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Articles avec #mes lectures catégorie

2021-10-15T11:45:00+02:00

L'empreinte de l'ange de Nancy HUSTON

Publié par Tlivres
L'empreinte de l'ange de Nancy HUSTON

Actes Sud

L'actualité me permet de revenir sur un coup de coeur de ces dernières années, "L'empreinte de l'ange" de Nancy HUSTON, lauréat du Grand Prix des Lectrices Elle en 1999.

Une jeune allemande, Saffie, arrive de Düsseldorf à Paris en 1957. Elle a répondu à une offre d’emploi de femme de maison et arrive chez Raphaël Lepage, jeune musicien. Cette jeune femme, totalement absente, presque invisible, au regard inexpressif et très mystérieuse, va le séduire, il va en devenir fou amoureux. Ils se marient rapidement, elle est enceinte. Ils vivent une vie sans goût, sans saveur, jusqu’au jour où Raphaël demande à sa femme de se rendre chez un luthier du Marais. Saffie va faire connaissance avec Andras, hongrois, juif, la passion est incandescente, ils font l'amour dès leur première rencontre. C’est ainsi que commence sa double vie largement confortée par les déplacements nombreux de Raphaël à l’étranger. A son retour, il découvre une femme de plus en plus épanouie, le signe pour lui d’une renaissance de son épouse qu’il pense liée à sa maternité.

Ces deux histoires d’amour se passent sur fond de guerre, l’une passée (franco-allemande) et l’autre d’actualité (franco-algérienne). Au passage, si la première est très connue et largement évoquée dans bon nombre d’ouvrages, films, documentaires et autres, la deuxième est particulièrement méconnue et notamment ce qui se passait à Paris à cette époque-là.

Si les médias relatent, 60 ans après, les événements du 17 octobre 1961, personnellement, c'est avec le roman de Nancy HUSTON que je les ai découverts. En pleine décolonisation, le FLN organise une manifestation contre le couvre feu discriminatoire imposé dans les rues de Paris et la banlieue parisienne aux travailleurs musulmans algériens. Des affrontements avec les forces de police ont lieu et de nombreux algériens sont purement et simplement jetés dans la Seine, hommes, femmes, enfants aussi. Beaucoup en mourront, les chiffres sont on ne peut plus imprécis. Si 3 ou 4 étaient annoncés à l'époque, ils pourraient être entre 200 et 300. Simone de BEAUVOIR, Jean-Paul SARTRE et ARAGON s’en offusqueront à la fin du mois d’octobre 1961 mais les massacres orchestrés par Maurice PAPON peineront à être reconnus.

Sous la plume de l'autrice, j'avais mesuré toute la violence des événements, je lui serai toujours reconnaissante de m'avoir éclairée sur ce qui, en termes journalistiques, pourrait être qualifié comme un fait historique mais qui, en littérature, parce qu’incarné par des personnages, dévoile l'ignominie humaine. Elle assure avec son roman leur mémoire et leur rend magnifiquement hommage.

Outre l'approche historique tout à fait remarquable (une douzaine d'années après sa lecture, j'en frissonne encore rien qu'à l'évoquer), Nancy HUSTON joue allègrement avec les situations dans un jeu narratif qui démontre son immense talent. Ainsi, elle fait vivre une double vie à son héroïne, l’une dans la quiétude et le confort mais sans émotions aucune, l’autre dans le désordre, la pauvreté mais portée par l'euphorie des sentiments.

J’ai vraiment adoré ce roman qui ne prend pas une ride !

Il est très bien écrit, fluide, empreint de mystère, de suspense. Il est captivant. C'est un véritable page-turner. D'ailleurs, je ne vous en dis pas plus, à vous de le découvrir bien sûr !

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2021-10-12T06:38:03+02:00

Le roi disait que j'étais diable de Clara DUPONT-MONOD

Publié par Tlivres
Le roi disait que j'étais diable de Clara DUPONT-MONOD
 
Comme vous peut-être, j’ai visité à plusieurs reprises L’Abbaye Royale de Fontevraud, un magnifique monument chargé d’histoire où reposent les gisants d’Aliénor d’Aquitaine, Henri II, Richard Coeur de Lion et Isabelle d’Angoulême.
 

 

Alors, quand au book club, j’ai eu l’opportunité de lire « Le roi disait que j’étais diable » de Clara DUPONT-MONOD, je n’ai pas pu résister bien sûr.
 
Aliénor est la petite-fille d’un poète. Elle règne sur l’Aquitaine. C’est de la tour de son château surplombant Bordeaux qu’elle voit arriver une caravane de 500 cavaliers. Elle accompagne Henri, le Roi de France, venu demander sa main. Henri n’était pas promis au trône, mais un accident de cheval de son frère aîné, Philippe, est venu modifier la trajectoire. Henri n’a rien d’un conquérant. C’est un jeune garçon un peu timide qui va très vite agacer Aliénor d’Aquitaine, elle qui incarne l’autorité, monte à cheval, vit les cheveux au vent et s’habille de robes colorées. Le mariage va être célébré, pour le meilleur comme pour le pire.
 
Clara DUPONT-MONOD, je la connaissais pour ses émissions littéraires sur France Inter. J’ai également entendu récemment que son dernier roman « S’adapter » était en lice pour le Prix Goncourt 2021. Toutefois, je ne l’avais encore jamais lue, honte sur moi.
 
Dès les premières pages, vous êtes happé.e.s part une épopée captivante. L’écrivaine vous transporte au XIIème siècle et vous décrit avec minutie des scènes de genre. Elle relate la vie au château comme en extérieur et donne au roman une dimension sociale.
 
Ce roman est historique bien sûr. Il aborde une quinzaine d’années de la vie de la reine depuis ses 13 ans. Et même si l’autrice admet elle-même avoir nourri l’itinéraire de son imagination, le propos est fascinant pour tout ce qu’il témoigne d’une époque.
 
Mais venons-en à Aliénor d'Aquitaine, un personnage historique éminemment romanesque. Mariée à l'âge de 13 ans, elle prend très vite des résolutions qui affirment une volonté forte de s'émanciper du roi de France.


Je m’étais résignée à embrasser mon mari - moi, je me suis résignée, et promis que ce serait la dernière fois. P. 47

Le roi énerve Aliénor d'Aquitaine au plus haut point dans sa manière à lui d'exercer le pouvoir. Elle, c'est une conquérante, une dominatrice, qui voit dans la guerre et la force la possibilité de gagner de nouveaux territoires.


La puissance ne se mesure pas aux phrases qu’on prononce mais aux coups qu’on donne. P. 53

Le mariage va pour autant offrir l'opportunité à Aliénor d'Aquitaine de quitter son château et voir d'autres horizons... 


Le monde a la forme d’une fenêtre découpée dans une pierre épaisse. P. 51

Elle découvre par exemple le grand Paris dans ce qu’il revêt de plus insalubre, lui donnant à l’occasion quelques idées pour améliorer le cadre de vie de tous. Cette femme est une visionnaire, elle a de l'ambition et ne saurait se contenter de ce que peut lui offrir son mari.

J’ai beaucoup aimé le rythme frénétique comme a dû l’être la vie d’Aliénor d’Aquitaine mais là je voudrais souligner la qualité de la plume de Clara DUPONT-MONOD. Fluide et jubilatoire, elle fait de ce livre un véritable roman d'aventure.

Grâce au book club, je vais la retrouver avec « La révolte », merci Gwen. On en reparle alors 😉

En attendant, retrouvez toutes les références du book club :

« Au-delà de la mer » de David LYNCH

« Le messager » de Andrée CHEDID

« L’ami » de Tiffany TAVERNIER

« Il n’est pire aveugle » de John BOYNE,

« Les mouches bleues » de Jean-Michel RIOU,

« Il fallait que je vous le dise » de Aude MERMILLIOD, une BD.

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2021-10-08T06:00:00+02:00

Ainsi Berlin de Laurent PETITMANGIN

Publié par Tlivres
Ainsi Berlin de Laurent PETITMANGIN

Éditions de La Manufacture de livres

Laurent PETITMANGIN nous revient avec un second roman après « Ce qu’il faut de nuit », couronné de succès, une vingtaine de prix littéraires, rien de moins.

L’histoire commence lors de l’après-guerre dans la ville de Berlin, tout juste bombardée par les alliés. Les bâtiments tombent les uns après les autres, ils ne sont que ruines. Mais comme la vie continue, les Allemands survivants se mobilisent pour la reconstruction. Il y a celles et ceux qui prêtent leurs bras, il y a aussi des visionnaires, ceux qui voient loin, ceux qui misent sur la postérité du peuple germanique. Une guerre qui ne dit pas son nom commence alors. Le parti ne saurait accepter aucune faute, les faibles paieront le prix de leur vie. Si Gerd fut un résistant allemand pendant la seconde guerre mondiale, il semble dépassé par les rouages à l'oeuvre de l'espionnage. Entre Käthe, l'Allemande, et Liz, l'Américaine, saura-t-il choisir son camp ? A la vie, à l’amour, à la mort !

Laurent PETITMANGIN est assurément l'auteur des pas de côté.

Si la littérature offre aujourd'hui un large panel de romans sur la seconde guerre mondiale, ils sont moins nombreux à explorer la période de l'après-guerre. Ceux qui prennent Berlin comme terrain de jeu le sont encore moins. 

Personnellement, je me souviens d'une lecture troublante, celle de "La chambre noire" de Rachel SEIFFERT, un recueil de nouvelles qui a gravé dans ma mémoire des images de Berlin en ruines et instillé aussi dans mon esprit le fait que tous les Allemands ne pouvaient être du côté du Führer. Dans "Ainsi Berlin", dans les toutes premières pages, leur sort à eux est rapidement jeté :


Certains ne l’avaient peut-être pas voulu, c’est ce qu’ils prétendaient, ils pouvaient se débattre autant qu’ils le voulaient et essayer de retrouver une conscience, ils n’avaient pas agi quand il était temps, et l’heure n’était plus à ces subtilités, eux aussi étaient condamnés. P. 37/38

Gerd, lui, ce digne émissaire de la seconde guerre mondiale, avait su choisir mais aujourd'hui, plus rien n'est comme avant. Laurent PETITMANGIN va, à travers le portrait de deux femmes, fortes, puissantes, déterminées, brosser le portrait d'un homme, faible, que le doute assaille.

Il a le choix entre Käthe, cette femme du Parti qui, après avoir organisé le réseau des Trümmerfrauen, les femmes chargées d'extraire des ruines des bâtiments les matériaux de la reconstruction, va lancer dans l'Allemagne de l'Est le programme Spitzweiler réunissant les élites, des mathématiciens, des scientifiques, pour s'émanciper du joug soviétique. Et puis, il y a Liz, une américaine, une architecte de formation, une jeune veuve, son mari décède juste avant son arrivée. 

A travers ces deux femmes, Laurent PETITMANGIN relate la quête de pouvoir de deux idéologies politiques qui s'affrontent en Allemagne et iront jusqu'à la construction du mur en 1961.


Berlin se reconstruisait de façon si différente, deux lobes contrastés. P. 83

Plus largement, l'auteur traite des deux camps de la guerre froide.

Tout le roman repose sur l'ambiguïté, y compris chez ces femmes qui, sur la place publique, use d'un immense pouvoir, et dans l'intimité, se laissent aller à des instants de fragilité.


Un bref moment, elle redevenait une femme, elle faisait de petites mimiques de satisfaction, ou râlait parce que les bas étaient filés ou dépareillés, cet instant de grâce ne durait jamais longtemps. P. 178

Le roman ne saurait être complet sans une histoire d'amour dans laquelle Laurent PETITMANGIN va tisser, là encore, le fil du doute à l'image de l'araignée sa toile. Tous deux ont le même objectif, capturer leur proie !

Comme j'ai aimé retrouver la plume de Laurent PETITMANGIN, glaçante, rude et tranchante. Une nouvelle fois, la chute est grandiose, presque théâtrale. 

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2021-10-05T17:26:13+02:00

Le jeune homme au bras fantôme de Hélène BONAFOUS-MURAT

Publié par Tlivres
Le jeune homme au bras fantôme de Hélène BONAFOUS-MURAT

Editions Le Passage

Vous cherchez un roman historique, une épopée fabuleuse ? Je crois que j'ai quelque chose pour vous !
Le dernier roman de Hélène BONAFOUS-MURAT vient de sortir.

Tout commence avec une scène terrible, rue Transnonain en 1834 à Paris. C'est là que le petit Charles, âgé de 6 ans, voit son père tomber sous les balles des soldats du régime de Louis-Philippe. Lui est touché, il perdra son bras. Manchot il vivra. Retiré de l'école, il se construira avec les imprimés de l'époque, le Charivari et autres journaux. Devenu adulte, il retrouvera son ami d'enfance, Francisque Bruneaux,  tourneur sur bronze de formation, devenu horloger, qui aura la très belle idée de lui réaliser une prothèse de bras. Fort de cette forme de réparation, Charles cherchera un emploi. C'est au Comptoir des annonces qu'il sera recruté. Là s'écrit une nouvelle page de sa vie.

Ce livre, c'est un véritable roman d'aventure dans le tout Paris de la première moitié du XIXème siècle dont les descriptions relèvent de la plus pure poésie.


Charles découvrit alors la vie sous les toits. Après deux pas dans le logement exigu, il pouvait ouvrir la lucarne et, dressé sur la pointe des pieds, contempler la mer de zinc émaillée de chapeaux de cheminées, de terrasses et de pots de fleurs. P. 45

Sous la plume de Hélène BONAFOUS-MURAT, les événements s'enchaînent dans l'euphorie du capitalisme naissant. Le commerce va bon train, le marché devient le terreau d'affaires en tous genres. 

Avec le Comptoir des annonces, l'écrivaine revisite l'histoire de la presse déjà financée en son temps par les petites annonces. Les bourgeois y publiaient leurs réclames pour tout ce qui se vendait, les pâtisseries, l'orfèvrerie et bien d'autres articles encore. C'est l'avènement des panneaux publicitaires et de la fameuse colonne Morris.

C'est aussi dans la presse que Charles, le personnage principal, y puisera ses connaissances. Quel plus beau parcours initiatique ?


Aujourd’hui où il renouait avec l’ambiance feutrée du cabinet de lecture, parmi les volumes aux couvertures craquantes, les pages de journaux qui se déployaient sur les tables comme des ailes d’oiseaux tenues par les lecteurs du bout des doigts, dans l’odeur de l’encre porteuse de savoir et de vérités infinies, il avait conscience de s’être départi de toute sa naïveté. P. 243

A travers le personnage de Norbert Estibal, qui a vraiment existé comme bon nombre de personnages, l'autrice montre ô combien le monde des affaires regorgeait d'hommes aventureux, appâtés par le gain, qui s'affranchissaient de la morale et la loyauté.

A côté des puissants, il y avait les gens populaires, ceux qui animaient les rues de la cité à l'image de Lisette, la femme de Charles, qui passe ses journées à tirer sa carriole et vendre légumes et fleurs.  Pour être reconnus à leur juste valeur, ceux-là se rapprochaient des républicains qui entretenaient, à l'abri des regards, le feu de la révolution. C'est au Café Momus qu'ils débattaient et trouvaient les moyens de refaire le monde.

Si l'écrivaine puise dans les archives son inspiration, elle ne se cache pas de jouer d'arrangements pour faire de cette histoire une épopée profondément romanesque. Les deux couples de Charles et Lisette comme Francisque et Pauline incarnent des personnages de labeur, d'artisans commerçants hauts en couleur.

J'ai beaucoup aimé ce roman pour ce qu'il relate de l'époque. Il m'a rappelé ceux que j'aimais lire adolescente, bercée par le romantisme d'histoires éblouissantes. J'y ai retrouvé le pouvoir de ces récits fascinants dont la richesse des détails en font des romans sociaux, culturels et politiques.  

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2021-10-01T06:02:00+02:00

Escales en Polynésie de Titouan et Zoé LAMAZOU

Publié par Tlivres
Escales en Polynésie de Titouan et Zoé LAMAZOU

Titouan LAMAZOU, vous le connaissez ?

Personnellement, si je me souvenais très bien de sa victoire au Vendée Globe de 1990, la première édition de cette course à la voile autour du monde, je ne savais pas qu'il avait été élu « Artiste de l'UNESCO pour la Paix » en 2003 en référence aux portraits de Femmes du monde peints dans le cadre de son projet Zoé-Zoé (le prénom de sa fille) à partir de 2001.

Aujourd'hui, sort en librairie, un très "Beau livre" de Titouan et Zoé LAMAZOU aux éditions Au vent des îles : "Escales en Polynésie".

Père et fille s'associent pour nous faire vibrer à travers des dessins et des textes d'une profonde humanité. Quand certains, en sortie du confinement, cherchent un retour à la nature et misent sur l'essentiel pour imaginer l'avenir, Titouan et Zoé nous ouvrent la voie d'un territoire situé entre terre et mer, là-bas, très loin, dans l'océan Pacifique.

Il y a des terres qui sont chacune singulières : les îles Marquises, l'archipel des Tuamotu, les îles Gambier (où Eric TABARLY, un ami marin, rêvait de s'installer), les îles de la Société, les îles du vent, les îles australes. 

Il y a des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux, des êtres qui ont quelque chose à nous transmettre dans notre rapport aux éléments. Les dessins sont magnifiques. Pleine page et aux couleurs chatoyantes, ils vont vous émerveiller, j'en suis persuadée. Il y a ces visages aux émotions pures. Titouan LAMAZOU réussit, derrière le petit rictus des hommes et des femmes qui restent humbles, il y a cette indéfinissable bonté dans leur regard. 

Escales en Polynésie de Titouan et Zoé LAMAZOU

S'ils ressemblent parfois à des oeuvres de GAUGUIN, Titouan LAMAZOU aime partager ses créations en différentes versions. Celles illustrées dans les teintes sépia avec des traits de crayon et des coups de pinceau à peine achevés, sont d'une profonde beauté. 

Il y a des oiseaux, à l'image du monarque de Fatu Hiva ou 'oma'o ke'e ke'e, dont la postérité ne repose plus que sur quatre couples au monde, le pihiti présent dans deux îles seulement, le kote'ute'u dont il n'existe plus aujourd'hui que 170 spécimens...

Il y a des plantes, des arbres, dont l'histoire nous est contée, comme l'arbre à pain, la tiare (cette fleur portée à l'oreille par les polynésiens), la metuapua'a, le nono, le re'a moevuru, les belles-de-nuit (rien à voir avec celles de la métropole française), 

Titouan LAMAZOU pratique le dessin, sous l'eau, et oui, c'est un genre particulier. Immergé pendant plusieurs heures, ils laissent les "petits habitants des coraux" s'habituer à sa présence et reprendre le fil de leur vie pour lui permettre, à lui, de les dessiner. Effet garanti.

Les textes sont calligraphiés dans une police de caractères proche de l'écriture manuscrite, renforçant le lien à l'humain et à ce qu'il a de plus intime. 

Comme j'ai aimé l'insertion de tous ces mots polynésiens, là aussi, la marque de la singularité des peuples. Outre la reconnaissance de la valeur de la langue et de la nécessité de la transmettre à travers les générations, il y a un côté très esthétique, un brin poétique, à assembler des lettres que l'on ne saurait traduire sans l'aide de l'auteur, cet être attentionné.

Titouan LAMAZOU fait l'apanage de toutes les formes de patrimoines, à travers les êtres vivants (la faune, la flore, les individus), les langues mais aussi l'urbanisme. Les représentations des monuments religieux, des fermes perlières... sont autant de constructions qui racontent une histoire de ces îles.

Et puis, il y a ces tatouages aussi, comme autant de signes traditionnels qui assurent le lien entre les générations, à la vie, à la mort. 

Enfin, il y a la littérature. Titouan LAMAZOU sème des références d'auteurs (d'autrices en l'occurrence) comme autant de petites graines dans notre esprit. Il y a Héreiti, et puis Tituau PEU qui, dans MUtismes, évoque le silence des polynésiens (Mu, en tahitien, veut dire "silence de quelqu'un qui a quelque chose à dire mais qui se tait. Tout est dit, non ?) qui a, selon elle, causé leur perte.

Escales en Polynésie de Titouan et Zoé LAMAZOU

Titouan LAMAZOU nous fait toucher du doigt la fragilité du monde et son équilibre. Si hier Dame Nature nourrissait les hommes et les femmes (même les esclaves !), leur offrait de quoi se laver, se soigner, demain ne sera plus comme avant, c'est certain.

Ce qui guide l'oeuvre de Titouan LAMAZOU, de tout temps, c'est la mémoire. En 2001-2002, il peignait des Femmes du monde, des gardiennes. Ce dessein, il le partage avec sa fille, Zoé, qui agit, à sa façon, pour assurer la transmission des savoirs. Elle s'attache à relater des paroles de polynésiens sans aucun artifice... histoire de ne pas dénaturer (avec eux vous apprendrez à décliner le terme nature dans ce qu'il a de plus précieux) le propos ! 

Escales en Polynésie de Titouan et Zoé LAMAZOU

Nous sommes à l'automne, bientôt les fêtes de fin d'année montreront le bout de leur nez. Assurément, ce livre serait un très joli cadeau !

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2021-09-28T06:00:00+02:00

Artifices de Claire BEREST

Publié par Tlivres
Artifices de Claire BEREST

Stock éditions

Retrouver la plume de Claire BEREST après "Rien n'est noir" et "Gabriële" est un petit bonheur. Là, changement de registre, l'écrivaine investit dans le champ du roman noir avec "Artifices".
Tout commence avec une scène de chaos, un bal du 14 juillet qui devient un bain de sang. Abel Bac voit ses nuits régulièrement perturbées par le même cauchemar. Quatre nuits par semaines, il donne libre cours à ses insomnies, se lève, s'habille et part déambuler dans les rues de Paris jusqu’à se perdre, jubile, et rentre. Abel Bac est flic, enfin, était. Il a été suspendu de ses fonctions il y a 8 jours. Il était lieutenant de police à la 1ère DPJ de Paris. Ses journées, il les passe seul, il s'occupe de ses quatre-vingt treize orchidées qu’il soigne avec une attention toute particulière. Et puis, comme personne ne le visite jamais... enfin, visitait, parce que la nuit dernière, la voisine du dessus, ivre morte, s'est trompée d'appartement. Cette intrusion dans son intimité le fait vaciller. Et puis, il y a ce journal, trouvé sur son paillasson, chaque jour, relatant la découverte d'un cheval blanc dans une bibliothèque de Beaubourg. Etrange, non ?

Dans le titre, "Artifices", il y a "Art". Une nouvelle fois, il est au coeur de l'histoire contée par Claire BEREST. Après le Centre Pompidou, d'autres établissements culturels verront en leur sein des mises en scènes pour le moins surprenantes. La partenaire d'Abel Bac, Camille, est chargée d'enquêter pour trouver qui se cache derrière ces performances artistiques. Au fil des rencontres du policier suspendu avec sa voisine, Elsa, étudiante en histoire de l'art, l'écrivaine nous éclaire sur l'acte de création artistique et la vie de l'oeuvre :


Donc, l’œuvre existe par son regard et même plus, son action subséquente. Rejet, destruction, sublimation, préservation, etc. P. 127

Claire BEREST ne saurait se contenter d'une toile ou d'une sculpture, non, elle emprunte la voie de la performance, en référence à l'artiste Marina ABRAMOVIC, pour explorer les formes d’expressions artistiques contemporaines.

Et puis, il y  a des personnages construits avec une incroyable minutie. L'autrice imagine des êtres torturés par des drames familiaux, hantés par les fantômes des disparus, des êtres poussés à changer d'identité. Si chacun avait imaginé être à l'abri de la résurgence du passé, il s'était trompé, au péril de tout ce qu'il avait construit depuis... et peu importent les "Artifices". Le roman endosse, alors, le costume du thriller psychologique. 


Il n’avait aucun goût pour l’analyse, mais les pensées sont des chauves-souris qui tournent, sifflent et se cognent dans le clocher de la tête. P. 59

Dans une plume énergique et haletante, Claire BEREST dévoile des liens restés dans l'ombre et gardés secrets. Si la vie ressemble parfois à un jeu, il n'y a que l'écrivaine qui en connaisse toutes les cartes. Suspense assuré !

Ce que j'aime avec Claire BEREST, c'est que rien n'est jamais laissé au hasard, pas même les prénoms des personnages, savamment choisis. Si les titres des chapitres de "Rien n'est noir" étaient extraits d'un nuancier de peinture, une bien jolie manière de ponctuer l'itinéraire de Frida KAHLO, là, c'est une fable de La Fontaine, "Le Renard, le Loup et le Cheval", qui structure cet excellent roman policier. 

L'écrivaine montre son talent dans un registre littéraire très codifié. Elle nous livre un véritable page-turner.

Je crois que rien ne peut décemment l'arrêter. Au fil d’une trainée de poudre, Claire BEREST fait des étincelles, les détonations ne tardent pas à se faire entendre. Elle nous offre dans les toutes dernières pages un puissant feu d'artifice. 

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2021-09-21T06:00:00+02:00

La femme et l’oiseau de Isabelle SORENTE

Publié par Tlivres
La femme et l’oiseau de Isabelle SORENTE
Après « Un tesson d’éternité » de Valérie TONG CUONG, une lecture coup de poing, les éditons Lattès font une rentrée littéraire remarquée avec le roman de Isabelle SORENTE, « La femme et l’oiseau », la découverte pour moi d’une très belle plume.
 
Thomas a 91 ans. Il vit dans les Vosges dont le quotidien s’organise autour de sa randonnée matinale, là haut dans la colline, son rendez-vous avec les oiseaux. Il leur parlerait, depuis son retour du camp de Tambov en Russie où il a été emprisonné pendant 2 ans après avoir été enrôlé de force dans l’armée allemande. Il était là bas avec son frère, Alex, lui n’en reviendra pas. Le vieil homme est hanté par ces fantômes et lutte contre ses démons par des voies mystérieuses. Mona lui fait ses courses, entretient la maison et lui prépare les repas. C’est alors qu’il reçoit un appel téléphonique de sa petite nièce, Elisabeth, Directrice d’une société cinématographique. Elle lui demande de l’accueillir avec sa fille, Vina, qui a agressé un jeune homme et qui est exclu de son établissement scolaire. Là commence une toute nouvelle histoire…
 
Je suis littéralement tombée sous le charme de l’écriture envoûtante de l’autrice, puissante, un brin mystique. Isabelle SORENTE plante lentement le décor et brosse minutieusement les portraits de ses trois personnages. Il y a l’effet de rupture bien sûr avec l’événement qui touche directement Vina mais qui va rayonner et venir fragiliser les châteaux de cartes de chacun. Les passés sont douloureux, les secrets lourds à porter.
 
La gestation pour autrui dont Vina est le fruit n’est, elle, pas un secret. Isabelle SORENTE relate une histoire, méconnue qui a pourtant permis à de nombreuses familles d’enfanter, grâce à des mères porteuses en Inde. Georges et Elisabeth sont restés dans ce pays pendant 9 mois. Ils sont rentrés à San Francisco avec leur bébé de quelques jours. Mais cette histoire de maternité n’est pas sans laisser de trace… et nous amène à réfléchir. Cette pratique n'est interdite en Inde que depuis 2019.
 
Je me suis retrouvée subjuguée par la complicité du vieil homme avec son arrière-petite-nièce. Ce séjour va être l’occasion pour l’un et l’autre d’apprendre à se connaître et s’apprivoiser. Tous deux partagent quelques points en commun qui ne vont pas manquer de nourrir leur relation. J’ai particulièrement aimé la mutation des hommes au gré des événements, des rencontres, des confessions, et du pardon.


Parce qu’on est si vulnérable quand on n’est pas celui qu’on était, mais pas encore celui qu’on va devenir. P. 256

Et puis, il y a ce lien aux arbres et aux oiseaux tout à fait singulier comme un baume pour soigner ses plaies. L’écrivaine explique le parcours méditatif depuis sa source jusqu’à sa maîtrise. Je me souviens très bien du roman de Frédérique DEGHELT, « Sankhara » publié chez Actes Sud, qui fait l’éloge du silence pour se REconstruire et avancer. Là, il y a le silence aussi, mais il y a aussi et surtout le partage,


Il avait lu un jour que toutes les espèces vivantes cherchent à communiquer. Mais que signifie communiquer, si ce n’est partager un secret ? P. 386

une transmission entre deux générations, de quoi mettre le pied à l’étrier de Vina qui va vivre un parcours initiatique en version accélérée auprès de Thomas.


Quand tu commences à changer de point de vue, c’est un peu comme si… comme si tu apprenais à marcher. Tu commences à voir le monde de plus haut, alors forcément tu vois des choses que tu ne voyais pas avant. P. 262

Lui a appris l’exercice d’une femme, il y a longtemps maintenant. Elle lui a ouvert les portes de la liberté, intérieure et spirituelle. Thomas est un rescapé du camp de Tambov. Personnage de fiction, il est largement inspiré des Malgré-Nous. Le livre prend, de fait, une dimension historique, celle que j’aime tant côtoyer avec la littérature.

Je sors de cette lecture totalement fascinée.

Ce roman, lumineux, est captivant ! Il est tout juste lauréat du Prix de la Feuille d'Or 2021 décerné par France Bleu, France 3 et L’Est Républicain. Souvenez-vous, l'année dernière, le lauréat était "Ce qu'il faut de nuit" de Laurent PETITMANGIN chez La Manufacture du livre. Souhaitons que le roman de Isabelle SORENTE vive le même succès !

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2021-09-14T20:14:37+02:00

Le Monde qui reste de Pierre VERGELY

Publié par Tlivres
Le Monde qui reste de Pierre VERGELY

Éditions Héloïse D’ORMESSON 

 

Le premier roman de Pierre VERGELY, c'est un coup de coeur, l'occasion d'un nouveau clin d'oeil à Marie MONRIBOT et son "Coeur gros".

 

Nous sommes au début de la seconde guerre mondiale, le 10 mars 1941. Tout commence avec cette arrestation. Charles Vergely, surnommé « Finch », a 18 ans. Il se rend pour épargner ses parents. Suivront des interrogatoires musclés. Il est transféré au Cherche Midi, puis au Fresne. Son quotidien est rythmé par les actes de torture mais il ne lâchera rien. Non, l'ennemi n'obtiendra pas le nom de celui qui a commandité cette lettre à partir pour Londres. Ni Charles VERGELY ne cèdera, pas même par les autres prisonniers de son réseau. Les 17 accusés pour espionnage, aide à l’ennemi, opinions gaullistes… seront condamnés à mort par le tribunal militaire installé à proximité du Crillon à Paris. Dès lors, la vie prend une toute nouvelle dimension.

 

Avec ce roman historique, Pierre VERGELY rend hommage à son père, un soldat, un résistant, un jeune homme dont la maturité est redoutable.


Hier, avec mes camarades, nous avons gagné le plus grand des procès : nous avons acquis le pouvoir d’être tués pour nos idées. P. 74

Il n’a que 18 ans et pourtant, quel amour pour la patrie, quel sens du devoir ! Loin de ses parents, confronté à la haine de ses bourreaux, il garde la tête haute. Il est absolument incroyable de courage. S'il est abattu par l'ennemi, il veut pouvoir le regarder en face. Le pire des châtiments serait pour lui de mourir les yeux bandés.

 

Et puis, il y a la place du beau. Alors que tout n’est que misère, déchéance et insalubrité… Charles VERGELY mène une quête insatiable.


En caressant la beauté, l’imaginaire m’offre d’échapper à la laideur du temps présent. P. 121

C’est assez incroyable et pourtant… il a cette volonté et cette témérité qui font de lui quelqu'un d'exceptionnel. Pour surmonter la torture dont il était victime chaque jour, il avait choisi sa voie. Comme j'ai aimé ce passage sur les objets qu'il s'amuse à détourner de leurs usages. Ils ne sont pas nombreux dans la cellule mais à chacun, il porte une attention toute particulière et fait fonctionner son imagination pour lui trouver une nouvelle vocation, belle ou drôle bien sûr. Tout cela n'est qu'un jeu, n'est-ce pas !

 

Enfin, il y a la place des livres. Je n'ai bien sûr pas pu m'empêcher de noter toutes ces références distribuées à l'envi. Quelle émotion devant l'ouverture d'un colis reçu de sa mère dans lequel il trouvera savon, chaussettes tricotées et... "Jérôme 60°" de Maurice BEDEL. Si là n'est pas l'essentiel...

 

Chez les VERGELY, il y avait de l'amour, c'est certain. La relation de couple entre père et mère est nourrie de cette force que rien ne pourrait détruire, et puis, il y a celle de Charles entretenue alternativement avec son père et sa mère. Là, juste vous dire que j'ai été bouleversée par la lecture de quelques moments de complicité. Impossibilité de se toucher, de s'étreindre au parloir, il n'y a que les regards, mais quelle puissance ! 

 

Dans une plume tendre et délicate, le fils fait de son père un personnage de roman. Il dresse un portrait éminemment honorable d’un résistant et assure la mémoire de celles et ceux qui ont donné leur vie pour leur pays. Pierre VERGELY réussit à traiter un sujet grave avec humour, c'est la preuve de son immense talent.

 

Ce roman, c’est une prouesse littéraire, un premier roman EXTRAordinaire. Il fait partie de la présélection des Talents Cultura 2021 !

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2021-09-10T10:14:45+02:00

Au-delà de la mer de Paul LYNCH

Publié par Tlivres
Au-delà de la mer de Paul LYNCH

Albin Michel

 

Bolivar commence sa journée. Il est prêt à partir pêcher en mer. Rien ne saurait l’arrêter, ni son chef, Arturo, qui l’intime de rester à terre, ni la tempête annoncée par les services de météo, ni l’absence d’Angel, son binôme habituel, ni même Hector, l’adolescent recruté par défaut. Il est fou mais le voilà à bord de son panga. Son objectif, s’éloigner de la côte d’une centaine de milles pour accéder à sa zone de pêche favorite, les autres, les « gosses », ne s’y aventurent pas, c’est « le bout du monde ». Bientôt le vent se lève, les déferlantes aussi, l’eau envahit le bateau, il faut l’écoper… au péril de sa vie. Là commence une toute nouvelle histoire !

 

Dans un environnement de fiction et dans le huis clos du bateau de pêche, les deux hommes de deux générations différentes soumis à la furie des éléments, au rythme des levers et couchers de soleil, à l’action du sel sur les corps et les âmes…


Il commence à se dire que tous ses souvenirs vont disparaître, comme si le sel était en train de ronger l’espace où les images sont encloses. P. 127

ils vont progressivement tisser le fil d’une certaine forme d’amitié, contraint par les éléments à la solidarité. 

 

Au rythme de la réminiscence des souvenirs et des introspections de chacun…


Il se tait pour se plonger dans une vision intérieure qui le ramène vers les lieux d’autrefois. P. 96

les hommes improvisent la confession à haute voix de leurs maux, leurs fautes, leurs regrets. Et si leur dessein devenait maintenant la quête du pardon ?

 

Entre les phases de sommeil et d’éveil, rêve et réalité, hallucination et matérialité, les mots posés sur les émotions sont profondément touchants. J’ai senti mon coeur se serrer et s’étreindre.

 

Et puis, j’ai succombé devant les philosophies de vie, ou de mort, des deux personnages. À chacun son parti pris (sans aucun jugement de l’auteur), tout est affaire de volonté, de « force vitale », un concept que Paul LYNCH se plaît à explore, pour notre plus grand plaisir.


[…] celui qui choisit de mourir plutôt que de vivre est le seul à comprendre ce qu’est la liberté. P. 182

Dans une plume onirique que je découvre, Paul  LYNCH nous transporte au fil de l’eau et nous offre un formidable voyage. J’ai noté des dizaines de citations, de quoi alimenter quelques chroniques à venir 😉

 

Merci Sandra pour cette très belle nouvelle référence du Book club.

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2021-09-08T06:00:00+02:00

SAINT PHALLE Monter en enfance de Gwenaëlle AUBRY

Publié par Tlivres
SAINT PHALLE Monter en enfance de Gwenaëlle AUBRY

Éditions Stock

Il y a plusieurs manières d’aborder l’œuvre monumentale de Niki de SAINT PHALLE, aller dans un musée, naviguer sur la toile, lire le roman « Trencadis » de Caroline DEYNS ou bien « SAINT PHALLE Monter en enfance » qui sort aujourd’hui en libraire, un livre de Gwenaëlle AUBRY.

Au fil de XII chapitres, dont les titres sont choisis parmi les vingt-deux cartes du jeu, les Arcanes majeurs, Gwenaëlle AUBRY propose une forme de médiation artistique singulière autour de l’œuvre de Niki de SAINT PHALLE, le Jardin des Tarots réalisé sur la colline de Garavicchio en Toscane.

Elle déroule le fil de l’existence d’une artiste hors norme. La vie avait bien mal commencé pour elle avec ce viol incestueux à l’âge de 11 ans, l’été des serpents. A l’instar de sa mère qui voulait tout cacher, Niki de SAINT PHALLE montre tout, elle se joue de tout pour mieux se venger. Elle se marie avec Harry MATHEWS comme les règles de la bourgeoisie l’y obligent. C’est avec lui qu’elle a deux enfants mais ils ne sauraient la retenir au foyer familial. L’appel de l’art est trop fort. Elle rencontre Jean TINGUELY avec qui elle va jouir de l’existence. Lui est un passionné de Formule 1. Tous deux me font penser au couple formé par « Gabriële » BUFFET et PICABIA. Ils sont fougueux, ils croquent la vie à pleines dents, enivrés par la vitesse de leur bolide comme des événements.

Leur amour, Niki de SAINT PHALLE le qualifie d’une

amplification l’un de l’autre P. 111

Niki de SAINT PHALLE et Jean TINGUELY ont ce point commun d’être des victimes de violence de leur père, à eux deux, ils en feront une force, un élan de création. Il y a, à partir de 1961, les tirs de carabine. Dans un contexte géopolitique des plus explosifs, elle tire sur les hommes, son père, sa mère, les institutions, l’Eglise… donnant naissance à des coulées de couleurs primaires, puis noires, sur des tableaux blancs faits de plâtre et mille et un objets collés, souvent coupants, tranchants… Il y aura ensuite les mariées, et puis, naîtra Hon, en 1966 à Stockholm,


La plus grande putain du monde

Dès lors, plus rien ne peut les arrêter. En référence au roman de Ralph ELLISON « L’Homme invisible » sorti en 1952, Niki de SAINT PHALLE créera sa première Nana en 1966, Black Rosy en hommage à Rosa Parks.

De là à imaginer la création du Jardin des Tarots, il n’y a qu’un pas que les artistes franchiront main dans la main.

Dans une narration à la première personne du singulier, Gwenaëlle AUBRY prête sa plume tantôt à la voix de Niki de SAINT PHALLE, tantôt à sa démarche personnelle. J’ai beaucoup aimé le croisement des trajectoires et le concept de « Monter en enfance ».


Sans doute sait-elle que ce ne sont pas les monstres qui pourchassent les enfants, mais que l’enfance est elle-même le monstre auquel on tente, sa vie entière, d’échapper. P. 29

Toute la vie de Niki de SAINT PHALLE aura été un combat…


Mers du Sud, neiges éternelles ou brasier sacrificiel : elle cherche l’élément où disparaître, où se dissoudre pour mieux renaître. […] C’est comme si elle avait besoin de réunir en un seul geste ce qui la tue et ce qui la sauve. D’embrasser de très près ce qui la menace pour forcer son salut. De plonger dans le noir pour en faire surgir la couleur. P. 244/245

pour notre plus grand plaisir aujourd’hui.

Je suis totalement fascinée par le personnage, la femme, la féministe, l’artiste. Merci infiniment, Gwenaëlle AUBRY, de nous offrir, avec ce merveilleux opus, l’opportunité de renouer avec cette grande femme de l’Art. Je sors enivrée de l'avoir accompagnée tout au long de ces 278 pages.

Cet essai fait partie de la première sélection du Prix Renaudot. Bravo !

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2021-09-07T21:47:38+02:00

Enfant de salaud de Sorj CHALANDON

Publié par Tlivres
Enfant de salaud de Sorj CHALANDON

Éditions Grasset

Je referme « Enfant de salaud », le 10ème roman de Sorj CHALANDON, et suis sous le choc d’une telle prose, d’une telle mise en abîme de deux trajectoires.

Tout commence avec la visite de la Maison d’Izieu dans l’Ain, celle qui a accueilli une colonie d’enfants, celle qui les as vus raflés le 6 avril 1944 par la Gestapo. 44 enfants ont été déportés avec les adultes qui s’occupaient d’eux. Le narrateur, journaliste, ressent au plus profond de son corps les vibrations de cette maison. Il repart avec plus de mystères à élucider que de réponses aux questions qu’il se posait à son arrivée. Peut-être que le procès de Klaus BARBIE lèvera le voile sur son lot ignoble de la grande Histoire, à moins que ça ne soit les confrontations avec son propre père qui finissent par l’éclairer…

Sorj CHALANDON fait de son histoire familiale, une nouvelle fois, le sujet d’un roman. La littérature lui permet de jouer avec les temporalités et d’orchestrer la synchronisation de deux formes de procès. Il y a celui qui est grand public, en 1987, devant la Cour d’Assises de Lyon. Il y a celui qui se passe au sein d’un microcosme familial. Dans les deux cas, l’auteur est en quête de vérité, qu’il s’agisse de son cadre professionnel comme de l’intime.

Les premières pages sont absolument glaçantes. Elles permettent à l’auteur d’honorer la mémoire des déportés d’Izieu, de laisser une trace pour les générations à venir. Qu’on se le dise. Tous ont été transférés vers les camps de la mort parce qu’ils portaient une étoile jaune.

Mais très vite, le roman se focalise sur le père de l’auteur, un mythomane, un affabulateur, un usurpateur. Le journaliste professionnel mandaté pour couvrir le procès de Klaus BARBIE découvre un être porté par un dessein abject.


Être anonyme, ta vie entière s’est construite autour de cette menace. P. 144

J’ai été frappée tout au long de cette lecture, coup de poing, par l'omniprésence de la fuite.

La fuite du père qui s’est toujours sorti d’affaire, changeant de camp comme de chemise, portant indifféremment la Croix de Lorraine et la croix gammée. Il n’a ni honte, ni honneur, c’est le salaud tel que Sorj CHALANDON le définit :


Le salaud, c’est l’homme qui a jeté son fils dans la boue. Sans traces, sans repères, sans lumière, sans la moindre vérité.

L’auteur se dit trahi par son père. Depuis sa plus tendre enfance, depuis la révélation de son grand-père :


Ton père pendant la guerre, il était du mauvais côté. P. 32

il n’a eu d’objectif que de découvrir les activités de son père pendant la seconde guerre mondiale. 

La fuite, c’est aussi la voie empruntée par celui qui sera condamné à perpétuité. Klaus BARBIE a usé du droit français pour échapper lors de son procès au regard de ses victimes, aux témoignages des actes de tortures qu'il avait ordonnés.

La narration à la seconde personne du singulier est d'une force redoutable, les mots tranchants, les silences assourdissants, la fin magistrale.

Les jurés du Prix Goncourt ne s’y sont pas trompés. Il s’agit là d’un nouveau coup de maître de l’auteur, il figure dans la première sélection. Haut les cœurs pour ce grand homme de la littérature !

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2021-09-03T06:00:00+02:00

Maikan de Michel JEAN

Publié par Tlivres
Maikan de Michel JEAN

Éditions Dépaysage

Nouvelle lecture largement recommandée par la team de « Varions Les Éditions en Live » (Vleel). Vous vous souvenez peut-être de

"Tu parles comme la nuit" de Vaitiere ROJAS MANRIQUE aux éditions Rivages

ou bien "Un jour ce sera vide" de Hugo LINDENBERG aux éditions Christian BOURGOIS,

ou encore "Viendra le temps du feu" de Wendy DELORME aux Editions Cambourakis

et bien, une nouvelle fois, je me suis laissée porter par ses références, et j'ai sacrément bien fait.

"Maikan" de Michel JEAN est une lecture coup de poing, un CRI !

Audrey Duval, Avocate, se voue chaque année à une cause solidaire. Loin des milieux huppés qu’elle fréquente habituellement, elle se retrouve en quête d’une vieille femme, Marie Nepton, dont elle souhaite percer le jour. Elle a disparu de tous les radars alors que le gouvernement lui doit une indemnité pour se faire « pardonner » de ce que le régime, de concert avec le clergé, a causé à son peuple, les Innus de Mashteuiatsh, des Amérindiens. Nous sommes en 1936 quand les politiques décident d’assimiler des « sauvages », les éduquer, mais là commence une autre histoire.

Alors que le Canada est aujourd’hui largement plébiscité pour les modalités de participation de ses citoyens,  j’étais loin d’imaginer qu’il était, dans une histoire récente, l’auteur d’un génocide culturel. La révélation qu’en fait Michel JEAN dans "Maikan" m’a touchée en plein coeur, c'est un CRI qu'il hurle lui-même, il dédie effectivement son roman à "plusieurs membres de sa famille qui ont fréquenté le pensionnat de Fort George".

J’ai été subjuguée, je dois bien le dire, par la beauté des premières pages, des descriptions tout à fait fascinantes de la nature, mais aussi des us et coutumes des Innus, peuple nomade, qui, au fil des saisons, migrait pour chasser et ainsi se nourrir, se vêtir… J'ai été fascinée par la transmission de savoirs entre générations. Chez lui, nul besoin de mettre des mots sur les gestes... 


Pour la première fois, Charles allait diriger sa propre embarcation, sans sa mère pour le guider. Mais il savait déjà comment le manier, même dans les eaux tumultueuses de la crue printanière. Il n’avait qu’à imiter les gestes qu’il l’avait vue répéter au fil du temps. Des gestes qui, sans qu’il s’en rende compte, faisait partie de lui désormais. P. 92

Mon CRI d'indignation a été d'autant plus grand quand j'ai vu les enfants des Innus arrachés à leurs familles, sous peine de représailles, pour les civiliser. Ils avaient entre 6 et 16 ans. Mais de quel droit ? Et quand j'ai découvert à quel point ils étaient humiliés, maltraités, violés... par les religieux, de l'indignation, je suis passée à la colère. S'il ne suffisait pas de leur faire oublier tout ce qui constituait leurs origines culturelles, il fallait encore qu'ils les violentent à outrance. Qui étaient les sauvages ?


Même une longue vie comme la sienne ne suffit pas à apaiser la colère qui brûle le cœur de l’Innue quand elle évoque le jour du départ pour Fort George. P. 175

Des pensionnats comme Fort George, il y en a eu 139 au Canada, 4 000 enfants y sont morts. Avec ce roman, "Maikan" qui veut dire les loups, Michel JEAN assure la mémoire des Amérindiens sacrifiés au titre d'une politique ignoble. Il donne de l'écho aux procédures juridiques toujours en cours contre l'Etat pour les indemnisations des familles. La narration qui fait se croiser fiction et réalité avec des personnages de femmes remarquables, Audrey et Marie, permet aussi de créer du lien entre deux périodes, les années 1930 d'une part, les années 2010 d'autre part. Le procédé est ingénieux et parfaitement réussi.

La plume est d'une très grande sensibilité, elle est soignée comme la qualité des première et quatrième de couverture, bravo. 

Ce roman, c'est un CRI du coeur pour ce qu'il dévoile de la grande Histoire, qu'on se le dise. Plus jamais ça (si seulement on pouvait encore l'espérer...) !
 

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2021-08-31T18:21:15+02:00

Simone de Léa CHAUVEL-LEVY

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Photo de Simone copyright de Man RAY 1927

Photo de Simone copyright de Man RAY 1927

 
J’aime profondément découvrir le Paris des années 1920-1930. Mais si des romans font aujourd’hui la part belle aux hommes et femmes célèbres, j’aime aussi sortir des sentiers battus. C’est précisément ce que nous offre Léa CHAUVEL-LEVY avec son premier roman, « Simone ».
 
Simone Rachel KAHN vient de subir un avortement clandestin. Nous sommes en 1920. Elle a 23 ans, 10 de plus que ce terrible jour où elle a été violée sur le chemin de la boulangerie. Ces deux faits resteront cachés des siens. La haute bourgeoisie ne saurait accepter ces mésaventures. Et puis, l’histoire d’amour avec Voldemar est sans lendemain. Il part six mois aux Amériques. Enfin, Simone, jeune femme cultivée, passionnée de littérature, est promise à un fils de bonne famille. C’est pourtant pour André qu’elle va vibrer, André BRETON, l’un des « trois mousquetaires » comme ils sont appelés à l’époque. BRETON, SOUPAULT et ARAGON sont les fondateurs de la revue Littérature dans laquelle des toiles de Jean BRAQUE, PICASSO… sont publiées, comme des textes de Jacques RIGAUT, l’ami de Simone. Il n’en faudra pas plus pour que ce petit monde se croise, s’apprécie, se séduise… et s’énamoure.
 
Dans un roman construit en trois parties, Léa CHAUVEL-LEVY retrace cette année de l’existence de Simone qui la prédisposera à un mariage SURREALISTE. L’acceptation de cet homme, sans argent, par la haute société, n’a pas été sans heurt mais Simone fera preuve de persévérance et de conviction.
 
Ce roman, c’est une ode à la complicité de femmes. Il y a l’amitié avec Bianca MAKLES, il y a aussi tous ces moments passés par Simone avec Janine, sa soeur, Denise, sa cousine, dans la région strasbourgeoise, sous l’oeil attendri d’une tante, plus moderne et plus ouverte d'esprit que sa mère avec qui les relations sont particulièrement tendues.
 
Et puis, il y a cette histoire d’amour avec André, enfin, une histoire… dont Simone ne soupçonne pas l’issue., une histoire différente de ce qu’elle a pu vivre par le passé. Peut-être est-ce ça, l’amour ?
 


L’amour possède une emprise stupéfiante sur le temps, qui semble, parfois, le faire reculer. P. 136

Vous ne vivrez pas la fougue de Gabriële BUFFET et PICABIA avec leurs départs en trombe en voiture décapotable. Non, avec Léa CHAUVEL-LEVY, vous allez vivre au rythme lent de l'apprivoisement entre deux êtres que tout oppose. Avouons le, c’est un peu le choc des cultures entre Simone et André, ça méritait bien que leur relation démarre tout en douceur... 
 
L’amour que partagent Simone et André est singulière, c’est d’abord l’amour des mots, l’amour de la langue, l’amour de la littérature…


C’était pour ces moments d’osmose avec un texte qu’elle aimait tant la littérature : lorsque les mots se posent si parfaitement sur un état. P. 107

Léa CHAUVEL-LEVY fait de Simone un personnage de roman dont le portrait est brossé dans une plume raffinée. Les mots sont tendres, les phrases délicates, c’est assurément un beau roman historique, un roman original qui rend à Simone ce que BRETON lui doit !

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2021-08-20T06:00:00+02:00

Viendra le temps du feu de Wendy DELORME

Publié par Tlivres
Viendra le temps du feu de Wendy DELORME

Editions Cambourakis

Ce roman m’a mis la tête à l’envers, il m’a déchiré le coeur, il m’a désarçonnée comme j’aime que la littérature le fasse. Quelle sacrée référence Sandra, chapeau bas !

Qui n'a pas rêvé ces dernières semaines, ces derniers mois, de mettre les voiles, lever le camp et partir se ressourcer en pleine nature, loin des autres ? Il suffit, s'il en était nécessaire, de s'intéresser à l'initiative de Abraham POINCHEVAL pour se convaincre de la nécessité pour chacun de trouver un refuge.

Dans ce roman, c'est un peu le sujet !

Il y a la montagne, de l'autre côté du fleuve. Là vit une communauté de femmes qui font l'expérience d’un monde différent, un mode de vie alternatif à la dictature qui sévit. Parce que, de ce côté du fleuve, dans la plaine, les livres et les films sont interdits, l'affichage l'est tout autant, le simple fait de lire est répréhensible, un couvre-feu est imposé, un Pacte national organise la vie d’une société largement composée de seniors. Et pour cause, les jeunes, totalement désabusés devant l'avenir qui leur était proposé, ont choisi la méthode radicale. Ils se sont immolés ou bien ont cessé de s'alimenter. Ce sont les derniers actes de résistance d'une génération bafouée. Côté climat, les températures caniculaires grillent tout sur leur passage. L'instant de rupture n'est pas loin. D'ailleurs, les premières lignes de ce résumé sont désormais à conjuguer au passé. La communauté n'existe plus. Les femmes non plus. Seule Eve, qui y a vécu une dizaine d'années, qui y a eu une histoire d’amour avec Louve et qui a finalement décidé, un jour, avec sa petite fille, de déserter pour retrouver le monde d’avant, est aujourd'hui la seule survivante de la communauté. Elle seule peut témoigner de ce qui se passait là-bas !

Cette communauté avait été créée il y a une trentaine d'années par des femmes, un peu à l'image des Guérillères de Monique WITTIG de 1969. A la base, c'était des militantes, des combattantes, qui imaginaient pouvoir vivre autrement et elles l'ont fait !

Un temps, j'ai crû à un roman d'anticipation, mais, ne vous y trompez pas, il s'agit bien d'une dystopie. Par la voie de femmes dont les portraits sont saisissants, l'autrice offre une narration polyphonique dont la mélodie monte crescendo. Le propos est d'une puissance rare, servi par une plume très poétique qui permet de retrouver, parfois, sa respiration.


Ce sont elles qui ont pris une insulte et l’ont polie et retapée, l’ont fait briller comme un joyau taillé dans les pierres blanches de la montagne, pour s’en faire un blason. P. 26

Dans toute société, le renouvellement des générations repose sur la natalité. De ce côté du fleuve, les pauvres sont stérilisés, les riches condamnés à se reproduire, à chacun sa contribution au régime totalitaire ! A travers le personnage d'Eve, cette mère, l'autrice explore le sujet de la maternité comme la première étape d'une longue série, ainsi vont les apprentissages, la transmission des savoirs, et des peurs aussi. Comment résister au monde qui l'assaille ? Comment protéger sa fille des autres ? Comment lui donner cet équilibre dont l'enfant a besoin pour grandir, se construire ? On mesure par sa voix toute la fragilité de l'édifice...


Élever des enfants est sans doute la tâche la plus difficile qu’on puisse imaginer, et celle qui demande le plus d’humilité. P. 56

Ce roman, vous l'avez compris, c'est une petite bombe.

Derrière un propos militant et féministe, n'oublions pas qu'il est édité dans la collection "Les sorcières", il y a de la sensibilité et de la tendresse, l'approche du corps est très sensuelle, ce qui en fait, aussi, un roman très émouvant, à l'image de la première de couverture que je trouve particulièrement belle et inspirante. Elle est illustrée par Karine ROUGIER, "Dancing to restore an eclipse moon", une danse d'ivresse des soeurs de la communauté aux portes d'un jardin de cocagne.

Je crois que je n'ai pas trouvé mieux que cette citation pour le qualifier :


J’ai lu. Les mots, incandescents, habitent ma rétine. P. 131

Les mots de Wendy DELORME sont autant d'étincelles au service d'un discours vif et passionné, à moins que ça ne soit la situation d'aujourd'hui qui ne soit tout simplement inflammable.

Ce roman, c'est une nouvelle référence de mon book club, je vais de surprise en surprise avec des livres tout à fait... inoubliables, comme :

« L’ami » de Tiffany TAVERNIER

« Il n’est pire aveugle » de John BOYNE,

« Les mouches bleues » de Jean-Michel RIOU,

« Il fallait que je vous le dise » de Aude MERMILLIOD, une BD,

« Le message » de Andrée CHEDID

Mesdames, j'ai tellement hâte de vous retrouver, j'en veux encore !

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2021-08-18T06:00:00+02:00

Un tesson d'éternité de Valérie TONG CUONG

Publié par Tlivres
Un tesson d'éternité de Valérie TONG CUONG
Lattès
 
Valérie TONG CUONG nous revient avec un nouveau roman, un thriller psychologique de haute volée : "Un tesson d'éternité", sa rentrée littéraire promet d'être fracassante !
 
Anna et Hugues habitent une villa surplombant la mer, ils font partie de ces gens privilégiés, à l'abri de tous soucis financiers, bien intégrés dans les sphères de pouvoir des CSP+. Ils ont un fils, Téo, de 18 ans, qui vient d'être accepté dans une école de commerce prestigieuse. Il s'apprête à passer son bac quand il est interpellé et mis sous les verrous pour agression et coups portés à un agent de police lors d'une manifestation. Les réseaux sociaux s'emballent. Ils médiatisent l'événement qui se retrouve sur les grandes chaînes de télévision. Léo devient le héros d'un mouvement de rébellion contre les forces de l'ordre dont les parents se seraient bien passés. Anna est pharmacienne dans le Village. Hugues est sur un nouveau poste, à la culture, à la mairie. Dès lors, c'est, pour tous les trois, une nouvelle page de leur histoire qui s'écrit...
 
Avec les années, et les différents romans déjà publiés, je me suis quelque peu habituée à la force de frappe de Valérie TONG CUONG mais là, croyez-moi, elle bat tous les records.
 
D'abord, l'écrivaine a un talent fou pour planter le décor en quelques mots et vous prendre à la gorge dès les premières lignes.


La voici au sommet d’une pente vertigineuse, du savon sous les semelles. À cet instant, elle pense encore pouvoir en contrôler la descente. P. 50

Je le sais, et pourtant, je me suis retrouvée piégée par les événements et l'ambiance incandescente. Valérie TONG CUONG ne desserrera l'étau qu'à la toute dernière ligne du livre, vous voilà prévenu.e.s.

Ensuite, il y a la focale posée par l'autrice sur Anna, le personnage principal de ce roman, une femme dont les origines et la vie d'adolescente ressurgissent dans ce qu'elles ont de plus misérables. Par la voie d'une alternance des chapitres, tantôt au présent, tantôt au passé, Valérie TONG CUONG réussit à tisser un fil ténu mais terriblement solide entre le destin de la mère et son fils. Anna va jouer la libération de son fils, à moins que ça ne soit la sienne…


D’où Anna venait, le monde n’était pas régi par des règles mais par la loi du plus fort, et le plus fort contrôlait par la peur. P. 189

Et puis, il y a la relation de couple qui va être explorée minutieusement par l'écrivaine, une relation mise à mal bien sûr par l'incarcération de leur fils et la pression sociale exercée.


Mais cette distance, cette absence de corps, de mots, ce vide en somme, c’est une gangrène qui les grignote une seconde après l’autre. P. 102

Avec ce roman, Valérie TONG CUONG explore des sujets d'actualité comme les manifestations des gilets jaunes et autres mouvements de foule contre tout ce qui représente l'autorité, le racket et le harcèlement scolaire… Mais elle ne saurait s'en contenter, non, ce qu'elle va scruter, c'est la hiérarchie, la colonne vertébrale de notre société, le déterminisme de nos origines dans ce qu'ils disent de nos comportements d'adulte... Par la voie d'Anna mais aussi d'une autre femme qu'elle va régulièrement croiser dans sa « nouvelle » vie, quand les masques tombent, les réalités vont éclabousser les persoen pleine figure.

Celle qui m'a captivée tout au long du roman, c'est Anna, une femme qui, derrière les apparences, s'attache à colmater les brèches. Quand elle se rend compte que l'édifice se fissure, elle se lance corps et âme dans le combat, elle n'a rien à perdre, ou presque.

J'ai été totalement fascinée par son rôle de mère et l'évolution de sa psychologie au fil des actualités qui l'assaillent. Valérie TONG CUONG avait déjà montré son talent dans ce registre avec "Les guerres intérieures", mais là, croyez moi, c'est de la haute volée, un coup de maître, une lecture coup de poing, quoi !

Le roman est haletant, le rythme soutenu, la fin vertigineuse, un thriller psychologique dans toute sa splendeur.

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2021-08-13T19:25:48+02:00

Les enfants véritables de Thibault BERARD

Publié par Tlivres
Les enfants véritables de Thibault BERARD

Les éditions de L’Observatoire

Coup de coeur une nouvelle fois pour la plume de cet auteur. Touchée en plein coeur par le trop plein de tendresse et d'amour. Vous vous souvenez peut-être de son premier roman "Il est juste que les forts soient frappés" sélectionné par les fées des 68 Premières fois... et bien il nous revient avec la suite de sa saga familiale.

Théo élève seul ses enfants, Simon et Camille, de 7 et 4,5 ans, depuis le récent décès de sa compagne Sarah. Cléo fait son entrée, tout en délicatesse, dans ce cocon familial meurtri. Elle est douce, Cléo, elle est gentille, et puis, c'est l'amoureuse de papa, alors chacun lui fait une petite place mais les démons ne cessent de hanter tout ce petit monde. Derrière les sourires se cachent la douleur de l'absence et du manque, la peur de la mort aussi. S'il est difficile d'accepter cette nouvelle présence et le petit pas de côté fait avec les habitudes, ce n'est pas plus simple pour Cléo, qui, elle-même, a connu une famille loin des standards. Elle a été élevée par son père, Paul, dans la vallée de l’Ubaye. Quand elle n'avait que 7 ans, elle a dû faire une place à César dont le père, alcoolique, était décédé. Il habitait juste à côté et Paul avait un grand coeur, alors, il l'avait adopté. Quant à Solène, c'était le fruit d'une relation extraconjugale. Diane Chastain n'a jamais assumé son rôle de mère. Cette « mère-herbe-folle » avait besoin d'air et disparaissait régulièrement. Après 15 mois d'absence, elle est rentrée à la maison. Elle était enceinte. Là aussi, Paul a fait amende honorable. Il aimait trop sa femme pour ne pas accepter ce bébé à naître. Alors pour Cléo, cette entrée en matière, c'est un peu comme un plongeon vers l'inconnu !

Dès les premières pages, je me suis prise à penser que mon hamac allait rapidement devenir une piscine ! A la page 54, les premières larmes coulaient sur mes joues, des larmes de chagrin mais aussi, des larmes de bonheur, le bonheur de lire des mots aussi forts, aussi beaux.

Thibault BERARD explore avec gourmandise et tout en délicatesse l'entrée de Cléo, le personnage principal de cet opus, dans la famille de Théo. Il s'agit d'un lent apprivoisement, de l'un, de l'autre, des uns, de l'autre, parce que oui, il y a une communauté initiale... à trois, et un individu de plus qui va progressivement chercher sa place, un peu comme un corps étranger à greffer dont on attend l'acceptation ou le rejet. Au gré, des opportunités, festives les premières, courantes de la vie pour les suivantes, les choses lentement s'organisent sous l'autorité d'un chef d'orchestre, Théo, le dénominateur commun de tous. Théo c'est le père, Théo c'est l'homme fou amoureux de Cléo, Théo c'est l'amant de Cléo.

Les fondations de cette nouvelle famille reposent sur ses épaules, à lui. C'est un sacré pari pris sur l'harmonie d'un groupe, l'alliance entre ses membres, la solidarité, la fraternité, l'équilibre, tout ce qui a besoin, pour se construire, de beaucoup d'amour, mais aussi, de mots. Avec Thibault BERARD, je suis toujours impressionnée l'exploration des maux. A chaque sujet, l'expression et le partage de sentiments, d'états d'âme, d'émotions que l'auteur sait allégrement transmettre à ses lecteurs.

Thibault BERARD traite ici magnifiquement de la mère, légitime et d'adoption, de son rôle, de sa place. A travers deux personnages qu'il fait se croiser, celui de Diane Chastain, la mère de Cléo, cette actrice qui a préféré se consacrer à sa vie professionnelle, et celui de Cléo qui consacre ses jours et ses nuits à tisser du lien. Ce que j'aime chez Thibault BERARD, c'est qu'il n'y a pas de jugement, chacun mène sa vie comme il croit bon de la mener, faisant des choix, les assumant... ce qui n'empêche pas d'avoir des prises de conscience et de vouloir changer du tout au tout.


Ils me manquaient pas comme après une longue absence ; ils ne me manquaient pas non plus comme un être aimé à qui l’on a un peu oublié de penser se rappelle brusquement à vous… Non : ils me manquaient à la façon dont un édifice s’avère soudain manquer de fondations. P. 98

L'écrivain restitue magnifiquement les sensations des femmes et leur rôle dans l'approche des enfants, ces trésors de candeur, qu'elles vont accompagner, au fil du temps, dans leur construction d'adulte. Il est question de transmission dans la relation et de confiance pour permettre à chacun de trouver sa voie, s'émanciper et passer à l'expression de soi... Ainsi se construit une constellation avec toutes ces étoiles qui ne demandent qu'à scintiller.


C’était impressionnant et, pour tout dire, vaguement dérangeant, de voir ce visage d’ordinaire si inexpressif se parer du masque de la concentration extrême, tandis que ses mains s’agitaient sous lui, expertes, agiles comme des serpents. P. 42-43

Ce roman, une nouvelle fois, est largement inspiré de la vie personnelle de l'auteur, mais pas que. Il y a aussi toute une part de son livre suggérée par son imaginaire. Et ce qui est merveilleux chez Thibault BERARD, c'est le jeu de la narration. Si dans les premières pages, il prête sa plume à Diane Chastain, un personnage féminin, il trouve un équilibre ensuite avec le "je" de Paul, son compagnon. Et puis, un peu comme quand vous montez dans un manège de chevaux de bois, passée l'installation, il y a la mise en mouvement dans un rythme lent, s'accélérant progressivement pour terminer dans un tourbillon enivrant. Là, les voix se multiplient, résonnent entre elles, se lient, se croisent, s'entrecroisent... dans une ivresse totale.

L'écrivain, qui a le souci du détail, pousse la fantaisie jusque dans les titres de chapitres qui, pour certains, prendront la forme d'une ritournelle.

La personne qui m'a offert ce roman (et qui se reconnaîtra) m'a fait un magnifique cadeau, de ceux que l'on n'oublie pas. Jamais le "Coeur gros" de Marie MONRIBOT n'a été aussi à propos.

Impossible de vous quitter sans la playlist de Thibault BERARD, j'y ai choisi "Ready to start" de Arcade Fire. Cette chanson colle à merveille au propos, je vous assure, parce que... je ne vous ai pas tout dit !

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2021-08-10T17:00:00+02:00

Là où nous dansions de Judith PERRIGNON

Publié par Tlivres
Là où nous dansions de Judith PERRIGNON

Rivages

Ce roman, c'est d'abord une rencontre à l'UCO d'Angers à l'initiative des Bouillons, un moment hors du temps à se laisser porter par la douce voix de l'écrivaine, Judith PERRIGNON, que je ne connaissais pas encore mais qui a su me captiver par son propos.

On part pour Détroit, aux Etat Unis.

Le 29 juillet 2013, un jeune homme vient d'être retrouvé mort au pied de tours abandonnées. Il a été assassiné d'une balle dans la tête. Sarah travaille dans les services de Police. Elle est chargée de trouver l'identité de ce corps dont la morgue regorge. Dans un territoire gangrené par la pauvreté (les familles n'ont même plus les moyens d'offrir des funérailles à leurs proches  et préfèrent les laisser là) et la délinquance (des crimes, il en arrive tous les jours), Sarah sait dès les premiers instants que celui-là n'est pas d'ici. Frat Boy, c'est comme ça qu'elle l'appelle, va rapidement devenir une obsession pour elle. Là commence une nouvelle histoire !

Mais que l'on ne s'y méprenne pas, ce roman n'est pas un policier à proprement parler. L'enquête, que va mener Sarah, est en réalité un prétexte pour relater l'Histoire foisonnante d'un territoire sur 7-8 décennies.

Il y a les années 1930 avec l'industrialisation de la région, la production d'automobile dans des entreprises monumentales qui sont la fierté des Etats-Unis, Ford, Chrysler et bien d'autres. C'est aussi à cette époque-là qu'est construit le Brewster projet, une vaste opération de construction de logements modernes pour les plus démunis en remplacement des taudis démolis. Eleanor ROOSEVELT, la première Dame des Etats Unis, en assure la promotion en 1935, avec son frère. Imaginez, dans chaque logement, une salle de bain...  C'est l'euphorie, chacun veut y avoir sa place. Malheureusement, la vie n'y sera pas toujours aussi rose et aboutira à la faillite en 2013 de Détroit, une ville exsangue, à l'agonie, dont la gestion est confiée à un manager parachuté là pour se substituer au Maire de la cité. Les rues ne sont plus éclairées la nuit. Les crimes racistes font l'actualité. Les animaux sauvages se réapproprient lentement les logements vidés de leurs occupants. 


Nous n’avons pas défendu le quartier, il a cédé la place comme un cœur brusquement s’arrête. C’est une attaque cardiaque massive. P. 117

Judith PERRIGNON met le doigt sur une certaine forme de déterminisme, celui des formes urbaines et du niveau de standing des logements. Si nous avons beaucoup parlé ces dernières années du déterminisme territorial, il en est un qui mute avec les années. A Détroit, c'est particulièrement vrai et la vague de gentrification engagée aujourd'hui est là pour nous en convaincre.

Parlons aussi des hommes et des femmes qui vivaient là. Dans les années 1930, il y avait des enfants qui allaient à l'école, des parents qui faisaient leur ravitaillement dans les magasins de Hastings Street, des familles qui se retrouvaient pour faire la fête... La musique y occupait une place privilégiée. C'est d'ailleurs là que naissent Les Supremes... Flo, Mary et Diane sont trois jeunes filles de Détroit. Par la voie de leur médiatisation, c'est tout l'honneur d'une cité qui vibre. Avec la Motown, c'est l'émergence de tout un tas de talents, à l'image de Marvin GAYE...


C’est une petite usine à tubes, cette Motown, pas une fabrique à divas, une entreprise noire-américaine éprise d’argent et de gloire, qui a choisi quelques enfants de la ville, peut-être les plus talentueux, en tout cas les plus chanceux, qui les as confiés aux soins de quelques génies de la mélodie et du rythme, pour son plus grand bénéfice. P. 110

Par la voie de la musique, c'est l'ascension d'une communauté à laquelle on assiste. Les Noirs se retrouvent au-devant de la scène...


On n’était plus des nègres, mais des artistes noirs, et ça changeait tout. P. 151

Et puis, il y a le street art, une expression artistique qui, dès les années 1930, y a trouvé sa place. Judith PERRIGNON évoque la fresque, les Detroit Industry Murals, réalisée par Diego RIVERA, un certain regard porté sur la condition ouvrière de l'époque par l'artiste mexicain, lui, le révolutionnaire, qui répondait à une commande du capitaliste, Henry FORD. Dans les années 1980, c'est la création de Tyree GUYTON, l'enfant du pays, qui est mise en lumière, le Heidelberg Projet. Et puis enfin, l'autrice honore la mémoire de Bilal BERRENI, alias Zoo Project, et contribue, par la voie de la littérature, à célébrer le dessein qu'il poursuivait à travers le monde, donner à voir les invisibles.


Elle pense aux visages lointains qu’il a croqués. Il y a les mêmes par ici, des gueules qui transportent toute l’histoire du monde dans leur regard. P. 314

Si vous avez envie d'aller plus loin, je vous invite à regarder le documentaire qui lui est dédié, réalisé par Antoine PAGE et Lilas CARPENTIER "C'est assez bien d'être fou".

Plus largement, il y a aussi des passages sur l'art qui trouve son berceau au Detroit Institute of Art, l'un des plus beaux musées américains qui réussira à garder la tête haute et renoncera à la vente d'oeuvres pour solder les dettes de la ville.

Dans une narration rythmée par les quatre saisons et à travers des personnages profondément attachants (Sarah, Jeff, Ira...), Judith PERRIGNON réussit le pari d'un roman fascinant. Passionnée par l'urbanisme et le street art, je me suis laissée captiver par sa plume empreinte d'humanité.

J'y ai puisé tout un tas de citations. Nul doute que je reviendrai régulièrement avec des extraits !

Un excellent roman, merci aux Bouillons et à la Librairie Contact de m'avoir mise sur sa voie.

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2021-08-06T06:00:00+02:00

Les danseurs de l'aube de Marie CHARREL

Publié par Tlivres
Les danseurs de l'aube de Marie CHARREL

Coup de cœur pour le dernier roman de Marie CHARREL qui fait une entrée fracassante chez les éditions de L’Observatoire avec « Les danseurs de l’aube », l'occasion de mettre une nouvelle fois sous les projecteurs la sculpture de Marie MONRIBOT.

Tout commence dans le chaos. Le quartier de Schanzenviertel de Hambourg en Allemagne connaît une nouvelle vague de rébellion, cette fois orientée contre le G20. Le théâtre Rote Flora est squatté, fief d'une communauté anarchiste de longue date. Chaos toujours, les événements se passent en Hongrie. Les Roms sont expulsés, ils doivent libérer les logements qu’ils habitent pour les laisser à d’autres. Iva fait partie de ces populations mises de force sur les route. Elle arrive à Hambourg, tout comme trois amis, trois garçons, trois berlinois, tout juste bacheliers. Lukus, Nazir et Carl vont commencer des études universitaires d’informatique. Ils s’offrent une escapade estivale à Hambourg. Pendant que Nazir et Carl fréquentent les clubs de strip-tease, Lukus, lui, le jeune homme efféminé, part sur les traces d’un danseur de flamenco, juif et travesti, Sylvin RUBINSTEIN qui est décédé en 2011. Cet artiste, c’est sa professeure de danse classique qui l’a mis sur la voie. Il n’avait alors que 12 ans. Il deviendra son icône. C’est dans cette ville allemande, en juillet 2017, que Iva et Lukus vont se croiser. Leur photographie d’un couple sorti mystérieusement des brumes de la ville incendiée sera diffusée à travers le monde entier. Elle marque le début d’une épopée éminemment romanesque.

Ce roman, c'est un jubilé de sujets qui me passionnent.

D'abord, il y a l'art à travers le flamenco, cette danse incandescente à laquelle Lukus a choisi de se consacrer. Au prix de multiples efforts et d'une longue pratique, les corps apprivoisent le rythme des cymbales, tantôt en douceur, tantôt avec violence, en quête du duende, cette ivresse que Federico GARCIA LORCA décrivait tout en beauté dans "Jeu et théorie du Duende" : "Pour chercher le duende, il n’existe ni carte, ni ascèse. On sait seulement qu’il brûle le sang comme une pommade d’éclats de verre, qu’il épuise, qu’il rejette toute la douce géométrie apprise, qu’il brise les styles, qu’il s’appuie sur la douleur humaine qui n’a pas de consolation."

Mais plus encore, c'est à travers les jumeaux RUBINSTEIN que vous allez mesurer la puissance de l'enivrement. Nous voilà en 1913, quasiment un siècle plus tôt. Rachel et Pietr Dodorov Nikolaï tombent amoureux l’un de l’autre. Elle est juive, danseuse à l’opéra de Moscou. Lui est duc, aristocrate, officiel du Tsar Nicolas II. De leur union naissent Sylvin et Maria. A la Révolution, elle doit fuir avec ses enfants. Elle ne reverra jamais son mari, fusillé. Les enfants sont bercés par les chants de la soprano Ewa BANDROWSKA-TURSKA. Ils sont formés par Madame Litvinova dans une école de danse de Lettonie. Inspirés par le flamenco découvert dans un camp gitan, ils quittent l’école pour la Pologne. À Varsovie ils sont recrutés par Moszkowicz, directeur du théâtre l’Adria. C’est lui qui leur donne leur nom de scène : "Imperio et Dolores", un nom aux sonorités espagnoles pour leur permettre d'entrer dans le cercle très fermé des danseurs du genre et cacher leurs origines juives.

Il y a, dans ce roman, des descriptions tout à fait fabuleuses des moments de spectacle, d'exaltation, des jumeaux reconnus dans le monde entier pour leur talent. Nous sommes dans les années 1930, les années folles, cette période éblouissante marquée par l'élan d'euphorie qui souffle sur les disciplines artistiques.

Ce que j'ai beaucoup aimé, c'est aussi la singularité du travesti. Sylvin RUBINSTEIN se produisait en tenue de femme. Tout a commencé avec Maria qui, lors d'un , s'est habillée avec le costume d'un homme. Il n'en fallait pas plus pour que son frère, lui, au corps si fin, ne se glisse dans une robe de flamenco. Au fil du temps, resté seul, il perpétuera le souvenir de sa soeur en s'annonçant comme Dolores.

Mais il ira beaucoup plus loin. Alors que la seconde guerre mondiale frappe, c'est en habit de femme qu'il mènera des actes de résistance. Là, le roman de Marie CHARREL devient historique et honore sa mémoire. L'écrivaine dresse le portrait d'un homme puissant.

La lecture est jubilatoire. Dans une plume haute en couleurs et en intensité, "Les danseurs de l'aube" deviennent des personnages héroïques. Entre passé et présent, réalité et fiction, mon coeur s'est laissé porter par la fougue d'êtres hors du commun, des hommes et des femmes, indignés, qui, de gré ou de force, choisissent la voie de la liberté, à la vie, à la mort. Marie CHARREL restitue tout en beauté d'innombrables recherches réalisées pour être au plus près de l'actualité comme de l'Histoire. Elle nous livre un roman d'une richesse éblouissante.

A bien y regarder, j'ai l'impression que je cumule les coups de coeur ces dernières années avec les éditions de L’Observatoire. lls vous séduiront peut-être aussi...

Ces rêves qu'on piétine de Sébastien SPITZER

Il est juste que les forts soient frappés de Thibault BERARD

Les déraisons de Odile D'OULTREMONT

sans oublier, l'excellent roman 

L'Âge de la lumière de Withney SHARER

et puis

Juste une orangeade de Caroline PASCAL

Le poids de la neige de Christian GUAY-PLOQUIN

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2021-08-03T06:00:00+02:00

Les somnambules de Gilda PIERSANTI

Publié par Tlivres
Les somnambules de Gilda PIERSANTI
Ces derniers mois, j’ai découvert la maison d’édition Le Passage et en redemande.
 
Après "La belle lumière" de Angélique VILLENEUVE, "Ce qu'il faut d'air pour voler" de Sandrine ROUDEIX, mais aussi "Le poison du doute" de Julien MESSEMACKERS, je replonge dans la collection Polar avec "Les somnambules" de Gilda PIERSANTI. C'est mon #mardiconseil.
 
Trois hommes qui se sont plus ou moins perdus de vue se retrouvent confrontés, 25 ans après, à un passé qu’ils s’étaient efforcés d’oublier. Massimo Caccia, qui habite une villa de Castel Gondolfo, est à la tête d’une entreprise florissante. Alors qu’il est en voiture arrêté à un feu rouge, il se fait percuter par une Range Rover. Lui reçoit le premier avertissement. Dario Damiani, Ministre de l’Intérieur, recevra le second, un pigeon ensanglanté atterrit sur la table d’honneur lors de sa soirée d’anniversaire. Quant à Gabriele, médecin de Dario, il sera touché en plein coeur avec l’enlèvement de sa fille Floria. Les ravisseurs ne tardent pas à formuler leur demande, des aveux publiés dans la presse et envoyés au Procureur de la République. C’est là que les châteaux de cartes construits sur des fondations fragiles vont vaciller, à la vie à la mort.
 
Bien sûr, je n’irai pas plus loin. Je peux juste vous dire que Gilda PIERSANTI a beaucoup de talent. L’intrigue est parfaitement menée avec un suspense haletant.
 
Ce n’est pas un roman policier mais bien un polar, de ceux dans lesquels certains croient pouvoir faire leur justice eux-mêmes, doubler les professionnels de l’enquête pour découvrir qui se cache derrière l’enlèvement de la jeune adolescente.
 
Gilda PIERSANTI met les relations d’amitié d’adolescents à rude épreuve. Au fil des pages, des vies professionnelles et de familles qui se sont structurées, les enjeux deviennent plus forts encore qu’à 18 ans, l’âge où tout vous paraît possible, même le plus ignoble.
 
Sur fond de politique et d’instrumentalisation, l’âme humaine se retrouve menacée par les intérêts de chacun,


Le pouvoir est une passion : si l’on fait quelque bien en l’exerçant, ce n’est la plupart du temps qu’un effet collatéral du plaisir qu’on éprouve à le détenir. P. 13

de quoi vous faire passer quelques heures difficiles et vivre des sueurs froides.
 
Ce qui est terriblement frustrant avec les chroniques de polars, c'est bien de devoir se restreindre pour ne pas en dire trop (je me fais violence, vous pouvez l'imaginer !), mais n'oublions pas que c'est pour votre plus grand plaisir !
 
Ce que je peux vous dire toutefois, c'est que ce roman est très réussi.
 
Dans une plume fluide et palpitante, Gilda PIERSANTI va vous en faire voir de toutes les couleurs !

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2021-07-30T11:40:00+02:00

Tu parles comme la nuit de Vaitiere ROJAS MANRIQUE

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Tu parles comme la nuit de Vaitiere ROJAS MANRIQUE

Rivages

Traduit de l’espagnol par Alexandra CARRASCO

Voilà un premier roman bouleversant, découvert non pas avec les 68 Premières fois (et pour cause il est étranger) mais avec la team de Vleel

Devant le chaos et la ruine de mon pays, le Venezuela, j’ai pris la fuite pour sauver ma vie et celle de ma famille, mon compagnon Alberto et ma petite fille de 2 ans, Alejandra. Nous sommes seuls au monde. Nous n’avons plus rien. Nous cherchons une terre d’asile alors même que la pauvreté et la misère nous entourent. Je sombre. Je suis fatiguée. Je pers pieds. Les médecins, les psychiatres colombiens sauront-ils me sauver ?

Sur la base de mes paraphrases, vous l’aurez compris, ce premier roman de Vaitiere ROJAS MANRIQUE est écrit à la première personne du singulier.

Vous allez plonger dans l’introspection d’une jeune femme, d’une épouse, d’une mère, d'une Vénézuélienne, qui, en plein exil, déchirure, déracinement et quête de sérénité, nous confie ses émotions, ses sentiments, ses troubles, sa solitude aussi, largement amorcée avec l’incipit, une citation de Marguerite YOURCENAR extraite de « L’invention d’une vie » : « Solitude… Je ne crois pas comme ils croient, je ne vis pas comme ils vivent, je n’aime pas comme ils aiment… Je mourrai comme ils meurent. »

L’autrice choisit la forme épistolaire pour ces confessions, une correspondance adressée à un certain Franz (dont je ne vous confierai pas l’identité, ne comptez pas sur moi pour spolier l’effet de surprise), un pari audacieux et très réussi.

A travers l’écrit, le personnage principal nous livre son intimité marquée par l’effondrement à deux dimensions, celui d’un pays, Le Venezuela dont la ruine pousse plus d’un million de citoyens à le fuir en 2018, et celui de son identité propre, à elle, la narratrice mais aussi l’écrivaine. Vaitiere ROJAS MANRIQUE fait partie des victimes de la crise de ce territoire sud-américain et sait mieux que quiconque ce que les migrants peuvent vivre en quittant leur terre


Je me souviens encore du dernier jour que j’ai passé dans mon pays, avant le voyage. J’ai dit au revoir à ma ville, à ma région, et j’ai senti tout le poids de l’indifférence et de la ruine. P. 25

et en devenant des étrangers d’un ailleurs.

Ce récit est autobiographique. L'autrice s'est inspirée de son parcours personnel pour nous livrer ce premier roman. C’est un cri du coeur et du corps déchirant. C’est aussi une ode à l’écriture et son pouvoir d’exorciser les blessures et panser les plaies.

Merci Sandra de ce prêt.

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