elle rencontre Ferdinand, un vieux monsieur qui lui propose une destination improbable, Modica Bassa en Sicile. Jean, lui, aussi fait ses valises. Il a une idée. Il pourrait écrire sur les baisers, les collectionner. Pour se mettre en condition, il repart à Saint-Lunaire, là où il a embrassé la première fille de sa vie. Il avait 17 ans. Il était serveur aux Deux Sardines. Elle s’appelait Livia. Nul sait où ces destinations mèneront Jean et Tosca. Peut-être y trouveront ils la voie d’une re-naissance…

Dans les romans, j’aime vivre un instant de rupture, le moment où le champ des possibles s’ouvre. Avec Annabelle COMBES, vous n’attendrez pas très longtemps pour découvrir la séparation de deux êtres qui s’aiment mais qui semblent au bout de quelque chose. Ils ont besoin d’un nouveau départ, d’un rebond. Chacun va trouver, non pas un mentor mais plutôt un guide, Tosca dans la personne de Ferdinand et Jean dans celle d’Ezéchias. Il y a quelque chose de très beau dans les relations nourries, de la tendresse, de la délicatesse, de l’attention.

Et puis, il y a pour tous les deux l’art comme un tremplin vers des émotions. Annabelle COMBES écrit des pages sublimes sur la puissance de l’art sur les êtres, cette capacité à permettre à chacun d’aller toujours plus loin, toujours plus haut...


Et en chacun, il y avait ce besoin identique de cohérence, de structuration dans l’acte créatif : s’appuyer sur l’art pour évacuer des peurs, ses failles, les utiliser, les articuler, les faire disparaître, les retrouver à nouveau à don corps défendant, les extirper par la traque d’une démesure : tenir sa ligne d’exploration, n’offrir que ce qui était abouti et transcendant. P. 179

Pour Jean c’est l’écriture et ce projet, un roman inspiré des baisers. 


On pourrait discourir sur tous les types de baisers. En vain. Le baiser est un art à lui tout seul. Savoir le donner, savoir le recevoir, savoir l’oublier, l’imposer, savoir l’inventer, le détester, l’amplifier, le graver, le détruire. P. 347

Annabelle COMBES va ponctuer les réflexions de Jean par l'insertion d'oeuvres d'artistes inspirées du baiser :

Idylle de PICABIA 1927
Le baiser de Néfertiti à sa fille
Le Baiser - Un homme et son enfant dd Honoré DAUMIER
Psyché ranimée par le baiser de l’Amour de Antonio CANOVA
La tempête (ou La Fiancée du vent) de Oskar KOKOSCHKA
L’Anniversaire de CHAGALL

Il y a différents disciplines artistiques, des toiles et une sculpture, différentes époques, l’une date de 3000 ans quand d’autres s’égrènent au fil des 300 dernières années, différentes nationalités aussi, française, italienne, russe, autrichienne… il souffle comme un brin d’universalité sur le sujet !

Pour Tosca, c'est la photographie. Avec elle, Annabelle COMBES nous invite à naviguer entre ombre et lumière. Le travail artistique de Tosca est largement inspiré des créations de Lucien CLERGUE.

Avec les deux personnages, Jean et Tosca, l'écrivaine décrit la puissance de l'enfantement créatif, sans oublier la beauté des sentiments. Si chacun vit dans la bulle de sa discipline, il n'en demeure pas moins que les personnages sont empreints d'humanité et de sensibilité. J'en frissonne rien que de les évoquer.


Je dis seulement qu’un des remèdes pour alléger la désolation dans une existence où les paillettes se débinent, c’est d’aller les chercher là où elles sont, tout en haut ! P. 172-173

Ce livre est original à plus d'un titre.
 
Annabelle COMBES, à l’image de Jean, son personnage de fiction, fait un pas de côté pour s’affranchir du cadre habituel. De là à dire que Héloïse d’Ormesson pourrait être Sullivan, il n’y a qu’un pas que je ne m’autoriserai pas à franchir… quoique !!!
 
Les mots sont orchestrés dans une partition plurielle, tantôt dans des paragraphes encadrés de marges régulières, un texte « justifié » pour la trame du roman, tantôt dans des phrases courtes composant des courbes comme autant de mouvements de l’âmes, là sont les poèmes, sublimant la prose, en version longue ou bien en haïkus. J’aurais pu en citer beaucoup, je choisis de partager celui-là :
 
"Sur le chevalet,
La lune en éteignoir
éclaire mes derniers mots."
 
Le tout est ponctué de respirations facilement repérables avec leur police de caractères singulière pour citer les œuvres d’art comme autant de preuves de ce qu’inspire un baiser. 
 
Ce roman, c’est un jubilé d’infinis servi par une plume d'une grâce prodigieuse. Je ne connaissais pas encore le talent d'Annabelle COMBES, merci aux Editions Héloïse d’Ormesson de m'avoir mise sur sa voie !
 
A bien y regarder, « T Livres ? T Arts ? » aussi collectionne les baisers, l’occasion d’un petit clin d’oeil à des artistes contemporains qui s’en sont inspirés :
 
 
Et le tout dernier découvert il y a un mois, offert à mon amoureux...
 
 
Mais la boucle ne serait pas bouclée sans quelques notes de musique, Alain SOUCHON aussi chante « Le baiser ». C’est tellement bon !

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2021-06-01T21:08:18+02:00

Les mouches bleues de Jean-Michel RIOU

Publié par Tlivres
Les mouches bleues de Jean-Michel RIOU

Plon éditions 

 

Définitivement, je crois que mon nouveau book club va être le lieu de profondes émotions. Après « L’ami » de Tiffany TAVERNIER, « Il n’est de pire aveugle » de John BOYNE, place maintenant à un roman historique : « Les mouches bleues » de Jean-Michel RIOU. 

 

Tout commence dans un train. Aleksander KULISIEWICZ, musicien, opposant politique, militant à l’Union de la jeunesse démocratique polonaise, fait partie du convoi à destination du camp d’Oranienbourg-Sachsenhausen géré par le SS Oberführer Hans Loritz. Dès son arrivée, il est confronté à l’ignominie. Mais, de ce lieu maléfique, Aleksander KULISIEWICZ va décider d’en faire un lieu subversif. Quoi de mieux que la musique pour résister ?

 

 

Bien sûr, vous vous dites qu’il s’agit d’un énième roman sur un sujet qui vous répugne. Mais celui-là est différent !

 

Tout le propos de Jean-Michel RIOU tend à honorer la personne d’Aleksander KULISIEWICZ, un être exceptionnel, un homme qui a vécu de 1918 à 1982, qui a réellement été transféré sur le camp de Sachsenhausen et qui, par la chanson, a offert aux autres déportés des parenthèses heureuses. L’oeuvre de Jean-Michel RIOU sublime la musique, le 4ème art, capable de faire oublier, le temps de la pratique, la misère humaine.


La musique peut-elle nous sauver ? Avec Rosebery d’Arguto, je n’en doute plus. Elle est bien un combat. P. 146

Et puis, comme le disait Germaine TILLION : « Au terme de mon parcours, je me rends compte combien l’homme est fragile et malléable. Rien n’est jamais acquis. Notre devoir de vigilance doit être absolu. Le mal peut revenir à tout moment, il couve partout et nous devons agir au moment où il est encore temps d’empêcher le pire. »


L’ogre ordinaire. Voilà le danger. P. 166

Ce roman, c’est aussi l’assurance de concourir à la mémoire de toutes celles et tous ceux qui ont été torturés et tués au profit d’une idéologie. Parce qu’un seul homme peut prendre le pouvoir et mener tout un peuple à la guerre, Jean-Michel RIOU revient sur cette page de l’Histoire qu’il ne faudra pour rien au monde oublier.

Et si vous vous interrogez encore sur le titre du roman, sur la métaphore des mouches bleues, l'auteur nous éclaire sur le sujet...


[...] peu d’espèces partagent la boulimie des fanatiques hitlériens pour la mort. C’est en cela qu’ils ressemblent aux mouches bleues. Les deux espèces cèdent à la même frénésie pour le sang et la chair fétide. P. 185

La narration à plusieurs voix est parfaitement réussie. Le « je » d’Aleksander KULISIEWICZ est ponctué par la prise de paroles de compagnons de route, ceux avec qui des liens indéfectibles se créent, Piotr, Nowak, le Cardinal, et puis, celle du camp d’Hitler, Baumkötter... Le jeu de l’écriture est tout à fait exceptionnel. Cerise sur le gâteau : les textes des chansons écrites par Aleksander KULISIEWICZ.

 

Les mots sont d’une éprouvante tendresse, la plume est délicate, empreinte de poésie, une certaine manière de RÉSISTER devant le tyran.

 

Ce roman est d’une profonde beauté. Merci Gwen de m'avoir mise sur sa voie !

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2021-05-18T18:45:38+02:00

Il n’est pire aveugle de John BOYNE

Publié par Tlivres
Il n’est pire aveugle de John BOYNE
 
Traduit par Sophie ASLANIDES
 
Avec ce nouveau book club, quelque chose me dit que je ne suis pas au bout de mes surprises. Il y a eu « L’ami » de Tiffany TAVERNIER et puis maintenant, « Il n’y a pas pire aveugle » de John BOYNE, un auteur irlandais que je ne connaissais pas encore, la révélation d’une très grande plume.
 
Odran Yates, le narrateur, est Irlandais. Dans sa plus tendre enfance, sa famille, catholique, est victime d’une tragédie. Sa mère, jeune veuve, décide que son dernier fils fera le séminaire à Clonliffe College. Il a la vocation se dit elle. Il y obtiendra sa licence de philosophie. Ordonné prêtre et après avoir passé quelques années à Rome, il est de retour à Dublin en 1978. Il est affecté à Terenure comme professeur d’anglais et d’histoire. Il y reste pendant 27 ans. Parallèlement, il essaie d’être le plus présent possible auprès de sa soeur, dont le mari, Kristian, décède jeune, lui aussi, et de ses neveux, Aidan et Jonas.
 
Ce livre, de plus de 400 pages, est éminemment romanesque.
 
D’abord, il y a le narrateur dont la vie constitue le prétexte d’une fresque d’une cinquantaine d’années, le temps nécessaire pour faire de ce personnage un compagnon de route. Odran Yates est confronté à un drame mystérieux dès son plus jeune âge. J’ai ressenti une profonde empathie pour le jeune garçon et les épreuves de sa vie d’adulte ne vont que conforter ce sentiment. Il va côtoyer des hommes et des femmes marqués par le destin et l’éprouver dans ce que la vie peut offrir de plus noir.
 
Il y a des pages d’une profonde sensibilité autour de la maladie de sa soeur par exemple, des moments d’une saisissante réalité.


Je me dis que c’était là l’aspect le plus cruel. Le degré de lucidité lorsque la maladie faisait une pause. C’était comme si rien n’allait mal. Mais cela changerait bien sûr. En un instant. En un battement de cils. P. 270

Mais Odran tient le cap. Il suit sa voie et s’attache à cultiver le Bien quand d’autres détruisent à jamais tout ce qu’ils touchent. Chaque mot est savamment posé sur le scandale de l’Eglise, celui de la pédophilie parfaitement incarné par le copain de chambre de Odran.
 
Après le personnage principal construit avec beaucoup de minutie, vous l’avez compris, il y a un sujet de société parfaitement traité par John BOYNE. Si l’Eglise est dénoncée dans ce qu’elle représente de plus abject en cachant des faits immondes, totalement inacceptables, si justice est rendue aux victimes des pédophiles, il est un angle beaucoup plus singulier, celui des prêtres, intègres, lynchés par la société civile pour ce qu’ils représentent.


Je supporterais les critiques acerbes. Je souffrirais les indignités. Je serais moi-même. P. 182

L’écrivain surprend en explorant ce camp-là des victimes et à travers Odran Yates, il offre une certaine forme de réparation pour les victimes d’une double peine, celle de ne pas avoir vu, soupçonné et dénoncé. Je trouve cette approche du sujet originale et brillante. A méditer sans modération.
 
Enfin, il y a la plume, je dirais plus, les plumes. Si dans le texte original, John BOYNE est reconnu pour son talent, il n’en demeure pas moins que Sophie ASLANIDES assure une parfaite maitrise de la langue. On ne salue pas assez la qualité du travail réalisé par ces professionnels du livre attachés à parfaire la traduction d’un texte. J’ai été profondément touchée par le choix des mots, la beauté de l'écriture, le jeu de la narration. J’ai littéralement savouré ces 400 pages. Merci Hélène !

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2021-05-11T19:43:26+02:00

L’ami de Tiffany TAVERNIER

Publié par Tlivres
L’ami de Tiffany TAVERNIER

Sabine WESPIESER

Hasard du calendrier, ou pas, c’est le jour de la médiatisation de la mort de Michel FOURNIRET que je publie ma chronique de « L’ami » de Tiffany TAVERNIER, un roman largement inspiré de l’histoire du violeur et tueur en série mais sous un angle tout à fait singulier.

Thierry vit avec sa femme, Elisabeth, dans une maison qu’il a totalement rénovée. Elle n’était pas très motivée pour habiter là, au fin fond de la campagne, en bordure de forêt, mais Thierry avait su la séduire en lui proposant un chien. Elle avait cédé. Depuis, elle s’était habituée. Et puis, il y a le travail, lui dans une usine occupé à la maintenance de machines, elle, infirmière. Depuis 4 ans, leur vie a changé avec l’arrivée de voisins. Guy et Chantal se sont installés dans la maison juste à côté de la leur, la seule maison, en fait. Ensemble, ils prennent du bon temps, ils mangent, ils jouent, ils s’entraident, les hommes font des travaux, creusent des trous, réparent des vitres quand ils ne se laissent pas absorber par le monde des insectes, une passion commune. Entre les femmes, la relations est plus distante, Chantal est sous médicament. Et puis, il y a ce réveil, en fanfare, des voitures de police entourant la maison des voisins, des policiers du GIGN partout. Que s’est-il passé ?

Ce roman, merci Laëtitia de m’avoir mise sur sa voie, quelle claque !

Tiffany TAVERNIER, j’en avais entendu parler avec « Roissy », son premier livre que je n’ai pas encore lu, j’avoue.

Cette plume, c’est de la grande littérature.

D’abord, il y a l’histoire, la découverte macabre qui va faire que la vie de Thierry et Elisabeth va basculer. En apparence, tout se passait bien jusqu'au coup de tonnerre, un tsunami dans la vie du couple déjà fragilisé, qui va pousser Thierry, le narrateur, à s’interroger.

Ensuite, il y a la psychologie du personnage. Tiffany TAVERNIER l’explore à la perfection. Quand certains ont une double personnalité et en joue allègrement, d’autres peinent à décrypter la leur. C’est le cas de Thierry qui, poussé par tous, va mener son introspection.


Puis, je démarre. Léger tout à coup. Enfin, je quitte le territoire hostile. Je peux redevenir celui que j’ai toujours été, allumer la radio, rêver au dessin incroyable des cheveux d’Elisabeth sur l’oreiller, contempler à perte de vue la beauté du ciel. P. 76

Si, dans les premières pages, l’écrivaine empreinte la voie royale du psychiatre pour effleurer les failles, elle va aller beaucoup plus loin avec le jeu de l’écriture. Le récit est foisonnant, orchestré à merveille avec des personnages qui ressurgissent du passé, des souvenirs qui envahissent l’esprit, des fantômes qui hantent les nuits. Quant aux émotions, cachées, mises sous silence depuis la nuit des temps, elles vont progressivement se faire une place dans un scénario impressionnant. Entre l’hébétude, la tristesse, la culpabilité, la haine, la rage, la violence, tout y passe avec des moments d’une profonde beauté et d’autres d’une grande cruauté.

Il y a aussi un rythme. Tout commence assez lentement avec des descriptions d’une vie « ordinaire » et puis, avec l’intervention de la police, le rythme s’emballe pour ne plus retrouver un apaisement que dans les toutes dernières pages. Thriller psychologique, ce roman est un véritable page-turner. 

Enfin, il y a la plume d’une qualité tout à fait remarquable avec des descriptions de Dame Nature enivrantes.


Plus je m’enfonce, plus la forêt se densifie. La lumière, de plus en plus étroite, gicle, obstinée, formant, là, sur les troncs, là, sur l’humus et les fougères, d’innombrables éclats qui me font penser à la beauté d’un paysage de songe. P. 199

La lecture évolue au gré de l’enquête policière, de la pression sociale, des épreuves auxquelles l’écrivaine va confronter le narrateur. Les mots sont forts, les phrases puissantes, le roman foudroyant, la chute bouleversante.

Ce roman, c'est un véritable uppercut. J'en suis sortie KO.

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2021-05-07T18:00:45+02:00

Cendres blanches de Olivier SEBBAN

Publié par Tlivres
Cendres blanches de Olivier SEBBAN

Un western, ça vous dit ? J'ai quelque chose pour vous !

Dès le plus jeune âge, Ametza évolue dans le milieu de la mafia . Adulte, elle participe avec son frère, Franck, à des actions de contrebande. Si la première expédition permet de livrer les mules en nombre et à bon port, la seconde sera perturbée par l’intervention d’une bande rivale. Franck est gravement blessé. Elle, fait une fausse couche. Elle décide de prendre de la distance avec son environnement et s’exile aux Etats Unis. Passé le cap d’Ellis Island, elle devient gouvernante chez les Heidelberg, une famille honorable où elle s’occupe des deux jeunes garçons, William et James de 7 et 9 ans, mais son destin ne saurait la laisser en paix. Elle apprend à connaître la ville de New-York et son "underground", là où se côtoient les bandits de grand chemin. Une nouvelle vie commence... à moins que ça ne soit la précédente qui se poursuive !

Je remercie très sincèrement lecteurs.com et les éditions Rivages pour ce roman que je n’aurais sans doute pas lu s’il n’y avait eu ce concours.

A la lecture du roman « Cendres blanches », je me suis replongée dans l’univers des westerns que je regardais à la télévision quand j’étais enfant. Il n’y a, je crois, que les indiens qui ne soient pas représentés parce que, pour le reste, il y a tout, enfin je crois, à commencer par les gangsters, les malfaiteurs, les bandits, des hommes qui n’acceptent les femmes que pour les violer ou les utiliser dans leurs complots. Les mots sans âpres et sanglants. Il n’y a, à l’époque et dans cet univers, pas de place pour les lamentations. Si les affaires ne se passent pas comme prévu, on tue. Quant à la conservation des corps, bagatelle. Tous n’ont pas droit à leurs funérailles, loin s’en faut.

Olivier SEBBAN nous livre un véritable roman d’aventures. Le parcours d’Ametza, devenue Emma, est semé d’embûches, morbides et sanglantes certes, mais l’auteur réussit à nous captiver avec un itinéraire palpitant. Et puis, entre nous, c’est le personnage le plus droit, le plus loyal, le plus courageux, évoluant pourtant toujours en milieu hostile, qu’il s’agisse du climat, de la société... L’écrivain fait de cette femme l’héroïne du roman.

Et puis, l’écrivain restitue une fresque historique foisonnante sur une vingtaine d’années. Par le jeu de la fiction et d’un personnage, Ametza devenue Emman, Olivier SEBBAN réussit à créer un lien entre les deux rives de l’Atlantique, entre le vieux continent et le nouveau monde, depuis les rivalités franco-espagnoles dans le Pays Basque jusqu’à la seconde guerre mondiale, en passant par le krach boursier de 1929 et la guerre civile espagnole. Si le roman ne se déroule que sur une vingtaine d’années, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une période riche en événements, tristement célèbres.

Enfin, ce livre, c’est un roman d’atmosphère. Olivier SEBBAN réalise des descriptions d’orfèvre. Qu’il s’agisse de la nature, de décors... il écrit dans une langue quasi cinématographique.


Un ruisseau sec sinuait entre des plaques de roche sédimentaire quand ils quittèrent les sous-bois dans le dernier soleil dont l’éclat embrasait d’ocre un alpage et pénétrait à l’avant-garde d’une bouleraie. P. 121

Toutes les scènes ont défilé sous mes yeux dans leurs moindres détails. Je ne connaissais pas encore cette plume, je crois qu’elle mérite que l’on s’y attarde.  

Olivier SEBBAN est en lice pour le Prix Orange du Livre, avec notamment :

Charles ROUX pour "Les monstres"

Carine JOAQUIM pour "Nos corps étrangers"

Constance JOLY pour "Over the rainbow"

Martin DUMONT pour "Tant qu'il reste des îles"

(l'occasion d'un petit clin d'oeil aux 68 Premières fois)

Souhaitons que le meilleur gagne !

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2021-05-05T16:37:56+02:00

S'appeler Raoul de Angélique VILLENEUVE et Marta ORZEL

Publié par Tlivres
S'appeler Raoul de Angélique VILLENEUVE et Marta ORZEL

Nous sommes mercredi, le jour des enfants !

Je vous propose aujourd'hui un album pour les petits, publiés chez Actes Sud Junior : "S'appeler Raoul".

Vous vous souvenez peut-être de "Piccolo". Angéline VILLENEUVE oeuvrait alors avec Amélie VIDELO

Aujourd'hui, nouvel album, nouvelle maison d'édition, nouveau duo !

Angélique VILLENEUVE a travaillé, cette fois, avec Marta ORZEL, illustratrice, chez Actes Sud Junior.

Avec ce nouvel album, les autrices abordent le sujet du prénom, de quoi en faire toute une histoire.

Raoul, qui est un ours, n'aime pas son prénom. Il en fait la confidence à son amie, Jacquotte, une fillette tout à fait perspicace qui va essayer de redonner le sourire à Raoul.

Cet album est un jubilé de petites merveilles.

D'abord, il y a les illustrations.

J'aime que les pages soient couvertes de couleur, et quelles couleurs ? Chatoyantes. Avec Marta ORZEL, vous ne trouverez quasiment pas un centimètre carré de blanc !

Et là, il y a en plus du mouvement. Toutes les pages (en dehors de celles dédiées aux dialogues entre Raoul et Jacquotte) sont animées, tantôt par un vol d'hirondelles ou d'oies sauvages, tantôt par une séance de patinage, ou bien encore par l'ascension d'un alpiniste.

Et puis il y a le texte, très beau.

Angélique VILLENEUVE réussit en un nombre de mots tout à fait limité à faire passer de jolis messages. Cet album, c'est un hymne à l'amitié, à ce qu'il y a de plus beau dans l'écoute et la compréhension, la générosité, la confiance retrouvée.

Il y a, enfin, les personnages.

Celui de Jacquotte est tout à fait succulent, une fillette qui s'attache à procurer du bonheur à son ours préféré, un ami qui le lui rend bien !


Jacquotte, c'est le prénom le plus mirifique,
le plus tourbillonnant qu'on ait jamais porté
dans une maison, dans un jardin, dit enfin Raoul.
Jacquotte, c'est un nom de reine, ça sent la clémentine et les libellules.

Petit clin d'oeil à ma Maman que l'on appelle Jacquotte. Je crois qu'elle aimerait beaucoup ce que dit Raoul de ce prénom !

Dans le monde imaginaire de Angélique VILLENEUVE et Marta ORZEL, les hommes et les animaux se partagent le territoire, une bien belle image de ce que pourrait être un petit coin de paradis, non ?

Pour mémoire, Angélique VILLENEUVE écrit aussi des romans pour les adultes, de petites merveilles...

"Maria"

"La belle lumière"

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2021-04-30T11:28:38+02:00

Ce qu’il faut d’air pour voler de Sandrine ROUDEIX

Publié par Tlivres
Ce qu’il faut d’air pour voler de Sandrine ROUDEIX

Ma #vendredilecture est le tout dernier roman de Sandrine ROUDEIX publié aux éditions Le Passage : "Ce qu'il faut d'air pour voler".

Lui a 17 ans et 5 mois. Elle, sa mère, a 43 ans. Elle a quitté son mari il y a une quinzaine d’année. Depuis, il y a eu la garde alternée d’un enfant qu’il est toujours difficile de lâcher. Et ce n’est pas plus facile en grandissant. Il est moins présent et quand il est là, il s’isole. Elle a perdu cette complicité avec l’enfant qu’elle chérissait. Saura-t-elle un jour trouver la sérénité d’une mère accomplie ?

Ce roman familial, c’est la quête incessante de soi. Dès les premières pages, on découvre que la narratrice a toujours vécu dans l’ombre de quelqu'un, son mari d’abord en se fondant dans sa vie à lui, son univers à lui, son enfant ensuite, un garçon petit, devenu grand.

Sandrine ROUDEIX propose l’introspection d’une femme qui, au fil de 219 pages et trois ans tout juste de l’existence de son fils, décrit ses joies, ses peines, depuis qu’elle est devenue mère.

Les questions se font plus cuisantes avec l’adolescence de l’enfant, unique. Les trois années que Sandrine ROUDEIX a choisi d'explorer, sont, pour elle, un véritable chemin de croix. Chaque fois que la mère tend la main, l'adolescent la repousse. A la tendresse des premières années, les caresses, les câlins... succède la violence de la distance, voire de l'absence.


Tu emploies des termes que je ne connais pas et c'est comme si tu me rejetais un peu plus, rompant avec ta langue maternelle pour te créer ta syntaxe à toi. P. 139

Si la garde alternée avait pu la préparer, le vide abyssal est ailleurs. L'adolescence agit comme un miroir pour cette mère qui lit dans les faits et gestes de son fils ses propres causes de fragilités à elle. 

Le cheminement est douloureux. Chaque pas de son fils vers l'autonomie agit chez elle comme le sel de la mer sur une plaie ouverte, ravivant incessamment la blessure, creusant indéfiniment les tissus. Parce qu'enfanter relève du charnel, dans le lien qui unit la mère à son enfant, il y a quelque chose de viscéral, de corporel. C'est là me semble-t-il que se situe la dimension universelle du propos. Si l'instinct maternel est aujourd'hui largement diabolisé, il n'en demeure pas moins qu'une mère (sans doute tout autant qu'un père d'ailleurs) ne regarde pas son enfant (garçon ou fille) s'éloigner pour construire sa vie sans avoir "mal aux tripes". 

Chez cette mère, les actes de résistance relèvent plus de la quête d'un bonheur à deux, d'un amour possessif, d'une certaine forme d'égoïsme au fond.


C'est ton anniversaire. Il y a dix-huit ans, lune pour lune, tu venais au monde. On venait au monde, toi et moi, naissant à tout ou à une partie de ce que l'on est aujourd'hui. P. 177

Si l’allusion est faite à l’héroïne du roman de Laurent MAUVIGNIER « Continuer » qui emmène son fils faire « Une randonnée à cheval au Kirghizistan », il ne s’agit là que d’une bouteille à la mer, une question un instant posée. Vous aurez compris que les deux mères sont aux antipodes l'une de l'autre. Il faut dire que dans "Continuer", l'initiative maternelle relève de l'instinct de survie, il est question de vie ou de mort de l'adolescent. Les enjeux sont diamétralement différents et pourtant, dans les deux cas, il s'agit d'une forme d'amour porté par une mère à son enfant.

Personnellement, je ne me suis pas reconnue dans le portrait de cette femme, une mère épleurée de voir son fils grandir, construire sa vie, se construire.

Je reconnais toutefois le talent de Sandrine ROUDEIX dans le traitement du sujet pour en faire un objet littéraire. Le roman est construit comme un journal intime avec sa chronologie rigoureuse des événements. Il pourrait aussi être une lettre de cette mère adressée à son fils, le jeu de la narration à la deuxième personne du singulier matérialise cette interpellation faite à celui qui occasionne ses déchirements. Ingénieux !

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2021-04-24T06:00:00+02:00

Le Mal-épris de Bénédicte SOYMIER

Publié par Tlivres
Le Mal-épris de Bénédicte SOYMIER

Le bal des 68 se poursuit. Après :

"Les monstres de Charles ROUX"

"Le sanctuaire" de Laurine ROUX"

"Over the rainbow" de Constance JOLY

"Avant le jour" de Madeline ROTH

"Il est juste que les forts soient frappés" de Thibault BERARD

"Les orageuses" de Marcia BURNIER

"Ce qu'il faut de nuit" de Laurent PETITMANGIN

"Nos corps étrangers" de Carine JOAQUIM

"Avant elleJohanna KRAWCZYK

"Tant qu'il reste des îles" de Martin DUMONT

"Les coeurs inquiets" de Lucie PAYE

tous en piste pour "Le Mal-épris" de Bénédicte SOYMIER, accompagné par 

Je vous dis quelques mots de l'histoire :

Paul est un homme au corps rebutant, un vieux garçon de 45 ans, un parfait employé de La Poste dont il tient l'agence avec rigueur. Il a deux soeurs, Emilie et Rachel, qu'il a pour partie élevées. Il a un frère aussi. Il vit dans un appartement d'une petite résidence. Ses plus proches voisins, un jeune couple déménage. Il laisse place à Mylène, une jeune femme en pleurs. Paul soupçonne une rupture amoureuse. Il commence à l'observer par le filtre de son judas, noter tout ce qu'il sait d'elle dans un petit carnet, tout neuf, acheté rien que pour cet objet. Paul va commencer à rythmer sa vie sur celle de Mylène, l'attendre dans le hall pour ouvrir sa boîte aux lettres en même temps qu'elle, la frôler, s'enivrer de son parfum, et puis, un premier mot va sortir de sa bouche, une phrase aussi, une invitation à boire un verre, chez lui...
 
Vous comprendrez que je n'aille pas plus loin. Le décor est planté, tous les ingrédients rassemblés pour que le MAL fasse son petit bonhomme de chemin. 
 
De Bénédicte SOYMIER, je connaissais le blog "Au fil des livres" sur lequel elle partage les chroniques de ses lectures. Grâce aux 68 Premières fois et ce premier roman, j'ai découvert la puissance de la plume, chapeau !
 
Si le sujet des violences conjugales transcende aujourd'hui tous les genres littéraires, voire artistiques, et l'on ne peut que s'en féliciter, une manière de les dénoncer, il est à craindre le livre de trop. En tant qu'écrivain.e, s'y aventurer relève déjà du défi, alors pour une écriture en herbe imaginez... mais les éditions Calmann Levy lui ont fait confiance, et elles ont eu terriblement raison
 
"Le Mal-épris", c'est l'exploration du MAL dans ce qu'il a de plus machiavélique.
 
Il y a d'abord les comportements MALsains de Paul. Tout commence avec ce regard posé sur Mylène, par simple curiosité. Qui n'a pas porté un semblant d'intérêt à ses nouveaux voisins ? Oui, mais quand la curiosité vous prend dans sa nasse et qu'elle devient progressivement une attention, un désir, une obsession, là, danger ! Bénédicte SOYMIER décrit avec minutie les impacts sur l'esprit de son Paul. La vue de cette femme le hante, le tourmente, le rend malade. Quant au corps, là, c'est encore une autre dimension. Le charnel s'emballe, le lubrique devient irrésistible, le lascif impérieux, la simple vue de cette femme (et puis d'une autre) lui fait perdre la raison.


Il a oublié le parfum de l'amour, les frissons et l'envie, il ne sait plus, ni dans son corps, ni dans sa tête, ça lui échappe, mais il devine - la boule serrée sous son sternum, gonflée ou dégonflée au rythme des rencontres, la moiteur de ses paumes, les doigts gourds, frottés sur ses cuisses, et son coeur qui palpite, pressions, rétractations, le pouls heurté, au cou et aux poignets, qui file sous les tissus et pulse jusqu'aux oreilles. P. 24

Ce qui m'a obsédée (moi aussi) dans cette lecture, c'est la spirale infernale dans laquelle est tombé le personnage principal de ce premier roman. Bénédicte SOYMIER décrit avec minutie la lente mais irréversible trajectoire vers la violence. Si elle n'essaie pas d'excuser le bourreau (elle le dit très bien elle-même dans la vidéo des 68 Premières fois #3 - que je vous invite à regarder bien sûr), elle en dévoile les fractures.

Parce que Paul, c'est un MALaimé. Cette condition, il la traîne depuis sa plus tendre enfance. Alors, en vieillissant, avec la solitude comme boulet, les choses ne vont pas s'arranger. 


Il est ce que l'enfance a fait de lui, une histoire d'adultes défaillants et malfaisants, le produit de sa mère et de son père, le frère des petits, l'amant de Léa, le rejet de Mylène, il est ce qu'il n'a jamais voulu être, il est ce dont il veut s'affranchir pour vivre libre, l'esprit clair. P. 184

Sous la plume de Bénédicte SOYMIER, la psychologie du personnage est ciselée, tranchante, elle va MALmener. Mais ce n'est pas sur les faits de violence que l'écrivaine va insister. Bien sûr, elle va les décrire, mais le plus puissant est ailleurs, il est dans l'effet miroir de parcours chahutés. Jamais le proverbe "Qui se ressemble s'assemble" n'a été aussi bien illustré. Après Mylène, c'est Angélique qui trouve sa place dans un scénario sournois.


Lui dire son chagrin et la honte qu'il reçoit en miroir, son passé à l'épaule. P. 130

Parce que l'Homme est faible, dans sa médiocrité, son déshonneur, sa déchéance, il va trouver plus faible que soi. Il y a un rapport dominé/dominant absolument saisissant. Tout est affaire de profil en réalité !

Quant à la question qui tue :


Est-ce qu'on traine ses gènes malgré tout ? P. 130

Ce roman, certes il traite des violences conjugales, comme beaucoup d'autres, tellement d'autres. Mais celui-là est différent et ce qui fait principalement sa singularité, c'est le jeu de l'écriture. Bénédicte SOYMIER m'a foudroyée. A peine l'avais-je ouvert, à peine avais-je commencer à lire les premières pages que je me suis retrouvée piégée, sous l'emprise d'une plume. Si elle doute encore de la force de son propos, qu'elle soit rassurée, le talent est là !

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2021-04-23T06:00:00+02:00

La trajectoire de l'aigle de Nolwenn LE BLEVENNEC

Publié par Tlivres
La trajectoire de l'aigle de Nolwenn LE BLEVENNEC

Ma #vendredilecture est un premier roman découvert sur les conseils d'Hélène, "La trajectoire de l'aigle" de Nolwenn LE BLEVENNEC chez Gallimard.

En 2009, la narratrice a 26 ans quand elle rencontre Igor, de vingt ans son aîné. Avec lui, elle a deux enfants. Elle passe sa vie de journaliste à courir, son organisation est top chrono pour réussir à mener de front vie professionnelle et vie de famille jusqu'au jour où elle décide de s'attarder au travail et de boire un verre avec des collègues. Là, elle rencontre Joseph. Elle tombe sous le charme de cet homme. Il a son âge. Là commence une toute nouvelle histoire !

Ce roman, par la voie d'une expérience singulière, donne une dimension universelle à l'adultère en décryptant minutieusement son mécanisme.

Si la tragédie classique se divise en cinq actes, le théâtre moderne, lui, opte généralement pour quatre.

C'est dans cette composition que Nolwenn LE BLEVENNEC va progressivement dévoiler les rouages d'une liaison amoureuse, hors mariage, celle qui stimule, celle qui excite. Pourquoi ? Parce qu'elle brave l'interdit bien sûr.

Si le sujet est digne de la comédie de boulevard, l'écrivaine en fait tout un roman.

Le propos oscille entre humour et autodérision. Dès les premières pages, l'écrivaine donne le ton :


Moi il faut imaginer le tremblement cumulé des mains de tous les pensionnaires d'un EHPAD pour comprendre ce qu'il se passait à l'intérieur de mon corps. P. 39

En creusant la métaphore de "La trajectoire de l'aigle", Nolween LE BLEVENNEC nous propose une envolée lyrique, de quoi rire (ou pleurer).

Ce roman, c'est une manière originale de prendre de la hauteur, de regarder l'Homme dans ce qu'il a de plus faible. Faute avouée à demi pardonnée, non ?

De l'histoire, je n'en garderai pas un souvenir impérissable mais de "La trajectoire de l'aigle" peut-être. Les personnages ont défilé sous mes yeux, je crois que je pourrais les mettre en scène !

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2021-04-21T06:00:00+02:00

Vert samba de Charles AUBERT

Publié par Tlivres
Vert samba de Charles AUBERT

Slatkine et Cie

Depuis le #GrandPrixdesLectricesElle 2019, j'ai pris régulièrement l'habitude de lire des romans policiers et j'avoue que ce registre me plaît beaucoup. C'est d'autant plus vrai quand ils me permettent de découvrir des maisons d'éditions, à commencer par Slatkine et Cie.

Vous vous souvenez peut-être de mon premier coup de coeur de l'année, "Le Stradivarius de Goebbels" de Yoan IACONO. C'était un roman de cette maison. Je poursuis donc aujourd'hui avec "Vert samba" de Charles AUBERT, l'occasion de découvrir aussi l'auteur.

Niels Hogan, le narrateur, a quitté son job de directeur commercial à Paris pour se lancer dans la fabrication de leurres pour la pêche dans le sud de la France. Il découvre les plaisirs d'une cabane implantée au bord d'une lagune, l'étang de Thau. C'est là qu'il s'offre quelques petits plaisirs, comme la préparation du thé dans les règles de l'art. C'est là aussi qu'il redécouvre les plaisirs de l'amour. Il a rencontré  Lizzie, journaliste d'investigation et associée avec Vincent dans le cadre du Cormoran Inquirer, une femme qui l'émerveille. Mais depuis quelques temps, les choses ne tournent plus tout à fait rond. Son père montre quelques fragilités, le laissant à penser à la maladie d'Alzheimer. Niels est inquiet. Et puis, il y a la découverte du cadavre d'un ostréiculteur, la mort de cet homme dans des conditions mystérieuses trouble les relations avec Nora, la Directrice d'un établissement pour travailleurs handicapés. En tirant le fil, Lizzie embarque Niels dans son enquête, menée parallèlement à celle de la police, pilotée par Malkovitch, et c'est bientôt toute la pelote qui vient, mais là, danger !

Ce roman policier est une réussite.

D'abord, parce que l'intrigue est parfaitement menée. Jusqu'à la fin du livre, je suis restée suspendue aux indices savamment distribués par Charles AUBERT.

Et puis, il y a les personnages, des êtres que l'on a tout de suite envie d'aimer, des hommes et des femmes, bons, semble-t-il, des êtres attachants, quoi !

Mais encore, ce roman est un véritable jeu de dominos, à chaque pièce son décor, son histoire, ses secrets. 

Il y a le monde des gitans, excusez moi, des manouches. Si une allusion est faite au proverbe "N'entre pas dans mon âme avec tes chaussures", souvenez-vous, Paola PIGANI en a fait un livre. Là, Charles AUBERT en profite pour concourir à la mémoire d'un boxeur, Johann RUKELI TROLLMAN dont le combat gagné en 1933 en Allemagne a dû être rejoué au motif qu'il exerçait une pratique sportive de dégénéré. L'homme s'était présenté, fariné de blanc un pied de nez aux critères de la race aryenne. Sur le ring, il s'était collé les bras au corps et avait encaissé les coups jusqu'au K.O., un acte incroyable de résistance au régime nazi qui malheureusement, aura raison de lui quelques années plus tard.

Il y a celui de l'ESAT (Etablissement et Service d'Aide par le Travail) avec un être tout à fait EXTRAordinaire. Il porte le prénom de Tao et un fardeau lourd sur ses tendres épaules. Il souffre de prosopagnosie, cette pathologie qui vous empêche de reconnaître les visages. Il y a des passages d'une profonde tendresse.

 

Il a aussi l'univers politique. Charles AUBERT a eu la très bonne idée de nous emmener sur la voie de l'extrême droite avec un groupe d'hommes dont le passé est plus que douteux.

Le tout servi par une plume haletante, empreinte d'une formidable douceur.

Si j'ai aimé la découverte de la cérémonie du thé, j'ai aussi beaucoup apprécié de m'initier à l'art japonais du Kintsugi, cette façon de réparer la porcelaine en soulignant  d'or les fêlures et les ébréchures, original, non ?

Et puis, en guise d'introduction pour chacun des chapitres, un haïku. Ils sont tous très beaux mais j'avoue que j'ai un faible pour celui-ci :

"Que mon visage

Qui a vu les fleurs de cerisier

Soit frappé par l'obscurité"

de Fura MAEDA

Que c'est délicat !

Vert samba est un excellent roman policier. Je vous le conseille absolument.

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2021-04-17T06:00:00+02:00

Les monstres de Charles ROUX

Publié par Tlivres
Les monstres de Charles ROUX

Les éditions Rivage

Les romans des 68, ils arrivent par la poste ou bien circulent « sous le manteau » entre angevin.e.s averti.e.s. Je ne connais rien de leurs sujets, ni des auteurs.rices qui les ont écrits (quoi de plus normal quand il s’agit de promo-romancier.e.s !). J’aime laisser les fées faire leur choix dans la rentrée littéraire et m’offrir le plaisir de marcher dans leurs pas.

Je ne lis pas non plus les 4èmes de couvertures depuis 2, 3, peut-être 4 années. Si avec « Les monstres » de Charles ROUX, j’avais décidé de faire une exception, my god, quel sacrilège !

Ce roman, si vous ne l’avez pas encore lu, d’abord, réjouissez-vous. Et puis, dites-vous que le jeu en vaut la chandelle.

Pour celles et ceux qui me connaissent (bien), vous vous dites que cette chronique ne me ressemble pas, que je tourne autour du pot (et quel pot ? Le chaudron d’une sorcière peut-être... qui sait ?) et vous avez sacrément raison. 

Je me la joue un peu à la Charles ROUX... mais la différence entre lui et moi, c’est que lui a du talent ! Avec presque rien, il vous dit presque tout ! Je sors de plus de 600 pages dont je me suis délectée. Ce roman, c’est une prouesse littéraire. Donc...

Je vous présente David, un homme, un mari, un père de famille, un businessman à qui tout réussit. Il vit dans le luxe, il brille, il rayonne. Il s’offre des orgies la nuit, fume, boit, se drogue et trompe sa femme, bref, il brûle la chandelle par les deux bouts, au risque de se brûler les doigts ! Et puis, il y a Alice, une femme ordinaire, célibataire endurcie, professeure d’histoire, qui mène une vie fade, sans excès, sans fioriture. Elle craint la nuit plus que tout. Au coucher du soleil, elle baisse les volets et ferme les rideaux. Elle vit recluse. Tout juste si elle s’offre une petite fantaisie, celle d’essayer de donner corps à une boule d’argile. Ses premières créations sont ramassées dans une boîte. Alice l’avoue, elle n’a pas de talent. Et pourtant... Enfin, il y a Dominique, un homme le jour, une femme la nuit. Dominique joue avec les codes, les apparences. La réussite est venue à lui, il est aujourd’hui propriétaire d’un cabinet de curiosités, il est à la tête de tout un tas de collections aussi hétéroclites qu’extravagantes. Il gère un restaurant d’une douzaine de couverts. Allez, à table !

Charles ROUX nous a cuisiné un festin.

En amuse-bouche, le jeu de l’écriture.  L’écrivain, par un stratagème tout à fait EXTRAordinaire et un peu de poudre de Perlimpinpin, va rebattre l’ensemble des cartes. Je ne vous en dis pas plus sauf que les petits fours sont succulents.

En entrée, Les personnages. J’y reviens. Charles ROUX en fait une approche psychologique ciselée. Si l’écrivain en écrit des pages sur ce qui fait d’eux ce qu’ils sont, tels qu’ils s’affichent aux autres, vous comprendrez qu’il prenne un temps insoupçonné à gratter le vernis d’un tableau trop bien brossé jusqu’à le faire craqueler. Là, plus rien ne peut lui résister. J’ai adoré.

Pour le plat de résistance (qui porte très bien son nom !), le jeu de la narration. Il est, lui aussi, époustouflant. Je ne vous ai pas tout dit. Il y a un personnage supplémentaire, une petite voix qui tutoie David, vouvoie Alice, et prend de la distance vis-à-vis de Dominique. Le travesti, elle regarde son jeu et le relate, pour en faire... un roman ! Loin de me désarçonner, ce plat, je l’ai savouré.

 

Pour le plateau de fromage, Charles ROUX a vu grand avec « Les monstres ». Il y en a pour tous les goûts : le golem, le zombie, le wendigo, la sorcière, le démon... bref, vous aurez le choix !
 
En dessert, le café est gourmand avec une grande diversité de desserts en version mignardises. 


J’ai beaucoup aimé le rapport au temps, nos souvenirs, notre mémoire...


Les atmosphères, hein, pas les moindres détails bien sûr, car ces fils qui te relient à un passé lointain se sont emmêlés. Trop nombreux, trop semblables, trop abimés, ils se sont mués en une boule impossible à détricoter. P. 284

et la longue réflexion autour de l’avenir des cabinets de curiosités, ces témoins de temps révolus. La page 121 (notamment) est remarquable. On pourrait élargir le sujet aux musées, bref, à tout ce qui raconte notre Histoire. À une autre échelle, il y a ce rapport qu'entretient l'individu au matériel. Les objets, les vêtements, les meubles de décoration... Charles ROUX nous offre de quoi méditer sur les reliques de nos petites histoires.

"Les monstres", c'est un roman social pour ce qu’il dit de notre monde moderne, un univers de la banque axé exclusivement sur les objectifs, l’occasion de pressuriser ses salariés sans modération, le monde de l’enseignement dans lequel des hommes et des femmes arrivent par défaut comme la voie royale de celles et ceux qui ont fait des études universitaires sans orientation claire. Il y a aussi la révélation de la solitude dans laquelle vivent beaucoup aujourd’hui, en particulier dans la capitale, là où l’urbanisme confine ses habitants dans quelques mètres carrés seulement, là où les transports circulent dans des galeries souterraines...

Le sujet des transgenres est aussi abordé à travers le portrait de Dominique. Derrière le cliché des paillettes et de la scène, d’autres réalités se cachent, celles de la vie quotidienne, de son identité, mais aussi des sujets éthiques autour de la mutation biologique.

Plus globalement, "Les monstres" est un roman qui interroge notre rapport à la norme. Il nous propose de faire le pas de côté. C’est de la magie, du surnaturel, appelez ça comme vous voulez, mais moi, j’ai succombé.

Et puis, l'écrivain explore le mensonge et là, l'approche est remarquable.

Le repas aurait pu être horrible comme on suppose que « Les monstres » le soient, il est en réalité profondément jubilatoire. C’est un hymne à l’authenticité, sa vraie personnalité, son « moi », c’est une ode à la liberté, une invitation à s’émanciper de nos enveloppes, nos apparences, pour, plus que vivre, EXISTER.

Dans une plume foisonnante, Charles ROUX invite ses personnages à porter leurs plus beaux habits. Il nous offre, à nous, un repas fastueux. 

Pour terminer en beauté, place au bal des 68. Pour la 11ème danse, un petit morceau de rap, ça vous dit ?

Retrouvez les autres romans de cette sélection 2021 :

"Le sanctuaire" de Laurine ROUX"

"Over the rainbow" de Constance JOLY

"Avant le jour" de Madeline ROTH

"Il est juste que les forts soient frappés" de Thibault BERARD

"Les orageuses" de Marcia BURNIER

"Ce qu'il faut de nuit" de Laurent PETITMANGIN

"Nos corps étrangers" de Carine JOAQUIM

"Avant elleJohanna KRAWCZYK

"Tant qu'il reste des îles" de Martin DUMONT

"Les coeurs inquiets" de Lucie PAYE

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2021-04-03T06:00:00+02:00

Over the rainbow de Constance JOLY

Publié par Tlivres
Over the rainbow de Constance JOLY

"Over the rainbow", c'est le titre d'une chanson écrite par Edgar YIPSEL HARBURG pour Judy GARLAND en 1939, reprise plus récemment par Israel "IZ" Kamakawiwoʻole's Platinum. 

Pour la 9ème danse de l'édition 2021 du bal des 68 Premières fois

"Over the rainbow", c'est aussi le titre du second roman de Constance JOLY publié chez Flammarion. Vous vous souvenez peut-être comme moi de son premier "Le matin est un tigre"... Si la complicité fusionnelle d'une mère et sa fille était le coeur du sujet, là, c'est un tout autre duo que va explorer Constance JOLY.

L'écrivaine puise dans ses souvenirs...

Jacques est né à Nice. Il a un petit frère, Bertrand un brin différent. Scandale, un dimanche, quand la famille rentre plus tôt que prévu à la maison après une promenade, Bertrand est découvert dans un lit avec un homme, noir. Sa punition, un exil en Guadeloupe, loin des yeux, loin du coeur. Mais avant le départ, il y a des mots qui claquent. "Ce n'est pas moi le plus pédé des deux" ! Les deux garçons de la famille seraient-ils homosexuels ? Le ver est dans le fruit et même si Jacques va engager une vie de couple avec Lucie à Paris, dans un logement situé près de la Closerie des Lilas, avoir une fille, Constance, il n'en demeure pas moins que le professeur de littérature italienne lutte contre son désir. En 1976, il part avec Ivan. La mère de Constance, désespérée, fait une tentative de suicide. Dès lors, plus rien ne sera pareil pour la petite fille sur la photo de la première de couverture.

Ce roman d'auto fiction, c'est une formidable preuve d'amour d'une fille à son père. Il est singulier dans ce qu'il découvre de l'intimité d'un noyau familial. Sous la plume de Constance JOLY, le père devient personnage de roman avec tout ce que cela recouvre de beau, séduisant, charmant, de triste aussi. L’écrivaine décrit très joliment sa démarche...


J’ai l’impression de tricoter à grosses mailles en écrivant pour te sortir de l’ombre. P. 37

Ce roman, c'est aussi celui d'une époque, les années sida. Je découvre que je suis née la même année que Constance JOLY et que ses références font rejaillir mes propres souvenirs. Jamais je n'oublierais bien sûr le baiser de Clémentine CELARIE à un malade du sida sur un plateau de télévision, vous aussi, non ? Et même si Constance JOLY ne n’évoque pas cet événement en particulier, ce qu'elle décline tout au long du roman, c'est cette époque contaminée par un virus sexuellement transmissible, c'est cette époque où la jeunesse portée par un élan de liberté est freinée dans son élan amoureux. Elle doit "sortir couvert". Aujourd'hui, on le fait aussi, mais différemment.

Avec le sida, c’est aussi la focale mise sur l’homosexualité, masculine. Par le jeu de l’écriture, Constance JOLY restaure la beauté d’une relation amoureuse. Qu’il s’agisse d’une relation homme femme ou homme homme, rien ne change, la passion vous vrille toujours les tripes, c’est le corps qui parle et nous enivre de jouissance...


Tu comprends ce qu’être heureux veut dire. Tu le comprends dans les fibres de ton corps, qui s’épanouit largement, comme s’il occupait plus d’espace à l’intérieur. P. 72

J’ai retrouvé avec beaucoup de plaisir la plume profonde et sensible de Constance JOLY. Elle brosse un très beau portrait d’un homme aujourd’hui disparu. Le voilà éternel !
 
Retrouvez les autres romans de cette sélection 2021 :

« Avant le jour » de Madeline ROTH

"Il est juste que les forts soient frappés" de Thibault BERARD

"Les orageuses" de Marcia BURNIER

"Ce qu'il faut de nuit" de Laurent PETITMANGIN

"Nos corps étrangers" de Carine JOAQUIM

"Avant elleJohanna KRAWCZYK

"Tant qu'il reste des îles" de Martin DUMONT

"Les coeurs inquiets" de Lucie PAYE

Vous prendrez bien quelques notes de musique avant de me quitter ! Si la playlist de Constance JOLY est foisonnante, je ne retiendrais qu’un titre, allez, dansez maintenant... 

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