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Articles avec #rl2020_septembre catégorie

2020-09-18T17:00:00+02:00

Ce qu’il faut de nuit de Laurent PETITMANGIN

Publié par Tlivres
Ce qu’il faut de nuit de Laurent PETITMANGIN

La Manufacture de livres

Ma #Vendredilecture, c'est un premier roman, couronné tout récemment du Prix Stanislas.

Les années passées, ce prix littéraire avait été décerné à Sébastien SPITZER pour "Ces rêves qu'on piétine", un immense coup de coeur, et puis Victoria Mas pour "Le bal des folles", deux romans repérés par les fées des 68 Premières fois.

"Ce qu’il faut de nuit" de Laurent PETITMANGIN, c'est une lecture coup de poing, j'en suis sortie K.O. !

Fus est un jeune garçon passionné de football et reconnu pour ses qualités sportives dans le club du village. Son père l'accompagne aux matches le dimanche matin. C'est le rendez-vous, un lieu de rencontre des copains, comme un rituel qui tient toute sa place dans une journée de collégien qui se poursuit avec la visite de la moman à l'hôpital. Elle est malade d'un cancer. Trois années durant, Fus et son père seront au chevet d'une femme battue par la maladie. Quand elle s'éteint, Fus s'occupe de son jeune frère, Gillou, pendant que leur père travaille de nuit à la SNCF. Le premier été suivant la mort de la moman, les trois garçons partent en vacances en camping. Il n'y aura qu'une année tous ensemble. Fus grandit, il a de nouveaux copains, d'autres plans. Et puis rapidement, c'est l'engrenage, la distance prise avec Jérémy, son pote d’enfance,  un retour à la maison avec un bandana affichant une croix celtique, et puis, l’impossibilité à communiquer d'homme à homme, et puis, l’extrême, l’irréparable... 

La narration de ce roman est à la première personne du singulier.

Derrière le je, il y a un homme, un Français du 54, un employé de la SNCF, un supporter du FC Metz, qui s'exprime dans une langue un brin populaire, qui dévoile ses états d'âme comme une confession. Le texte est au présent, un peu comme si le narrateur nous dévoilait son journal intime au fil des années.

Derrière le je, il y a un veuf. Sa femme est décédée. Elle l'a laissé seul. Il n'y a pas eu d'élan de tendresse, de complicité amoureuse, de gestes passionnés. Elle est partie comme elle a enduré la maladie, avec fatalisme. Il s'évertue pourtant à penser qu'elle serait fière de lui...


La moman m’habitait dans ces moments, je pense qu’elle était contente de la façon dont je gérais l’affaire. P. 95


Derrière le je, il y a un père, un être qui se sent responsable, en charge de deux garçons. C'est quelqu'un qui gère le quotidien avec ses armes. Les mots et les grands discours, c'est pas son truc, mais quelle preuve d'amour ! Bien sûr, s'il n'avait pas été directement concerné par l'affaire, il aurait pris de la distance, il se serait peut-être même exprimé, mais là... c'est un peu comme une déferlante qui s'abat sur lui. Il est tétanisé par la gravité des faits et rongé par un sentiment de culpabilité.


Un réflexe de vieux, poussif à ne plus en pouvoir, mais j’avais agi en père dont le fils était en danger. P. 10

A travers cet itinéraire familial, c'est un roman social, celui de la désillusion d'une famille, de la mort d'une industrie, d'une région aussi. 

Laurent PETITMANGIN, à défaut de comprendre, tente d'expliquer, par l'exemple, la montée du populisme, l'adhésion à une idéologie de haine, l'expression par les poings.

A la naissance, tous les bébés se ressemblent, leurs destins seront pourtant fondamentalement différents. C'est aussi la paternité qui est explorée dans une famille monoparentale, la jeunesse d'un enfant bafouée, le deuil, l'adolescence, cette période de toutes les prises de risques, de vulnérabilité aussi.


Que toutes nos vie, malgré leur incroyable linéarité de façade, n’étaient qu’accidents, hasards, croisements et rendez-vous manqués. Nos vies étaient remplies de cette foultitude de riens, qui selon leur agencement nous feraient rois du monde ou taulards. P. 171

Ce roman, si j'en ai commencé la lecture avec un certain détachement, je me suis rapidement retrouvée piégée par le jeu d'écriture de l'auteur. La pression a monté, mon indignation aussi. J'ai senti mon coeur se serrer et puis la digue a lâché.

Je me suis retrouvée à fondre en larmes sur les toutes dernières pages, la chute est magistrale.

La plume, je l'ai dit, elle est un brin populaire, ça ne l'empêche pas d'être empreinte d'une tendresse profonde et d'une force inouïe.

Chapeau Monsieur PETITMANGIN pour le contenu de l'histoire, la qualité du scénario.

Chapeau aussi à La Manufacture des livres, il fallait oser.

"Ce qu'il faut de nuit" me rappelle d'autres premiers romans qui, ces dernières années, m'ont fait sortir de ma zone de confort pour me laisser sur le carreau, je pense à

"La nuit nous serons semblables à nous-mêmes" d’Alain GIORGETTI, janvier 2020

"La chaleur" de Victor JESTIN, août 2019, Prix Femina des Lycéens 

"Une fille sans histoire" de Constance DEBRE, août 2019

"La vraie vie" d’Adeline DIEUDONNE, août 2018, Prix du roman FNAC 2018, Grand Prix des Lectrices Elle 2019

"Fugitive parce que reine" de Violaine HUISMAN, janvier 2018

"Ta vie ou la mienne" de Guillaume PARA, janvier 2018

"Encore vivant" de Pierre SOUCHON, août 2017

"La téméraire" de Marine WESTPHAL, janvier 2017

"Ne parle pas aux inconnus" de Sandra REINFLET, janvier 2017

"Principe de suspension" de Vanessa BAMBERGER, janvier 2017

"Jupe et pantalon" de Julie MOULIN, février 2016

"Branques" d’Alexandra FRITZ, mars 2016

"Je me suis tue" de Mathieu MENEGAUX, avril 2015

Même si le dernier date un peu maintenant, ces romans n'ont pris aucune ride avec le temps.

Je m'en souviens comme à la première heure comme les témoins d'un véritable tour de force, une prouesse littéraire, quoi !

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2020-09-15T06:00:00+02:00

La fièvre de Sébastien SPITZER

Publié par Tlivres
La fièvre de Sébastien SPITZER

Albin Michel

Après « Ces rêves qu’on piétine », un immense coup de coeur découvert grâce aux fées des 68 Premières fois, Sébastien SPITZER fait son entrée dans la rentrée littéraire de septembre avec « La fièvre ».

Nous sommes quelques jours avant le 4 juillet 1878 à Memphis aux Etats-Unis. Les préparatifs de la Fête de l’Indépendance battent leur plein. Le 4 juillet, c’est aussi la date anniversaire d’Emmy Evans. Son père est derrière les barreaux depuis quelques années. Pour ses 13 ans, quel formidable cadeau que de le voir descendre du navire, le Natchez. Malheureusement, en plein débarquement, un coup d’arrêt est donné. Les voyageurs sont contraints à réembarquer dans l’urgence. Un malade vient d’être repéré. Le bateau repart pour être mis en quarantaine. Emmy rentre chez elle, retrouver sa mère dans le cabanon qui fait office d’habitation. Sa mère travaille chez la famille Adams, des Blancs. Elles ne tarderont pas à découvrir que le père d’Emmy était bien arrivé en ville, mais la veille du débarquement. Il avait passé la nuit à la Mansion House, un bordel tenu par Anne Cook. Au petit matin, pris d’une fièvre insoutenable, il sort nu de l’établissement et meurt dans la rue principale de Memphis. Son corps est pris en charge. Les autorités essaient de faire l’omerta sur ce cas de fièvre jaune. Keathing, lui,  un proche du Ku Klux Klan, Chef du Memphis Daily et témoin de la prolifération de la maladie, dévoile dans les pages de son journal l’état de la situation. Un exode massif de la population s’engage, là commence une nouvelle histoire !

Ce roman, éblouissant, commence avec une scène effroyable, le meurtre d’un homme noir par le Ku Klux Klan. Sébastien SPITZER donne le ton d’une époque où, je le cite,  


[...] naître noir est une malédiction

L’écrivain concourt au devoir de mémoire de la grande Histoire des Etats-Unis avec une focale sur celle de la condition noire. Il rappelle, s’il en était nécessaire, à quel point le racisme peut gangrener une société, au péril de la vie des minorités.

C’est dans ce contexte historique et politique des plus tendus que la maladie fait son apparition, en quelque sorte, la double peine, celle qui va faire tomber 5 000 hommes, femmes et enfants de Memphis.

S’il est des êtres chez qui l’instinct de survie fait perdre son sang-froid, au risque de sombrer dans la lâcheté,


La vague des rumeurs brise toutes les résistances. Même celle de la raison. P. 132

Il en est d’autres qui font preuve d’une force supérieure et d’un courage inouï pour surmonter les événements. Anne COOK et Raphaël T. BROWN, un ancien esclave, font partie de ceux-là.

Sébastien SPITZER, qui s’est largement documenté, s’est effectivement inspiré de faits réels pour construire un scénario éminemment romanesque. Dans un jeu d’écriture audacieux, parfaitement réussi, il arrive à faire se croiser réalité et fiction au bénéfice de grands Hommes dont l’honneur est aujourd’hui rendu. Ce roman est d’une profonde sensibilité.


C’est dans les épaisseurs de ces instants, dans le creux de ces mots, que se loge le sentiment. P. 205

Et puis, il y a ce questionnement autour du journal, le Memphis Daily, et de son responsable, Keathing. Devait-il relater des faits portés à sa connaissance au risque d’engendrer un mouvement de foule non maîtrisé et des événements d’une extrême gravité ? Ce fut pour lui un cas de conscience. Il a décidé seul. Sébastien SPITZER, avant de devenir écrivain, était journaliste de formation. Assez subtilement, mais tout à fait judicieusement en tant que professionnel du genre, il évoque la puissance des médias. C’était vrai en 1878, ça l’est encore plus aujourd’hui avec la multiplication des supports. Où en sommes-nous de la liberté de la presse ?  Quel rôle lui vouons-nous ? Peut-elle s’affranchir des opinions qu’elle est susceptible d’influencer ? Qui peut décider des contenus publiés ? Autant de questions auxquelles l’écrivain nous invite à réfléchir !

Ce roman est sorti en librairie dans un contexte de crise sanitaire lié à la pandémie du coronavirus. C’est un concours de circonstances relevant du plus grand des hasards, Sébastien SPITZER en fut le premier surpris.

Dans une plume tendre et délicate, l’auteur décrypte avec minutie la psychologie de chacun des personnages et dresse des portraits d’une rare beauté. C’est un roman prodigieux.

Dans cette rentrée littéraire de septembre 2020, retrouvez mes chroniques de 

"La femme qui reste" de Anne DE ROCHAS, un premier roman, coup de coeur

"La belle lumière" de Angélique VILLENEUVE *****

 

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2020-09-11T11:35:00+02:00

Tant qu’il y aura des cèdres de Pierre JARAWAN

Publié par Tlivres
Tant qu’il y aura des cèdres de Pierre JARAWAN

Éditions Héloïse d’Ormesson

Traduit de l’allemand par Paul WIDER

Samir est né en 1984 en Allemagne. Ses parents, Brahim et Rana, chrétiens, ont fui quelques années plus tôt leur pays d’origine en feu, le Liban. Ils ont posé leurs valises en Allemagne en 1983. Un premier accueil leur a été assuré dans un camp de réfugiés. Avec eux, il y avait Hakim, le meilleur ami de Brahim, fils de luthier, musicien, musulman. Lui, bénéficiera du droit d’asile. Il élève seul Yasmin, sa fille de deux ans. Il obtiendra aussi un permis de séjour illimité, un logement social, un permis de travail et accédera à un emploi dans une menuiserie. Pour Brahim et Rana, le parcours sera plus compliqué mais à force d’apprentissage, ils réussiront. Brahim, qui a appris l’allemand dans les livres, sera interprète pendant que Rana réalisera des travaux de couture. Les deux familles exilées se retrouveront dans le même immeuble et partageront leur intimité jusqu’au jour où, Brahim, totalement adulé par son fils, disparaîtra. L’enfant n’aura alors que huit ans, il sera pourtant marqué à vie par cet événement. Plus grand, il se lancera dans un véritable parcours du combattant sur les traces de son père, à moins que ça ne soit de tout un pays.

Dans ce roman, vous l’aurez compris, il est question de déracinement. Pierre JARAWAN décrit avec beaucoup de pudeur le parcours de deux familles d’immigrés des années 1980. A travers elles, il décrit les conditions d’accueil des immigrés et tient un propos qui malheureusement prend une dimension universelle et intemporelle.


Telle une famille d’animaux, j’avais l’impression que nous pouvions envisager avec sérénité la venue de la mauvaise saison, car nous avions des provisions suffisantes et une tanière chaude et confortable. P. 53


Pierre JARAWAN donne pourtant une connotation singulière au sujet avec des personnages profondément attachants. J'ai été troublée par cette relation père/fils et ce sentiment d’un terrible abandon. Quand Samir découvre la disparition de son père qu’il admirait plus que tous, c’est un peu comme s’il avait été trompé, comme si son père lui avait caché l’existence d’un autre homme, d’une autre vie. Samir, devenu adulte, ne pourra résister au besoin irrépressible de la quête d’un secret trop bien gardé.

Il y a le Liban fantasmé par des exilés qui resteront, toute leur vie, ancrés à leur terre d’origine, et puis, il y a celui de la réalité que Samir va découvrir, peut-être au péril de sa vie. « Tant qu’il y aura des cèdres » devient alors un roman d’aventure, au rythme haletant.

Et puis, j'ai été séduite par l’approche de l’art. Tout au long du roman, Pierre JARAWAN va convoquer des disciplines artistiques au chevet de Samir et des gens qu’il aime. Tout a commencé avec ces moments fabuleux de l’heure du conte dans le camp des réfugiés. Mais il y a eu aussi le graff arrivé au centre aéré pour embellir un bâtiment. Et puis, i y a eu la couture avec la friperie et la rencontre d’Agnès Yung. Et encore, le leitz-prado pour les diapositives, ces photographies de l’époque. Pierre JARAWAN nous émerveille de toutes ces créations qui, dans des moments de grandes fragilités, permettent à l’homme de sauver sa peau en s’émancipant de sa condition de simple mortel.

Enfin, dans une plume d’une profonde sensibilité, Pierre JARAWAN et Paul WIDER, en qualité de traducteur, nous offrent un très beau roman, de ceux qui vous ouvrent les portes du monde. Il y a cette petite graine d’espoir qui ne demande qu’à être arrosée...
 


Même si c’est une image éculée, il y a toujours une lumière là où tu ne vois que l’obscurité. P. 352

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2020-09-05T06:00:00+02:00

La femme qui reste de Anne De Rochas

Publié par Tlivres
La femme qui reste de Anne De Rochas

Parce que j'ai découvert tout récemment le premier roman de Anne De Rochas :

"La femme qui reste",

un énorme coup de coeur publié aux éditions Les Escales dans le cadre de cette rentrée littéraire,

et que j'ai eu l'immense chance de réaliser

un entretien  avec l'autrice,

je ne résiste pas à cette nouvelle publication !

Impossible de passer à côté effectivement de l'invitation lancée par Anne De Rochas de découvrir les coulisses du Bauhaus, cette école d'art allemande créée en 1919 par Walter Gropius, et l'intimité d'une cinquantaine d'artistes et intellectuels avant-gardistes d'une époque aussi jubilatoire que compromise par le régime nazi.

La littérature offre cette possibilité de revisiter la grande Histoire, une manière de nourrir le souvenir d'une époque que l'on voudrait révolue à jamais et avouons que Anne de ROCHAS, dans ce premier roman, l'assure tout en beauté. Je me suis délectée des 463 pages de "La femme qui reste", un livre foisonnant dans une plume d'une éblouissante poésie. 

Ma chronique existe maintenant en version audio sous-titrée...

 

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2020-08-29T06:00:00+02:00

La femme qui reste de Anne de ROCHAS

Publié par Tlivres
La première de couverture du roman "La femme qui reste" de Anne de ROCHAS avec un petit clin d'oeil à "La Maison Bleue" de JUSSERAND construite à Angers entre 1927 et 1929. On retrouve la fresque de Banksy de Londres qui orne tous mes coups de coeur 2020 !

La première de couverture du roman "La femme qui reste" de Anne de ROCHAS avec un petit clin d'oeil à "La Maison Bleue" de JUSSERAND construite à Angers entre 1927 et 1929. On retrouve la fresque de Banksy de Londres qui orne tous mes coups de coeur 2020 !

Alors que la rentrée littéraire ne fait que commencer, roulement de tambours s'il vous plaît pour un premier roman, celui de Anne de ROCHAS publié aux éditions Les Escales. "La femme qui reste" est un coup de coeur, l'un de ces romans inoubliables, pour la forme, l'écriture est prodigieuse et la narration sensationnelle, le fond aussi, du pur génie !

Quelques mots de l'histoire.

Nous sommes en 1925 en Allemagne. Clara Ottenburg s'apprête à participer à la fête donnée à l'école des arts décoratifs de Burg Giebichenstein. Elle ne saurait toutefois s'en contenter. Ce qu'elle veut, elle, c'est intégrer le Bauhaus, cette école d'art créée par Walter GROPIUS, Architecte et Urbaniste à qui on doit notamment la Cité de Dessau-Törten. L'établissement est sur le point de quitter Weimar pour Dessau, peu lui importe, la distance n'y fera rien. Clara sait ne pas pouvoir compter sur le soutien de sa mère, une jeune veuve, elle se reposera sur sa tante Louise qui croit profondément en ses capacités à prendre part au groupe d'intellectuels et d'artistes avant-gardistes, des illuminés de la création portés par un mentor de la coopération. Son principe à lui, GROPIUS, c'est le travail en équipe pluridisciplinaire. Il pense que les disciplines gagnent à travailler toutes ensemble pour créer une oeuvre unique. Et même si les femmes ont une prédisposition à être affectées à l'atelier des tisserandes, ce qui met Clara hors d'elle, il n'en demeure pas moins qu'elle ne laisserait sa place de Bauhauserin pour rien au monde. Avec Theo et Holger, elle va se laisser porter par le vent de liberté qui souffle alors sur cette école dont la renommée est internationale. Il faut dire que Vassily KANDINSKY et Paul KLEE y sont en résidence, rien de moins ! Beaucoup de grands noms s'y côtoient donc, qu'ils soient en apprentissage ou comme "maîtres" d'une certaine forme de modernité. Les années folles alimentent l'euphorie créatrice d'une jeunesse exaltée que rien ne saurait arrêter, ou presque. Hannes MEYER fait partie des enseignants de la première heure, sa matière à lui, c'est l'Architecture. Il succède à Walter GROPIUS en tant que Directeur. L'idéologie communiste fait ses premiers pas dans les murs de l'école alors que le nazisme gronde à l'extérieur. Chacun aura à choisir son chemin, pour le meilleur... ou pour le pire.

Ce premier roman de Anne de ROCHAS est absolument remarquable.

Il l'est, d'abord, parce qu'il brosse une fresque de soixante-dix années de l'Histoire de l'Allemagne, depuis l'effervescence artistique des années 1920 avec ces hommes et ces femmes aux desseins fabuleux jusqu'à la chute du Mur de Berlin en 1989, en passant par les sombres années de la seconde guerre mondiale. Le récit est passionnant et profondément singulier. En effet, si la littérature regorge de romans avec ce dernier épisode comme toile de fond, ils sont peu nombreux à dresser le portrait de la vie quotidienne des Allemands sous le régime nazi. Anne de ROCHAS prend le parti de décrire Berlin au rythme de la chronologie des événements. Il y a la féerie de la ville, cette capitale européenne où tout est permis, largement convoitée par une jeunesse en mal d'interdits. C'est l'époque de "L'Opéra de quat'sous" de Bertolt BRECHT et Kurt WEILL. Il y a aussi les années 1940 où elle finit ruinée, totalement exsangue. Il y a enfin la création de la R.D.A., République Démocratique Allemande, et la construction du mur qui finira par tomber en 1989. Le pari est audacieux et parfaitement réussi. Dans ce registre, je ne me souviens que de "La chambre noire" de Rachel SIEFFERT, trois nouvelles qui m'avaient captivées. Cette lecture date de quelques dizaines d'années maintenant mais elle continue de me hanter. Je crois que ça sera également le destin de "La femme qui reste".

Outre cette première distinction, il y a une construction narrative extrêmement intelligente. Le livre mêle formidablement fiction et réalité. Ainsi, dans un exercice littéraire fantastique, Anne de ROCHAS construit son roman autour de trois personnages sortis tout droit de son imagination. Il y a Clara Ottenburg, Theodor Schenkel de Hambourg et Holger Berg, le Bavarois. Tous trois vont permettre à l'écrivaine de tisser une toile dans laquelle elle fera se croiser une cinquantaine d'artistes en tous genres dont le point commun aura été de se former ou d'enseigner au Bauhaus. Le parcours d'Otti BERGER m'a profondément émue. Je ne connaissais pas cette femme d'origine austro-hongroise partie étudier à Vienne et qui, malgré une surdité partielle, la conséquence d'une maladie contractée enfant, montera son propre atelier textile et réalisera des lainages pour la haute couture, la maison Chanel s'il vous plaît.

 


Otti n’a pas besoin d’entendre. Tous les rythmes, toutes les variations, la moindre modulation passent par ce regard à ciel ouvert, un regard à capter le bruit du vent, le chant des oiseaux, à écouter les étoiles. P. 159

Avec le personnage d'Otti BERGER, Anne de ROCHAS, elle-même créatrice textile qui a beaucoup travaillé avec Yves SAINT-LAURENT, saisit l'opportunité de magnifier sa discipline artistique et d'expliquer l'indéfectible lien qui unit l'artiste à la matière. Les mots sont puissants, les images d'une profondeur esthétique :


Elle aime la voir jouer infiniment avec les écheveaux, les disposant par ordre chromatique, par matières, superposant les fils sur son index tendu, par deux, par trois, elle a toujours ce même geste doux et brusque à la fois, de torsion, puis de relâchement, quand la réponse lui est venue. Otti la presque sourde converse avec la matière, le mouvement de ses mains leur sert de langue commune. P. 190

Il y a Lux FEININGER aussi, photographe et peintre. Quand on fait connaissance avec lui, il n'est encore qu'un enfant, son père, Lyonel FEININGER, peintre, enseigne au Bauhaus, c'est l'un des "maîtres".

Toutes et tous ont fait partie de cette communauté portée par la fougue artistique des grands jours... 


Peu importe d’où ils viennent, de quel pays, de quel milieu, le Bauhaus leur donne une nouvelle identité, un nouveau passeport, un nom qui viendra toujours, dans ce lieu même et où qu’ils se trouvent, avant leur patronyme ou leur nationalité : Bauhaüsler. P. 58

Ils sont cinquante hommes et femmes dont Anne de ROCHAS assure la mémoire. Inspirée de faits réels, elle nous livre dans les toutes dernières pages quelques éléments de biographie qui viendront renforcer la véracité du propos, l'occasion aussi pour moi de (re)découvrir des itinéraires d'Artistes tout à fait extraordinaires. 

Plus qu'une école d'art, le Bauhaus, c'est un courant de pensée. C'est d'ailleurs à ce titre que le régime en place les a fichés comme les instigateurs de "l'art dégénéré". Devant l'oppression du nazisme, beaucoup ont choisi de migrer. Certains réussiront à échapper aux griffes du Führer, d'autres auront des destins plus tragiques.

La littérature offre cette possibilité de revisiter la grande Histoire, une manière de nourrir le souvenir d'une époque que l'on voudrait révolue à jamais et avouons que Anne de ROCHAS, dans ce premier roman, l'assure tout en beauté. Je me suis délectée des 463 pages de "La femme qui reste", un livre foisonnant dans une plume d'une éblouissante poésie. Chaque mot est savamment choisi...


J’ai commencé à faire cela en 1933, quand j’ai compris que certains mots étaient remplacés par d’autres, ou qu’ils changeaient de sens, qu’ils perdaient leur signification pour devenir des outils. [...] J’ai noté aussi tous les nouveaux mots, ceux dont il fallait se méfier, qui rampaient dans les cendres de ceux qui avaient été brûlés. P. 402

Anne de ROCHAS prend aujourd'hui la voie de l'écriture, grand bien lui fasse. Je lui souhaite un immense succès et de réitérer l'essai. Il me tarde déjà de retrouver la grandeur de sa prose.

Enorme coup de coeur, ne passez pas à côté !

Retrouvez la version audio de cette chronique...

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