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Articles avec #mes lectures catégorie

2021-04-10T06:00:00+02:00

le Sanctuaire de Laurine ROUX

Publié par Tlivres
le Sanctuaire de Laurine ROUX

Les éditions du Sonneur

Signer avec les 68, c’est accepter de sortir des sentiers battus, quitter sa zone de confort et se laisser porter par la promesse de découvrir un certain registre de la littérature. le Sanctuaire a n’en pas douter illustre parfaitement cette expérience littéraire.

Papa, Maman, June et Gemma, la narratrice, vivent dans une cabane dans la montagne, loin des hommes, qui seraient tous morts, loin des oiseaux qui transmettraient un virus. C’est dans ce refuge que la famille organise sa survie. Le père part ponctuellement quelques jours. Gemma chasse, le petit comme le gros gibier, au couteau ou au tir à l’arc. A force de flirter avec l’interdit, Gemma découvre le plaisir de le défier... à ses risques et périls.

le Sanctuaire, second roman de Laurine ROUX, est un conte des temps modernes. S’il n’avait été écrit avant la pandémie de la covid19, le propos aurait à n’en pas douter trouvé sa source dans la période que nous traversons. Il est question d’un virus transmis à l’homme par l’animal, de confinement, d’instinct de survie, de besoins primaires et de biens essentiels. Le texte érige les limites géographiques du sanctuaire, jolie métaphore pour illustrer les limites psychologiques incarnées par le conte, entre fiction et réalité, mort et vie, personnages imaginaires et vivants, sauvages et hommes civilisés, croyances et faits...

C'est une allégorie de la caverne de Platon et Socrate, celle-là même qui opposait le bien et le mal.

Il est question aussi d’apprentissage. Loin de la modernité, de la ville et de la société de consommation, l’homo sapiens du XXIème siècle s'isole en pleine nature pour y puiser de la force.


La matinée est encore fraîche mais le soleil rôtit la crête des conifères ; ses rayons lardent mon visage, je me love dans leur moelleux. P. 109

D'ailleurs, il est dédié "Au petit peuple de Walden junior". Walden ou la Vie dans les bois, c'était un récit de Henry DAVID THOREAU, un pamphlet publié au XIXème siècle. On est tout à fait dans cette dimension avec "le Sanctuaire" de Laurine ROUX.

L'homo sapiens, donc, se recentre sur ses besoins vitaux, dormir et manger. Le père enseigne la chasse à ses filles de façon autoritaire. Ce roman devient un précis philosophique à moins qu’il ne soit en réalité un acte politique. Il puise dans les concepts du survivalisme qui mise sur l’effondrement du monde et la survie du genre humain, isolé, armé.

La boucle ne serait pas bouclée sans la fusion de l’homme avec le règne animal. Il y a des passages absolument fascinants sur la communication avec l’aigle.  

Enfin, terminons avec la qualité de la plume de Laurine ROUX. L’intrigue est parfaitement maîtrisée et le propos audacieux. Cette lecture, c’est assurément un moment hors du temps, et tout en poésie s'il vous plaît.


Le futur était à l’image de ces boîtes colorées : une succession de jours qui, chacun, recelait une promesse de bonheur. Il suffisait d’ouvrir le couvercle. P. 27

Retrouvez les autres romans de cette sélection 2021 :

"Over the rainbow" de Constance JOLY

"Avant le jour" de Madeline ROTH

"Il est juste que les forts soient frappés" de Thibault BERARD

"Les orageuses" de Marcia BURNIER

"Ce qu'il faut de nuit" de Laurent PETITMANGIN

"Nos corps étrangers" de Carine JOAQUIM

"Avant elleJohanna KRAWCZYK

"Tant qu'il reste des îles" de Martin DUMONT

"Les coeurs inquiets" de Lucie PAYE

Le bal des 68 se poursuit. J'invite Christophe MAE et sa "Nature" pour la 10ème danse, laissez-vous enivrer...

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2021-04-03T06:00:00+02:00

Over the rainbow de Constance JOLY

Publié par Tlivres
Over the rainbow de Constance JOLY

"Over the rainbow", c'est le titre d'une chanson écrite par Edgar YIPSEL HARBURG pour Judy GARLAND en 1939, reprise plus récemment par Israel "IZ" Kamakawiwoʻole's Platinum. 

Pour la 9ème danse de l'édition 2021 du bal des 68 Premières fois

"Over the rainbow", c'est aussi le titre du second roman de Constance JOLY publié chez Flammarion. Vous vous souvenez peut-être comme moi de son premier "Le matin est un tigre"... Si la complicité fusionnelle d'une mère et sa fille était le coeur du sujet, là, c'est un tout autre duo que va explorer Constance JOLY.

L'écrivaine puise dans ses souvenirs...

Jacques est né à Nice. Il a un petit frère, Bertrand un brin différent. Scandale, un dimanche, quand la famille rentre plus tôt que prévu à la maison après une promenade, Bertrand est découvert dans un lit avec un homme, noir. Sa punition, un exil en Guadeloupe, loin des yeux, loin du coeur. Mais avant le départ, il y a des mots qui claquent. "Ce n'est pas moi le plus pédé des deux" ! Les deux garçons de la famille seraient-ils homosexuels ? Le ver est dans le fruit et même si Jacques va engager une vie de couple avec Lucie à Paris, dans un logement situé près de la Closerie des Lilas, avoir une fille, Constance, il n'en demeure pas moins que le professeur de littérature italienne lutte contre son désir. En 1976, il part avec Ivan. La mère de Constance, désespérée, fait une tentative de suicide. Dès lors, plus rien ne sera pareil pour la petite fille sur la photo de la première de couverture.

Ce roman d'auto fiction, c'est une formidable preuve d'amour d'une fille à son père. Il est singulier dans ce qu'il découvre de l'intimité d'un noyau familial. Sous la plume de Constance JOLY, le père devient personnage de roman avec tout ce que cela recouvre de beau, séduisant, charmant, de triste aussi. L’écrivaine décrit très joliment sa démarche...


J’ai l’impression de tricoter à grosses mailles en écrivant pour te sortir de l’ombre. P. 37

Ce roman, c'est aussi celui d'une époque, les années sida. Je découvre que je suis née la même année que Constance JOLY et que ses références font rejaillir mes propres souvenirs. Jamais je n'oublierais bien sûr le baiser de Clémentine CELARIE à un malade du sida sur un plateau de télévision, vous aussi, non ? Et même si Constance JOLY ne n’évoque pas cet événement en particulier, ce qu'elle décline tout au long du roman, c'est cette époque contaminée par un virus sexuellement transmissible, c'est cette époque où la jeunesse portée par un élan de liberté est freinée dans son élan amoureux. Elle doit "sortir couvert". Aujourd'hui, on le fait aussi, mais différemment.

Avec le sida, c’est aussi la focale mise sur l’homosexualité, masculine. Par le jeu de l’écriture, Constance JOLY restaure la beauté d’une relation amoureuse. Qu’il s’agisse d’une relation homme femme ou homme homme, rien ne change, la passion vous vrille toujours les tripes, c’est le corps qui parle et nous enivre de jouissance...


Tu comprends ce qu’être heureux veut dire. Tu le comprends dans les fibres de ton corps, qui s’épanouit largement, comme s’il occupait plus d’espace à l’intérieur. P. 72

J’ai retrouvé avec beaucoup de plaisir la plume profonde et sensible de Constance JOLY. Elle brosse un très beau portrait d’un homme aujourd’hui disparu. Le voilà éternel !
 
Retrouvez les autres romans de cette sélection 2021 :

« Avant le jour » de Madeline ROTH

"Il est juste que les forts soient frappés" de Thibault BERARD

"Les orageuses" de Marcia BURNIER

"Ce qu'il faut de nuit" de Laurent PETITMANGIN

"Nos corps étrangers" de Carine JOAQUIM

"Avant elleJohanna KRAWCZYK

"Tant qu'il reste des îles" de Martin DUMONT

"Les coeurs inquiets" de Lucie PAYE

Vous prendrez bien quelques notes de musique avant de me quitter ! Si la playlist de Constance JOLY est foisonnante, je ne retiendrais qu’un titre, allez, dansez maintenant... 

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2021-03-27T09:11:44+01:00

Avant le jour de Madeline ROTH

Publié par Tlivres
Avant le jour de Madeline ROTH
 
Pour la 9ème danse de l'édition 2021 du bal des 68 Premières fois, on reste dans le registre de l'amour, du langoureux, du slow quoi !
 
Tout commence avec la vente d’un vélo d’appartement d’occasion, et puis, boum, le coup de foudre. Elle, elle a un grand garçon de 13 ans, lui, il a une femme, Sarah. Entre eux, l'histoire dure depuis quatre ans. Mais quelle histoire. Une histoire d'amour ? Une histoire de sexe ? Ce séjour prévu à Turin rien que pour eux, tous les deux, permettra peut-être de répondre aux questions qu'elle se pose. Mais, la vie n'est pas un long fleuve tranquille. Quelques jours avant le départ, un sms tombe, il l’informe du décès du père de Sarah, il ne s’envolera donc pas avec elle pour l’Italie. Et elle, s’envolera-t-elle ?
 
"Avant le jour", c'est un court roman, imprimé en gros caractères. Je vais essayer de ne pas rédiger une chronique qui soit plus longue que la prose de Madeline ROTH. Un vrai challenge !
 
Je vais en profiter pour casser le modèle habituel, je vais commencer par évoquer la qualité de la plume. Imaginez, il est 5h du mat, je suis réveillée, je lis, et me retrouve à faire une séance d’abdos... non, vous ne rêvez pas. Inlassablement je me relève plusieurs fois par page pour noter des citations. En fait, le livre n’en est qu’une !
 
Que de références de nouvelles lectures glanées aussi, et puis celle de cette toile...
Une jeune femme à la fenêtre de Dali (1925)

Une jeune femme à la fenêtre de Dali (1925)

Je ne vous en dis pas plus !
 
Les mots sont beaux, justes, percutants. Le propos est d’une grande sensibilité, il y a la dimension de la femme, de l’épouse, de la mère, de l’amante... et puis cette passion amoureuse pour un homme qui n’est pas libre.
 
Ce roman, c'est un hymne au désir, celui que voue une femme à un homme, loin d'elle. 


Je ne veux pas penser à ce sentiment du vide. Je ne veux pas que l'absence de Pierre sot ressentie comme cela, comme un vide. Je veux bien de l'impatience et de la peur, mais pas du sentiment de perte, du sentiment d'abandon. Je veux aller lentement. je veux être l'aube et le crépuscule, le doute et la certitude, je veux pouvoir être perdue et sourire. Et imaginer qu'il me voit, ici, perdue et souriante. P. 47

Madeline ROTH décrit avec beaucoup de minutie la manière qu’a l’absence de vous habiter, vous envahir, vous faire souffrir à en mourir !


Dire je crois que j'en crève de marcher à côté de ma vie, comme ça. Sans toi dedans. P. 12

L'absence vous empêche de voir... le reste du monde. Le voyage en Italie, c’est la partie visible de l’iceberg. Ce qui fait de ce roman sa singularité, c’est le voyage au coeur de l’intime de cette femme que le doute ronge à petit feu.
 
J’ai adoré l’accompagner sur 7 jours, ça peut paraître court à moins que ça ne soit très long...
 
Ce roman, c’est un peu comme les « finger » de cadbury de mon enfance. Quand on le lit, on aimerait en avoir plus, beaucoup plus... mais à bien y réfléchir, je crois qu'il ne fallait pas un mot de plus. Le jeu de l'écriture m’a captivée et puis, c'est tout ce qu'il suggère, à la fin, qui en fait un biscuit délicieux. Imaginez, vous êtes à table, il reste quelques miettes que vous allez lentement coller à votre doigt pour les savourer une à une et faire durer le plaisir...
 
comme les autres romans de cette sélection 2021 :

"Il est juste que les forts soient frappés" de Thibault BERARD

"Les orageuses" de Marcia BURNIER

"Ce qu'il faut de nuit" de Laurent PETITMANGIN

"Nos corps étrangers" de Carine JOAQUIM

"Avant elleJohanna KRAWCZYK

"Le premier Homme" de Raphaël ALIX

"Tant qu'il reste des îles" de Martin DUMONT

"Les coeurs inquiets" de Lucie PAYE

Et puis, il y a quelques notes de musique, celles du bal des 68 qui résonnent, on reste enlacés... à danser !

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2021-03-17T20:16:44+01:00

Dahlia de Delphine BERTHOLON

Publié par Tlivres
Dahlia de Delphine BERTHOLON

Flammarion

Je me réjouissais de retrouver la plume de Delphine BERTHOLON.

Après "Coeur Naufrage", "Grâce", "Celle qui marche la nuit", "Les corps inutiles" et "L'effet larsen", voilà donc "Dahlia" sorti aujourd'hui en librairie.

Avec Delphine BERTHOLON, bienvenue au pays de l'adolescence.

Laetitia, Lettie pour les intimes, est une jeune maman. Sa fille de trois ans, Mina, est partie en vacances avec son papa au Botswana en Afrique. Elle se souvient de ses années collèges. Elle vivait alors dans un mobile home avec sa mère, infirmière à domicile. En 1989, elle était en 5ème. Elle était dans la classe de Dahlia, une élève originale arrivée du Havre, surnommée par la bande de copains copines Ortie Gazoil. Son père était chauffeur routier. Lettie aimait beaucoup sa mère Francesca. Et puis, Dahlia avait deux frères, des jumeaux, Gianni et Angelo. Elle se plaignait beaucoup de sa famille qu'elle jugeait trop envahissante et enviait terriblement celle de Lettie. Elles passaient du temps ensemble jusqu'au jour où Dahlia confia un secret à Lettie, un secret qui fait chavirer les existences des deux adolescentes, mais là commence une nouvelle histoire !

J'aime beaucoup les romans de Delphine BERTHOLON pour le décor qu'ils édifient progressivement mais puissamment. Dans une écriture presque cinématographique, elle décrit des atmosphères, ses mots deviennent des révélateurs sensoriels. Comme dans "Coeur Naufrage", au fil des pages, j'ai retrouvé cette impression d'être allongée sur une plage, le sable chaud me chatouillant les orteils. 

Et puis, il y a des références à une époque aujourd'hui révolue, celle des années 1990. Je suis un peu plus âgée que l'écrivaine mais "Dahlia" m'a rappelée ces tubes (Venus des Bananarama, Une femme avec une femme de Mecano, I’m deranged de David Bowie... ça vous dit quelque chose, non ?), la mode, les livres, les "barrils" de lessive customisés et revisités en coffre de rangement... qui ont marqué cette période. Pour la jeunesse, c'était quelque chose...


Nous habitions ce cœur gris et rose de la post-adolescence, champ des possibles planté d’orties, zone venimeuse où battait sans relâche le palpitant du monde. P. 169


même si c'était avant l'an 2000, le siècle dernier !

Enfin, si Delphine BERTHOLON a ce talent pour caractériser un environnement et une échelle temps, vous pouvez bien vous imaginer qu'elle procède de la même manière, brique après brique, pour construire des personnages. Ils pourraient être vous, moi, vos cousins, vos voisins... ce sont des gens un brin ordinaires à qui elle va faire vivre un instant de rupture et imaginer l'après. Enfin, tout ça serait beaucoup trop simple. Je reprends. Les personnages sont des femmes et... particulièrement complexes. La tension monte d'un cran, n'est-ce pas ? Je suis ravie de vous avoir hameçonné.e.s ! 

Parce que les femmes, c'est toute une histoire. Il y a le rapport au corps, la sexualité, la maternité... 


Déshabillée, mon corps trahit les accidents, les douleurs et les abandons. P. 219

bref, tout un tas de choses qui font que la vie n'est pas un fleuve tranquille, joli terrain de jeu pour une écrivaine qui explore à l'envi la psychologie de ses personnages et le fait tout en poésie.


J’ai grandi en herbe folle, dans un jardin entretenu. P. 219

Et puis, il y a LE sujet que je ne vous dévoilerai pas mais qui fait de ce roman toute son originalité, ce contre-courant pris par l'écrivaine, ce pas de côté fait par rapport à la majorité, ce qui fait la différence, quoi.


Les ravages de parler et de ne pas être crue. P. 215

Dans ce roman et comme chaque fois, je peux bien l'avouer, la magie a opéré. Je me suis laissée prendre au garreau et puis ma gorge s'est serrée, mon poul accéléré, jusqu'à la révélation !

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2021-03-13T10:38:25+01:00

Les orageuses de Marcia BURNIER

Publié par Tlivres
Les orageuses de Marcia BURNIER

Place à la 7ème danse de l'édition 2021 du bal des 68 Premières fois.

Après trois morceaux de hard rock, changement de tempo. Attention à toutefois ne pas baisser la garde. Le #premierroman de Marcia BURNIER chez Cambourakis éditions : "Les orageuses", est violent !

Il était une fois... on pourrait croire au conte de fées mais vous allez voir que l’on en est bien loin, à moins que la vengeance et la réparation ne soient un brin fabuleuses. 
 
Il était une fois, donc, un gang de filles, toutes des meufs violées, des filles dont les corps n'en font qu'à leur tête. Comment être bien dans sa peau quand vous avez été contraintes, souillées, pénétrées par des membres abjects ? Mia, Lucie, Leo, Lila, Inès... sont autant de femmes que la colère anime. Pourquoi la violence serait l’apanage des hommes ? Franchement, quelle question !  Ces femmes qui se ressemblent, donc, décident de faire communauté avec un objectif : se faire justice soi-même puisqu'elles ne peuvent compter sur les institutions pour leur rendre leur du. Et si elles réglaient d'abord leurs comptes avec leurs assaillants, leurs prédateurs ?
 
Vous l’aurez compris, le ton est ironique, un brin sarcastique.
 
Les violences faites aux femmes font l’actualité, dans les médias comme en littérature, au risque de banaliser un phénomène dont la gravité est sans bornes. Peut-être vous dites-vous d'ailleurs que ce roman est de trop et pourtant, il mérite que l’on s’y attarde, je vous assure.
 
Ce livre se structure autour d’un scénario burlesque, une manière de tourner en dérision tout ce qui agresse les femmes. Il m'a fait penser à "Une joie féroce" de Sorg CHALANDON. Marcia BURNIER a ce talent de vous surprendre, vous faire emprunter une voie que vous n'aviez pas imaginée.
 
Ce roman écrit par la co-fondatrice du zine littéraire féministe It’s Been Lovely but I have to scream Now est un propos militant, une manière de dénoncer la société dans tout ce qu’elle a de plus pervers.
 
J’ai été profondément touchée par la résonance du viol dans la chair et l’esprit de toutes ces femmes. L’approche du corps est d’une incroyable sensibilité.


À nouveau, elle avait pensé que son corps se dérobait. Elle avait mal quand elle se levait, elle avait l’impression d’être constamment recouverte de mille coupures à peine cicatrisées. P. 39

Il ne faut pas plus de cent quarante deux pages pour Marcia BURNIER pour vous embarquer. Je me suis surprise à rêver de descendre dans la rue, moi aussi, pour manifester, voire plus, regarder la face béate de ces hommes surpris du pouvoir des femmes. Tiens, ils ne l'avaient pas imaginé dans cette forme, les femmes n'ont plus d'ailleurs. Peut-être une affaire d'éducation...


Personne n’apprend aux filles le bonheur de la revanche, la joie des représailles bien faites, personne ne leur dit que rendre les coups peut faire fourmiller le cœur, qu’on ne tend pas l’autre joue aux violeurs, que le pardon n’a rien à voir avec la guérison. P. 101

Il y a des passages magnifiques sur l'art du tatouage et ce pourquoi certaines femmes s'y adonnent jusqu'à couvrir des pans entiers de leur corps, une certaine forme de rédemption.

Personnellement, je ne l'avais jamais abordé de cette manière, le propos est éclairant. Plus jamais je ne porterai le même regard sur les peintures réalisées sur le corps !


L’encre, c’était un peu comme des vêtements qui restaient, une armure, une mise à distance des autres. Au lieu de regarder le corps, les autres regardaient les tatouages, et Lucie avait arrêté de rentrer le ventre. P. 130

Quant au harcèlement de rue qui pourrait paraître bagatelle à certains, je crois que je ne pourrais plus le supporter. Il suffit de voir décrite la peur des femmes pour s'en convaincre...


Elle peste contre cette angoisse qui débarque quand la nuit tombe, quand elle recouvre tout, qu’elle rend les coins plus sombres et ses pas plus bruyants, les hommes menaçants et ses cris inaudibles. P. 12

La plume est belle, l’objet dérangeant.
 
La première de couverture est une œuvre d’art, vraiment. C'est la création de Marianne ACQUA, je vous invite à aller visiter son compte Instagram.
 
C’est avec des romans comme ceux-là que la société changera, j'en suis certaine. Marcia BURNIER donne la parole à des invisibles, elle se fait le relais des "sorcières", ces personnages des contes de fées réhabilités par les féministes dans les années 1970, tiens, le conte de fée, on n'en était pas si éloigné.e.s finalement, et puis avec les 68, tout peut arriver, non ? 
 
Souvenez-vous des autres romans de cette sélection 2021 :

"Ce qu'il faut de nuit" de Laurent PETITMANGIN

"Nos corps étrangers" de Carine JOAQUIM

"Avant elleJohanna KRAWCZYK

"Le premier Homme" de Raphaël ALIX

"Tant qu'il reste des îles" de Martin DUMONT

"Les coeurs inquiets" de Lucie PAYE

Maintenant, musique !

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2021-03-11T12:30:00+01:00

Mousson froide de Dominique SYLVAIN

Publié par Tlivres
Mousson froide de Dominique SYLVAIN

Cette lecture, je l’ai réalisée dans le cadre de la Masse critique, l’occasion de remercier les éditions Robert Laffont et Babelio.

 

"Mousson froide" est un roman policier, implacable. Il sort aujourd’hui en librairie.

 

Mark Song vit à Montréal. Il est lieutenant, chef du groupe agressions sexuelles à la direction des enquêtes criminelles du service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Mark Song est devenu au fil du temps le seul confident de L’Equarrisseur, un tueur en série emprisonné qui s’amuse avec les nerfs du policier, distillant avec parcimonie des éléments d’information qui pourraient bien mener sur le lieu du crime... ou pas. Chaque fois, Mark Song se fait accompagner de Jade Assiniwi, d'origine indienne de Haute Mauricie, de l’escouade canine du SPVM. Mark Song et Jade Assiniwi partagent un peu plus qu’une simple relation professionnelle. Jade vit au rez-de-chaussée de la maison de Min-Young, Coréenne, c’est la mère de Mark Song. Min-Young a quitté son pays pour refaire sa vie après l’assassinat de sa fille par son mari sous les yeux de Mark, enfant. Cette histoire date de 25 ans mais il y a des histoires qui vous collent à la peau toute votre vie.

 

Nous sommes à Montréal en hiver. Le climat est hostile. Imaginez, -30, -40. Mais il n’y a pas que la météo qui le soit. L'affaire de l’Equarrisseur, Mark Song veut l'élucider. Il ne lâche rien. Il ne se prive pas des services de Jindo, le chien de Jade, un personnage à part entière qui a même voix au chapitre, une narration tout à fait originale.

 

Je ne vais pas vous en dire beaucoup plus, juste que la plume de Dominique SYLVAIN, une autrice de romans policiers que je ne connaissais pas encore (il faut dire que je ne suis pas une fidèle du genre et pourtant), est haletante. L’intrigue, un coup de maître. J’ai été happée par les deux histoires qui s’entrecroisent savamment. Un jeu d’écriture parfaitement réussi qui m’a fait voyager entre la Corée et le Québec. 

 

Suspens garanti. Le grand froid n’a malheureusement aucun pouvoir sur la perversion des hommes, les violences sont universelles où que le genre humain soit. Le scénario est noir, effroyable, il en vient à surprendre le monde animal.


La cruauté est une notion qui m’est étrangère, et essayer de comprendre ce qu’elle apporte aux humains me donne envie de hurler à la lune. P. 25

La prouesse de Dominique SYLVAIN est de mettre de la poésie là où il n’y en a pas...


La férocité est une mer noire et ses vagues menacent de m’engloutir. P. 286

Et puis, la musique adoucit les mœurs, c’est bien connu. D’ailleurs, Mark Song ne s’y trompe pas, c’est dans la cave de la maison de sa mère qu’il se réfugie pour jouer de la guitare. La playlist est foisonnante. Personnellement, je retiens "Creep" de Radiohead.

 

Allez, musique 🎶 

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2021-03-02T07:00:00+01:00

Certains coeurs lâchent pour trois fois rien de Gilles PARIS

Publié par Tlivres
Certains coeurs lâchent pour trois fois rien de Gilles PARIS

Flammarion

« Tu ne vaux rien. Tu ne feras jamais rien de ta vie. Tu es une merde. » Voilà les mots que prononce le père de Gilles PARIS avant de le rouer de coups, de détruire l’intégralité de son appartement, et de l’abandonner au sol dans une mare de sang. Il y a des familles particulièrement exposées à la dépression, celle de Gilles PARIS en fait partie. Quant à dire qu’il s’agirait d’une question de transmission génétique, l’écrivain n’y croit pas, il faut dire que ses huit dépressions personnelles et celles de sa mère et de sa soeur peuvent trouver la cause dans leur vie familiale, sans aller jusqu’à chercher si dans leur ADN quelque chose les prédisposait à ces traumatismes psychiques. L’éducation des enfants est menée à la baguette, au martinet devrais-je tire, quand l’une utilise les lanières, l’autre prend le manche, à chacun sa méthode. Plus tard, quand le père de Gilles PARIS décide de divorcer, après avoir trompé sa femme toute sa vie maritale, les enfants sont majeurs, Gilles PARIS a 18 ans, sa soeur, partie vivre à Montréal, 21. Dès lors, tout va de mal en pis. Gilles PARIS sombre dans l’alcool, il se drogue aussi à la cocaïne. En 1992, il vit sa première dépression. Il est accueilli à la Clinique de Meudon. Les autres suivront. Il mettra entre trois mois et deux à se relever. Entre temps, son addiction s’est orientée vers les somnifères. Il vit un véritable chemin de croix.

Il y a des livres qui viennent à vous. Celui de Gilles PARIS en fait partie. Un récit que je redoutais un peu d’ouvrir je dois le dire, mais heureusement, l’écrivain mise sur les « éclats de lumière ».


Que serait en effet la vie sans magie et sans couleurs ? Un hôpital psychiatrique. P. 170

Gilles PARIS nous livre sa vie et tente de disséquer le mal qui le ronge.


Mais les dépressions sont en grande partie inexplicables, c’est ce qui les rend complexes. P. 129

Il partage avec nous ce qui le ronge de l’intérieur, ce qui le rend malade en réalité, comme sa mère et sa soeur ont également pu l’être.

Il nous propose un témoignage sur ce que sont les hôpitaux psychiatriques, le mode de vie, la régularité des horaires.

Il évoque aussi les zones blanches, les longs moments passés sur un banc à regarder le vide, ou ceux allongés à scruter le plafond.

Cette lecture m’a beaucoup rappelée « Encore vivant » de Pierre SOUCHON à ceci près que Gilles PARIS n’a pas de haine contre les institutions et la société, non, la haine, il la voue à son père, celui qui lui a confisqué une partie de sa vie.

J’ai découvert la plume de Gilles PARIS, émouvante et sensible, profondément humaine. En fait, je l’ai lu comme un livre éclairant sur la condition du malade relevant de la psychiatrie. Il nous permet de nous y initier et de mieux comprendre le rapport au temps, le rapport aux autres aussi.

Il aborde le sujet de l’homosexualité à travers une histoire d’amour, l’une de ses fondations.

Au final, l’écrivain nous livre une leçon de vie. « Certains coeurs lâchent pour trois fois rien », celui de Gilles PARIS est bien décidé à résister !

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2021-02-27T07:00:00+01:00

Avant elle de Johanna KRAWCZYK

Publié par Tlivres
Avant elle de Johanna KRAWCZYK

Il y a des romans dont les premiers signes sont avant-coureurs.
 
"Avant elle" commence avec cette citation 
 
"Nous portons tous en nous une maison effondrée, tu ne crois pas ! Dis-moi ce qui te manque, cave ou grenier, quelle paroi vacille en toi, quel plancher, où se planquent tes termites et tes araignées, tes lézardes et ton salpêtre, où sont tes débarras, tes issues de secours et tes portes condamnées, ta chambre obscure, tu la connais ? Et ta pièce vide ?"
 
extraite de "La Folie Elisa" de Gwenaëlle AUBRY, un livre dont la lecture m'avait terrassée ; je ne pouvais qu'en sortir K.O., non ?
 
Carmen a 36 ans, elle est amoureuse de Raphaël. Tous deux sont les parents d’une petite fille, Suzanne. Carmen est Maîtresse de conférence, spécialiste de l’Amérique Latine. Son père est mort d’un AVC il y a un an et sept mois, sa mère, elle, s’est suicidée quand elle n’avait que 11 ans. Carmen va de mal en pis. Dans le jargon de la psychiatrie, elle est classée TPB, elle souffre des troubles de la personnalité borderline, elle est hypersensible et alcoolique. Un jour, Carmen reçoit un appel téléphonique. Le contrat d’un box de garde-meubles arrive à échéance, elle doit le vider, sinon les biens seront détruits. Quand Carmen arrive sur place, elle découvre que le box ne contient qu’un bureau ancien, un fauteuil et une lampe. Les tiroirs du bureau sont vides. Elle décide de le faire livrer chez elle, un copain s’en charge. A force de persévérance, Carmen trouve une petite clé et dans un des pieds du meuble une boîte avec tout un tas de documents, des photos, des carnets. Ils sont écrits de la main de son père. Elle commence à les lire, elle sombre. Raphaël n’en peut plus, il lui fixe un ultimatum. Elle doit s’en sortir si elle veut poursuivre sa vie avec lui et leur enfant. Carmen consacre ses jours, ses nuits, à découvrir l’histoire familiale, une histoire singulière intimement liée à la grande Histoire de l’Argentine, un scénario de pure folie !
 
Ce premier roman, c’est une lecture coup de poing. J’ai l’impression d’être montée sur un ring et d’avoir été passée à tabac.
 
D’abord, il y a la vie de Carmen, ses souffrances, son « obsidienne » qui la tenaille. Je suis tombée dès les premières pages dans le piège de la psychiatrie tendu par l’autrice, Johanna KRAWCZYK. Tout mon corps s’est mis à vibrer aux soubresauts de Carmen.
 
Et puis, il y a l’histoire, le scénario. Imaginez, vous avez 36 ans et vous ne connaissez quasiment rien de votre famille, vous êtes en quête d’identité. Votre mère a disparu dans des conditions inexpliquées. Votre père a toujours été un taiseux, rien à tirer de lui.


Le mensonge protège là où la vérité foudroie, pourquoi faudrait-il toujours que la vérité triomphe ? P. 101

Même si Carmen s’interroge, elle sait qu’elle ne peut résister devant l’appât des confessions. Partir à la découverte des carnets et de tout ce qu’ils dévoilent relève du jubilatoire. Le roman devient un véritable page turner, je n'ai moi-même pas pu résister !
 
Le contexte historique creuse encore l'abîme, la dictature argentine, ces périodes finalement universelles où les hommes deviennent des héros... ou des salauds. Je ne vous en dirai pas beaucoup plus, juste que cette lecture a fait resurgir le souvenir de "Mapuche" de Caryl FEREY !
 
Au fur et à mesure des révélations, le corps de Carmen encaisse, se débat, s’écrase, se relève, se brise. Sous la plume de Johanna KRAWCZYK, les uppercuts sont violents.


Cette différence de perception m’effraie souvent. Un événement peut être insignifiant pour l’espèce humaine et, dans un même espace-temps, le drame d’un individu. P. 74

Enfin, il y a la narration. Johanna KRAWCZYK alterne judicieusement le propos à trois voix. Il y a les passages extraits des carnets de son père qui dévoilent son passé. Il y a les paroles de Carmen adressées à son père, un peu comme s’il était encore vivant et qu’elle pouvait converser avec lui. Enfin, il y a la petite voix  intérieure de Carmen, celle de l’intime, celle qui la torture, lui vrille les tripes, celle qui la tyrannise.

La construction est habile et audacieuse, le pari réussi. La chute est vertigineuse !


Elle s’est envolée et a laissé à sa place une pierre qui me tranche les tripes comme un silex. P. 75

Je sors de ce premier roman foudroyée par la puissance du propos. « Avant elle » n’est rien d’autre qu’une bombe... de mots !

A ceux qui ne savent pas encore ce que représente la littérature pour moi, et ce roman en particulier, j’emprunte à Johanna KRAWCZYK cette citation :


Votre passion commune, votre luxe, c’était la littérature. Monsieur Martín t’en parlait comme d’un membre de sa famille, il te disait qu’elle était généreuse, qu’elle savait accueillir toutes sortes de récits en son sein, et que ce qu’il vénérait par-dessus tout, c’était quand la langue éclatait. Une bombe de mots qui te propulse dans un autre monde. P. 73

Au bal des 68 Premières fois, "Avant elle" succède à

"Tant qu'il reste des îles" de Martin DUMONT
"Les coeurs inquiets" de Lucie PAYE

"Nos corps étrangers" de Carine JOAQUIM

Après quelques notes de guitare et puis une danse pop, place à un morceau de hard rock avec "You're A Lie" de Slash... Allez, musique !

"Avant elle" est en lice pour le Prix Saint-Georges du Premier roman organisé par la Librairie de Pithiviers. Il est en lice avec

"Ce qu'il faut de nuit" de Laurent PETITMANGIN

"Le premier Homme" de Raphaël ALIX

Que le meilleur gagne !

 

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2021-02-26T19:51:09+01:00

Trencadis de Caroline DEYNS

Publié par Tlivres
Trencadis de Caroline DEYNS
 
Je ne vais pas tenir bien longtemps alors autant vous le dire tout de suite, « Trencadis » de Caroline DEYNS est un coup de ❤️, rien de moins ! Il me tardait de retrouver le "Coeur gros" de Marie MONRIBOT...
 
Niki DE SAINT-PHALLE naît le 29 Octobre 1930 à Neuilly-sur-Seine. Ses parents, installés à New-York, la confient à ses grands-parents en France. Ils vont l’élever pendant trois années de sa petite enfance. Quand elle retrouve ses parents, elle est tyrannisée par une mère qui place les bonnes manières tout en haut de la hiérarchie de ses valeurs. À 11 ans, c’est lors de l’été 1942 qu’elle est violée par son père dans la maison de vacances louée à Nice. Plus tard, elle devient mannequin. Elle épouse Harry, un homme bien sous tous rapports. Ensemble, ils ont une fille, Laura. Peut-être est-ce la maternité ? Toujours est-il que Niki va de plus en plus mal, les pensées suicidaires l'envahissent. Elle fait un séjour en hôpital psychiatrique. Elle est traité avec les électrochocs de l'époque. Elle ne cesse d’évoquer l’été des serpents, un souvenir qui en cache un autre, beaucoup plus effroyable. A la sortie de l'hôpital, son père avoue. C’est là que commence une nouvelle vie pour elle et que d’autres horizons se profilent...
 
De Niki DE SAINT-PHALLE, je suis totalement fan. Le blog est d’ailleurs à son effigie avec ses trois « Nanas », joyeuses et voluptueuses. L'artiste, je l’ai découverte il y a une bonne trentaine d’années maintenant et suis devenue une inconditionnelle de ses œuvres comme de tout ce qu'elle représente en réalité.
 
J’aime, comme beaucoup je crois, les formes généreuses de ses "Nanas", leurs couleurs vives, leur joie communicative et le mouvement qu’elles représentent.
 
Mais les « Nanas » sont aussi porteuses d’une certaine image de la femme, une représentation en contradiction totale avec le canon brancardé par le mannequinat. Et quand Niki DE SAINT-PHALLE allonge sa « Nana » à terre dans des dimensions gigantesques pour permettre aux visiteurs du Moderna Museet de Stockholm (Suède) de la pénétrer par le vagin, elle devient la féministe que je vénère.

Au-delà des « Nanas », l’artiste plasticienne du XXÈME siècle a aussi revisité le mythe de la mariée


Sans autre but alors que de faire péter le cadre familial avec la seule bombe artisanale qu’ils ont été capables de fabriquer : des épousailles en catimini devant des témoins ramassés sur le trottoir. P. 51

et exploré le sujet de la maternité d’une façon tout à fait révolutionnaire. Comme j’aime voir Caroline DEYNS jouer le rôle de médiatrice de ces œuvres-là en particulier et nous expliquer le pourquoi du blanc.
 
Ce roman relate la naissance d’une femme artiste. Que de lutte, de courage et de force, pour accéder à son registre de prédilection. Comme j’aime ce passage autour de la rencontre de Niki DE SAINT-PHALLE avec ce forain avec qui elle donnera naissance à des œuvres, aujourd'hui encore largement méconnues, créées à partir de tirs de carabines, surprenant non ?
 
Et puis, Niki DE SAINT-PHALLE, c'est aussi l’utilisation de matériaux singuliers pour réaliser des « Trencadis », ces mosaïques d’éclats de céramique et de verre dont l'artiste va faire sa signature.

Il y a, enfin, ce rêve inouï de créer un jardin à l’image du Parc Güell de Barcelone parsemé d’œuvres de GAUDÍ !


Je suis franco-américaine, mon château, je l’imaginerai et le construirai avec des courbes comme des bras qui vous entourent, et de la couleur, de la couleur à vous rendre ivre. P. 60

 
Sous la plume de Caroline DEYNS, l’artiste devient un personnage de roman dans tout ce qu’elle incarne d’EXTRAordinaire. La narration est ingénieuse avec l’invitation à témoigner de personnes qui ont connu Niki DE SAINT-PHALLE de très près comme son psychiatre, Eva AEPPLI, sculptrice et ex-compagne de Jean TINGUELY, Andréas VLIEGHE, forain, Fernande, une voisine de l’installation de Niki et Jean, une faiseuse d’ange, Sophie du Women’s Lib, Emilie, la fille de Léa, la femme de ménage de Soisy, autant de regards croisés portés sur un destin hors du commun, un peu comme si chacun venait poser son petit carreau de mosaïque pour composer le portrait de l'artiste. Un pari ambitieux, parfaitement réussi, bravo !
 
Ce roman est prodigieux.

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2021-02-23T07:00:00+01:00

Babylift de Marie BARDET

Publié par Tlivres
Babylift de Marie BARDET

Éditions Emmanuelle COLLAS

Parce que la littérature a ce pouvoir de nous faire voyager, je vous propose de vous envoler pour Saigon, aujourd’hui appelée Hô Chi Minh Ville.

Nous sommes le 4 avril 1975. Nous venons de prendre le vol du Galaxy C-5A avec, à bord, des Bénévoles de l’agence Friends For All Children et plus de 200 enfants, des orphelins amérasiens, des bébés de soldats américains et de femmes vietnamiennes. C’est le premier vol d’un pont aérien à l’initiative des Etats-Unis, Gérald FORD est alors Président. Dès l’envol, quelque chose d’étrange se produit. La porte de soute a été arrachée. L’avion fait demi-tour. Il s’écrase. Sean et May sont des rescapés. Ils sont adaptés par Nona et Decima, deux femmes dévouées. Direction Paris. Une sombre affaire expose Sean devenu adulte. Il est soupçonné d’avoir assassinée Elodie, une jeune femme retrouvée nue et morte, écrasée « après une chute d’un point haut ». L’aurait-il poussée ? Pourquoi ?

Ce roman nous plonge au coeur de la grande Histoire, celle de la guerre du Vietnam. Il assure la mémoire d’une opération qui ne faisait que commencer le 4 avril 1974. En un mois, ce sont 3000 enfants qui seront évacués et adoptés à travers les Etats-Unis, le Canada, l’Australie et la France. Personnellement, je ne connaissais pas cette opération qui une nouvelle fois pose la question des femmes en temps de guerre. Si certains bébés sont le fruit d’une relation amoureuse entre des soldats et des Vietnamiennes, d’autres ont démarré plus difficilement dans la vie, les femmes qu’ils étaient censés protéger étaient en réalité violées. Quant aux bébés, si certains étaient effectivement orphelins, d’autres étaient confiés par leurs mères comme le dernier espoir de leur survie. Dans la réalité, seule une bénévole survivra dans ce vol, une française, Elise DESFONTAINES.

Ce roman par de plus loin encore. En 1954, lors de la chute de Dien Bien Phû, tout est fait pour éradiquer toute forme de singularité alors même que la Convention de Genève de 1949 prévoit de nourrir la mémoire des origines :


« Trancher le lien biologique n’était manifestement pas suffisant. Il fallait que toute trace de l’ancienne culture soit tuée dans l’oeuf pour qu’un individu plus blanc que blanc en sortit. P . 112

Marie BARDET remonte le fil de la vie de May, devenue mère du petit Luan, l’occasion de rappeler ô combien la maternité peut révéler l’abîme de l’absence d’une mère :


L’amour qu’elle éprouve pour son fils rend plus cruel encore l’absence de lien avec sa propre mère. P. 163

Marie BARDET livre un roman vibrant, d’une profonde sensibilité, dans lequel elle offre un juste équilibre entre la froideur de la justice et la chaleur des relations humaines.

Fascinée par ce que peut offrir la littérature en termes historique, j’ai beaucoup apprécié « Babylift » pour ce devoir de mémoire que nous devons tous nourrir, pour les générations d’aujourd’hui et les suivantes.

Je me suis laissée porter par des destins EXTRAordinaires. Si Sean et May sont des personnages de fiction, ils représentent à eux seuls le déracinement de la petite enfance et cette difficulté à se construire loin des leurs et de la terre qui les a vus naître. Les métis qui sont nés au début des années 1970 et qui ont fait l’objet de ce pont aérien abordent la cinquantaine aujourd’hui. Je suppose que nombre des 3000 enfants adoptés à ce moment-là sont en quête de leurs familles. Impossible de ne pas s'identifier.

Un roman bouleversant.

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2021-02-20T07:00:00+01:00

Nos corps étrangers de Carine JOAQUIM

Publié par Tlivres
Nos corps étrangers de Carine JOAQUIM

La Manufacture de Livres

L’édition 2021 du bal des 68 Premières fois continue. Après quelques notes de guitare pour accompagner

"Tant qu'il reste des îles" de Martin DUMONT
et
"Les coeurs inquiets" de Lucie PAYE

 
changement de registre. Je vous propose « Dance Monkey » de Tones and I pour accompagner "Nos corps étrangers" de Carine JOAQUIM, un premier roman publié chez La Manufacture de Livres, la maison de Laurent PETITMANGIN avec "Ce qu'il faut de nuit" et Franck BOUYSSE "Né d'aucune femme". Si vous connaissez un peu cette maison d'édition, vous savez à peu près à quoi vous attendre, pour les autres, vous allez plonger dans un roman noir.
 
Tout commence avec les funérailles de la grand-mère paternelle de Maëva. Cette adolescente parisienne se serait bien passée de ces quelques jours d'absence en pleine rentrée scolaire dans un collège de campagne. Ses parents ont eu la très mauvaise idée de vouloir quitter Paris pour acheter un pavillon avec jardin et dépendance, de quoi aménager un atelier à Elisabeth, sa mère qui souhaite se consacrer à la peinture. Stéphane, le père de Maëva, fera les trajets pour se rendre au bureau mais il doit bien ça à son épouse. Dans le couple, ce n'est pas la folie mais il s’offre un nouveau départ. Son harmonie, à peine retrouvée, va toutefois prendre du plomb dans l'aile avec sa fille qui a quelques difficultés à s'intégrer et va s'amouracher d'un garçon, noir, de la classe. L’adolescente prend ses aises, joue dans le registre de l'insolence jusqu'à un acte odieux, irréparable. Mais c'est là que pour tous démarrent une nouvelle histoire...
 
En ouvrant ce livre, vous acceptez de tendre vers le chaos mais à pas mesurés.
 
Je vous ai dit quelques mots de la situation de Maëva. Par la singularité du personnage de roman, Carine JOAQUIM évoque des comportements adolescents d'aujourd'hui, connectés aux réseaux sociaux, abreuvés de vidéos abjectes et parfois prises à l’insu des êtres dont la vie ne tient plus qu’à un clic. L'écrivaine brosse le portrait d'une jeunesse que rien n'arrête, une génération portée par un élan d'invincibilité, influencée par les fréquentations du moment, une génération exposée à tous les dangers. Les gens changent, les générations se succèdent et ont sensiblement les mêmes travers mais avec internet, la prise de risque est décuplée, peut-être le nouveau fléau de notre société.
 
A ce parcours chahuté de Maëva, s'y greffent des vies d'adultes nourries d'infidélité, de perfidie et de tromperie, des adultes qui, eux aussi, semblent chercher leur voie. La fragilité et la quête d’amour ne sont pas l’apanage de la jeunesse, loin de là. Les corps de Stéphane et Elisabeth en rêvent aussi. Ils veulent du charnel, de la sexualité, mais la vie n’est pas si simple, et les individus tentent parfois leur chance à l’extérieur du cocon familial pour assouvir leurs besoins.


Quelques heures durant, ils étaient seuls, ils étaient libres, rien que des âmes flottant dans des corps enfiévrés, profitant d’une renaissance dont ils sortaient, sans vraiment le savoir, un peu plus transfigurés à chaque fois. P. 121

Là aussi, attention, danger !
 
J’ai été fascinée par le personnage d’Elisabeth, la mère de Maëva, une femme partagée entre son statut d’épouse et de mère, qui va progressivement s’en émanciper pour se réaliser.
 
Le plus fort, à n'en pas douter, c’est la chute, absolument effroyable, une chute que je n'avais pas soupçonnée mais qui dévoile à quel point nos corps peuvent devenir des étrangers.
 
Ce roman, c’est une lecture coup de poing de cette édition 2021, servie par une plume talentueuse. Si j’en suis sortie épouvantée, j’ai pourtant aimé que Carine JOAQUIM porte un regard particulier sur des sujets éthiques du moment, l’accueil et l’intégration en milieu scolaire de personnes porteuses de handicap, la définition de l’âge des migrants isolés avec l’éventualité de tests osseux... L’écrivaine est enseignante, peut-être a-t-elle puisé son inspiration dans ce qu’elle côtoie au quotidien ? Dans tous les cas, elle permet à des problématiques de sortir des établissements scolaires et de nous être servies sur un plateau doré, à nous maintenant de les MEDITER !

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2021-02-19T12:20:00+01:00

Héritage de Miguel BONNEFOY

Publié par Tlivres
Héritage de Miguel BONNEFOY

Rivages

Miguel BONNEFOY est un formidable conteur. Après « Sucre noir » et « Le voyage d’Octavio », il confirme son talent pour décrire de formidables épopées.

 Les Lonsonier se transmettaient le vignoble familial du Jura de génération en génération jusqu’à ce que le phylloxera réduise les ceps sur pied en bois mort. Dès lors, une autre vocation restait à trouver, le Nouveau Monde séduisait les foules, c’était le moment d’embarquer. Le fils Lonsonier pris le bateau au Havre. Drogué par une diseuse de bonne aventure, il se mit à halluciner. Craignant qu’il ne soit malade de la typhoïde, le capitaine du navire décida de le faire accoster à Valparaiso au Chili. C’est là qu’il rencontrera Delphine, d’origine bordelaise, avec qui il aura trois enfants, trois garçons, qui tous, seront engagés dans l’armée pour sauver la France des griffes de l’occupant. Deux tomberont dans les tranchées de la Marne, seul Lazare en réchappera avec des blessures de guerre au poumon. A son retour, il fonde une famille avec Thérèse. Leur fille, Margot, triste, que les jeux d’enfants n’intéressent pas, choisira d’être aviatrice, un destin qui ne sera pas sans faire de cheveux blancs à ses parents. Mais là commence d’autres aventures sur fond de seconde guerre mondiale et de dictature en Argentine.

 Ce roman, c’est un voyage entre les continents avec la découverte de l’Amérique du Sud par des Français, c’est aussi un voyage dans le temps dans lequel vont s’égrener les grands événements du XXème siècle, les guerres mondiales et la dictature en Argentine. J’ai adoré me laisser porter par les aventures de cette famille et la transmission entre générations. Le roman devient une véritable saga.

 Plus que tous, c’est le personnage de Margot qui m’a « emballée ». Hors norme dès sa plus tendre enfance, son portrait et l’approche de son comportement par sa mère m’ont fait penser à Helen et Kate KELLER dans le roman d’Angélique VILLENEUVE "La belle lumière".


Sa mère fut peut-être la seule à comprendre la distante rêverie de sa fille qu’on confondit avec de la froideur de caractère. P. 68

Miguel BONNEFOY prend le pari audacieux de distinguer l’instinct maternel de celui paternel...


Les silences masculins remplaçaient les baisers, les tâches journalières se substituaient aux indulgences maternelles, les exigences du devoir chassaient les cajoleries. P. 142

Nul doute qu’il ne fera pas l’unanimité mais rappelons-nous, l’histoire se passe au XXème siècle, les us et coutumes évoluent avec le temps, non ?

 Bref, la petite Margot n’a cessé de tracer son sillon. On sait ô combien il était difficile à l’époque pour une fille de s’improviser dans des champs réservés aux hommes. Margot faisait preuve de courage et de ténacité, d’une audace absolument incroyable qui lui permit de repousser les limites et participer, elle aussi, à des événements des deux côtés de l’océan Atlantique. En ce sens, « Héritage » revêt le costume du roman d’aventure.

 Avec le personnage de Margot, je saisis l’opportunité de rappeler aux filles de tout oser, tout rêver, et de cesser de penser que certaines activités seraient l’apanage d’un genre. Alors, si la littérature peut susciter des vocations, ne nous en privons pas !

 Mais les romans de Miguel BONNEFOY ne seraient pas ce qu’ils sont sans une certaine part d’onirisme, c’est un peu la signature de l’écrivain, un registre qui lui va si bien. « Héritage » n’y échappe pas et voit une partie du roman construite sur le fil ténu du rêve. Dès lors, tout peut vous arriver !

 Le rythme est fougueux, la plume enchanteresse et le roman captivant. C'est assurément un très bon crû. Il est en lice pour le Prix des Libraires 2021 avec notamment :

"Tant qu'il reste des îles"

de Martin DUMONT découvert grâce aux 68 Premières fois

"Ce qu'il faut de nuit"

de Laurent PETITMANGIN également dans la sélection 2021

J’ai rédigé cette critique dans le cadre du mois consacré à la littérature latino-américaine, une initiative de Ingannmic et Goran, découverte Sur la route de JosteinDans ce cadre, retrouvez également

 « Les Vilaines »

de Camila SOSA VILLADA

 

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2021-02-16T18:25:00+01:00

Mauvaises herbes de Dima ABDALLAH

Publié par Tlivres
Mauvaises herbes de Dima ABDALLAH
Sabine Wespieser Editeur
 
Je tiens le doigt de mon géant, un seul doigt d’une seule main pour affronter la guerre civile au Liban, quitter l’école et rentrer chez nous, dans notre abri, notre refuge, notre intimité, notre intérieur qui nous protège du dehors, de ce qui me fait peur, de ce qui fait grossir la boule dans ma gorge. J’aime retrouver les plantes en pot, le jasmin, la marjolaine, le basilic, le romarin, la verveine, le thym... toutes ces plantes qui me rappellent que je suis en vie, je les vois, je les touche, je les hume, je les bois en tisane et les savoure en cuisine, elles sont mon ancrage dans une guerre qui chaque jour met en danger mes racines.
 
Elle tient mon doigt, un doigt d’une seule main, c’est tout ce qui nous lie, ce qui nous relie, ce qui nous unit contre tous, les soldats, les terroristes... la guerre, je vois bien que tu en as peur, mais les mots n’ont pas leur place entre nous, les mots noircissent des feuilles de papier, ils sont là, couchés, incapables de franchir mes lèvres pour te rassurer.
 
Ce roman profondément troublant, ce sont deux voix, deux narrations, deux confessions. Il y a celle dont on comprend au fur et à mesure de la lecture qu’il s’agit de l’enfant, une petite fille, et l’autre, celle de son père. À travers leurs voix, c’est le rapport à l’intime, la confrontation de chacun à son corps, ses tripes, ses sentiments, une véritable introspection.


La peur, c’est le sentiment qui prend le dessus sur toutes les autres émotions. La peur, c’est le signal de la présence d’un danger. P. 153

Le roman, c’est pour chacun la quête du soi, celle de son identité dans ce qu’elle exprime de l’attachement à la terre natale, la terre d’origine, c’est aussi, tout au long des 36 années égrenées, le lent chemin vers le pardon.


C’est le coeur qui a ouvert le feu mais tout le reste du corps suit et approuve la guerre ouverte. P. 193

Et puis, il y a la mémoire, le fantôme des souvenirs personnels qui hantent les esprits comme les « Mauvaises herbes » qui se glissent dans chaque petite faille, s’y développent sans que rien ni personne n’y fasse.


J’espère qu’elle grandira comme poussent ces adventices. Ces hôtes de lieux incongrus, ces hôtes que personne n’a invités, que personne n’a voulus, qui dérangent mais s’en moquent bien et n’en finissent pas de pousser. P. 106

La métaphore est tellement juste. C’est le mythe de Sisyphe revisité, le long combat personnel vers le bout du tunnel, le petit point lumineux.


Ma mémoire fait repousser chaque matin des mauvaises herbes obscures que j’arrache sans relâche et en vain. P. 196

À travers leurs voix, c’est le rapport à l’autre qui est aussi exploré sous l’angle de la paternité. Il y a la présence, la protection, le réconfort, l’entre soi contre tous.


C’est une parenthèse, un moment hors du temps, quelques minutes qui ne font pas encore partie de la journée, qui ne comptent pas, un petit bout d’éternité. P. 98

J’ai été profondément troublée par l’absence de paroles, l’incapacité pour l’un et pour l’autre à dialoguer, à converser, à échanger... et soulager les maux de l’autre. Il y a pourtant quelque chose de l’ordre de la transmission, dans l’instant pour sauver sa peau dans cette guerre qui s’insinue dans tous les pores, à l’échelle d’une quinzaine d’années, le temps de la guerre civile au Liban, et puis sur plus de trois décennies, le temps de deux générations.
 
A travers leurs voix, c’est aussi le rapport au monde, sa confrontation personnelle à un environnement, des paysages, une langue... il est question d’acculturation, d’acceptation, de faire sien pour faire la paix.
 
Ce roman, c’est plus que tout un hymne à l’écriture, la force et l’objectif du père,


Je vais écrire parce que c’est la seule façon que j’ai de résister encore un peu. C’est mon combat, c’est ma guerre à moi. P. 109

La plume est belle, sensible, charnelle. Dans la forme, j’adore celles et ceux qui cherchent leurs mots, en proposent plusieurs pour finalement trouver celui qui sonne le plus juste. Dans le roman de Dima ABDALLAH, c’est, et ce qui donne la force au propos, et l’illustration même du chemin emprunté par chacun, l’incarnation d’un parcours initiatique.
 
J’ai profondément aimé ce roman empreint d'une profonde humanité.
 
L’alternance des deux narrations à la première personne du singulier ne fait que renforcer le champ des possibles, les divers horizons. Sensationnel !
 
Ce roman fait partie de la sélection 2021 du Prix du roman Cezam avec :
 
Pour la beauté du geste de Marie MAHER
Les chevaliers du tintamarre de Raphaël BARDAS
Le répondeur de Luc BLANVILLAIN
La certitude des pierres de Jérôme BONNETTO
La soustraction des possibles de Joseph INCARDONA
Betty de Tiffany McDANIEL
Tuer le fils de Benoît SEVERAC
Sang chaud de Kim UN-SU
 

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2021-02-13T07:00:00+01:00

Les coeurs inquiets de Lucie PAYE

Publié par Tlivres
Les coeurs inquiets de Lucie PAYE

Gallimard

Il y a "Lui", un homme dont on ne connaît pas l'âge, juste qu’il vivait sur l’ile Maurice avant de rentrer sur Paris. Après la crise cardiaque de son père, il n’avait plus rien qui le maintenait là-bas. Il s’est installé dans la capitale qui l’a vu naître. Il a dû y rester jusqu’à l’âge de trois ans. Il est artiste peintre. Il s’est trouvé un appartement qui est aussi son atelier, à moins que ça ne soit l’inverse. Il cherche l’inspiration. Une femme s’impose à lui. Il n’arrive pas à la saisir, il essaie encore et encore, l’apprivoise.

Et puis il y a "Elle", une femme à qui le médecin a annoncé que son temps était compté, un an. Avec le compte à rebours, elle exprime sa dernière volonté, lui écrire.

Ce roman, comme tous ceux des 68 Premières fois, est arrivé dans ma boîte aux lettres. Je me suis réjouis de sa lecture parce que les fées veillent toujours sur de beaux berceaux, mais je ne savais absolument pas à quoi m’attendre. Et je me suis prise au jeu. En quelques pages, j’étais partie, happée par l’ambiance.

Ce roman, c’est d’abord un roman d’atmosphère, il y a le décor, décrit avec beaucoup de précisions, il y a les empreintes des états d’âmes aussi. Pour "Elle" :


Je me souviens en particulier d’une fois où, assis à la petite table rouge, tu dessinais avec une telle concentration que tu ne m’avais pas vue entrer. Encore aujourd’hui, cette image est plus vive qu’une photographie que j’aurais sous les yeux. P. 65

Pour "Lui", c’est son atelier qui est à l’image des sentiments qui le traversent, le sol jonché de lambeaux de toiles passées, lacérées, marqué par des traces de fusain écrasé, piétiné.


Encore aujourd’hui, il se souvient parfaitement de ce sourire et de sa douce brûlure. P. 47

Il y a la nuit aussi qu’il laisse pénétrer et ses invités, les ombres, les silhouettes étrangères des logements d’en face qu’il cherche à percer.

Et puis, il y a cette femme dont on devine le tracé, un dessin succinct que l’artiste cherche à approfondir. J’ai été captivée par l’inspiration du peintre, ce personnage qui s’invite dans son esprit, le hante... jusqu’à la maîtrise de son sujet !

Enfin, il y a la puissance des mots, renforcée par la construction narrative à deux voix. J’ai été profondément touchée par la lenteur du propos et le brouillard des sentiments qui progressivement se dilue. L’histoire est sublime, éminemment douloureuse, un amour nourri de l’absence, de souvenirs... mais un immense amour !


Mais comme on peut croire sans voir, on peut aimer sans toucher. P. 116

La plume est délicate, les mots d’une sensibilité éprouvante, les phrases d’une langueur douce et rêveuse, le roman d’une beauté merveilleuse, la fin émouvante.

Je suis tombée sous le charme de ce premier roman.

Parce qu'il n'y a pas de bal des 68 Premières fois sans musique, alors, pour accompagner "Les coeurs inquiets" de Lucie PAYE, je vous propose « Ton absence » de Benjamin BESSEI...

Petit récapitulatif de mes lectures de la sélection 2021 des 68 Premières fois

Tant qu'il reste des îles de Martin DUMONT 

et les notes de musique de "La Marine" de Georges BRASSENS

 

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2021-02-12T07:00:00+01:00

Les Vilaines de Camila SOSA VILLADA

Publié par Tlivres
Les Vilaines de Camila SOSA VILLADA

Traduit de l’espagnol par Laura ALCOBA

Éditions Métaillé

Avec ce roman, on part pour l’Argentine, le Parc Sarmiento. Le jour, c’est un parc et un zoo qui reçoivent les familles. La nuit, c’est le champ de la prostitution. Tante Encarna veille sur ses ouailles comme toujours quand elle entend les pleurs d’un bébé. Elle s’approche d’un buisson et récupère le nourrisson qu’elle décide d’adopter. Il s’appellera Éclat des Yeux. C’est la seule lueur d’espoir qui illumine la communauté endeuillée par la mort de Cris Miró, trans largement présente dans les médias. Nous sommes en 1999. Camila, se souvient de son enfance. Petit garçon efféminé dans un village rural, il était humilié et battu par son père, alcoolique, qui le prédisposait à devenir un « futur pédé ». Il se souvient de ses soirées où il quittait la maison dès que ses parents étaient profondément endormis. Il se changeait dans une ruine dans laquelle il avait quelques vêtements réalisés maison avec des rideaux et autres chutes de tissu. C’est là aussi qu’il se métamorphose, se maquille, et chausse ses escarpins à talons pour vivre sa vie. Devenue adulte, auprès de Tante Enarna, son mentor, et ses copines, elle s’épanouit entre l’ombre et la lumière.

Ce roman, c’est un parcours initiatique, celui d’un jeune garçon qui se sait être femme. C’est toujours troublant de constater ô combien l’enveloppe corporelle peut être inadaptée et bouleversant de voir les souffrances quotidiennes d’un enfant exclu d’un environnement social dans lequel l’approche du genre reste exclusivement binaire. L’adolescent suit sa voie, celle qui le happe.


C’est ce que je voulais, pour moi. La perplexité du travestissement. Le trouble que générait cette pratique. La révélation a été telle que, contre vents et marées, moi aussi je me suis laissé pousser les cheveux, je me suis choisi un prénom féminin et, à partir de ce moment-là, j’ai été à l’affût du destin qui m’appelait. P. 37

Ce chemin n’en n’est pas pour autant semé de pétales de roses. Les épines continuent d’être là, bien présentes, bien piquantes. Dès l’adolescence, quand il se métamorphosait pour devenir elle le temps de la nuit, elle s’exposait à la violence des hommes mais maintenant, ce qui change tout, c’est qu’elle s’octroie désormais un droit, une certaine forme de libération :


Il s’agissait de la pratique privée de quelque chose qui n’était permis que pour les femmes. Pleurer. Je prenais plaisir à ces pleurs, ça me permettait d’être l’héroïne de mon mélodrame de pédale. P. 52

J’ai été frappée une nouvelle fois par la puissance de la communauté. Jamais le proverbe « qui se ressemble s’assemble » n’a été aussi vrai avec toutes les conséquences induites, le fait de cultiver, à l’intérieur, ses différences dans l’entre soi pour celles qui en font partie et celui d’être opprimée, à l’extérieur, en tant que minorité. J’ai été frappée par cette nuit de Noël décrite de façon presque cinématographique avec des trans pimpantes, couvertes de guirlandes, contraintes de marcher dans la boue à l’arrivée comme à la sortie de la maison de l’une d’entre elles. Le jet d’eau sur les pieds souillés m’a éclaboussée en pleine figure.
 
Clairement, l’écrivaine brosse le portrait d’une frange de la population contrainte de vivre la nuit, cachée, bannie de la société, à l’image du hibou qui, dans les civilisations, pouvait représenter et la sagesse, et la mort. Parce qu’il s’agit bien d’une question de vie ou de mort. Outre les coups largement encaissés,


Qu’il avait été heureux, qu’il se souvenait de sa peau tapissée de bleus comme une carte sur laquelle on apprend à rêver de futurs voyages. P. 40

même décrits avec poésie, il n’en demeure pas moins des violences insupportables, il y a aussi la menace de la maladie, le sida.

Pour Camila, il n’y a pas de question qui vaille :


L’élan pour résister, je pense. C’est que derrière la faiblesse, il y a la mort. P. 103

Plus qu’une discrimination, c’est une exclusion totale de la société dont son victimes les transgenres, victimes de la plus grande ignominie, celle l’exploitation sexuelle, l’esclavage des temps modernes. Simone DE BEAUVOIR disait « Nommer c’est dévoiler, dévoiler c’est agir ». Avec ce roman, l’écrivaine dévoile la condition des transgenres argentins (n’est-ce pas d’ailleurs une approche universelle de leur condition dans le monde entier !), met les mots sur des réalités quotidiennes (les codes de la communauté, le travestissement dans les vêtements, les accessoires, les cheveux..., l’appropriation du corps y compris jusque dans sa mutation) et le champ de la prostitution indigne d’une société civilisée. Même s’il s’agit du plus vieux métier du monde, il n’en demeure pas moins ignoble pour celles et ceux qui le subissent. Ce roman, c’est un propos militant en faveur de l’émancipation des transgenres et leur accès aux des droits de l’Homme tels que reconnus par l’Organisation des Nations Unis. 

Ce premier roman de Camila SOSA VILLADA relève de l'autofiction. L’écrivaine connaît parfaitement le milieu pour l’avoir elle-même fréquenté. Elle le décrit sans pudeur ni fioriture. Le propos est tranchant comme la lame d’un couteau posé sur votre carotide.

J’ai rédigé cette critique dans le cadre du mois consacré à la littérature latino-américaine, une initiative de Ingannmic et Goran, découverte Sur la route de Jostein

 

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2021-02-10T07:00:00+01:00

Tes ombres sur les talons de Carole ZALBERG

Publié par Tlivres
Tes ombres sur les talons de Carole ZALBERG
 
Alors que je suis encore habitée par le roman « Où vivre », je me suis plongée dans le tout nouveau roman de Carole ZALBERG. Il sort aujourd’hui en librairie.
 
Melissa est une jeune femme. Sa mère est cantinière, son père conducteur de bus. Elle s’aventure en terre inconnue avec ses études universitaires, elle cherche sa place dans un univers dont elle ne maîtrise pas les codes, elle s’évertue à apprendre. C’est dans ce contexte qu’une main lui est tendue. Mais, là, c’est l’engrenage, un cercle de militants qui des convictions et entendent bien les revendiquer. Rien ne serait plus grave s’il ne s’agissait de la mort d’un enfant de 18 mois, Medhi, dont les parents, migrants, cherchaient un abri et ont eu le malheur de croiser leur chemin. Le lendemain, c’est la prise de conscience. Melissa chavire, c’est le chaos. Survivra-t-elle à la culpabilité qui l’envahit ? Aura-t-elle une seconde chance ? Peut-elle encore croire en l’humanité ?
 
« Tes ombres sur les talons », c’est une invitation à explorer les abîmes de l’intimité d’une jeune femme en quête de repères, d’identité, de sens. A travers le cas singulier de Melissa, c’est toute une frange de la société qui est mise sous les projecteurs, celle d’une génération, d’une jeunesse un peu perdue, coupée de ses origines natales, fragilisée dans sa construction. Ce roman devient social, dans le sens où il nous donne à voir une photographie de notre société d'aujourd'hui. 
 
Et puis, Melissa, c’est un peu le lapin dans les phares d’une voiture, éblouie par le flot de lumière, tétanisée, qui finit par sauter. Si elle avait bénéficié d’une formation préalable au cursus universitaire, qu’il s’agissait d’une jeune femme intelligente, il n’en est pas moins vrai qu’elle s’est laissée bernée, instrumentalisée et qu’elle a perdu pied, notamment dans un flot d’actualités où


Tout est faussé par cette guerre incessante de phrases et d’images sorties ensuite de leur contexte, distordues à l’infini, reprises parfois d’un continent à un autre. P. 100

Il est question de fréquentations, d’influences (ne parlons-nous pas d’influenceurs dans le domaine du web ?), d'incitations...
 
Quel plus bel objectif pour des parents que d’amener ses enfants à porter un regard éclairé sur le monde (le principe même de toute forme d’éducation) ? J’ai personnellement été très perturbée de voir le basculement de la jeune femme, le point de rupture, et les conséquences, dramatiques. Et pour autant, comment expliquer qu’autant de gens tombent dans le piège du populisme et finissent par rallier le camp des partis politiques de l’extrême si ce n’était ce « décrochage » ? Avec ce roman, Carole ZALBERG nous propose une hypothèse qui, je l’avoue, m’a fait froid dans le dos dans ce qu'elle peut dévoiler d'universel.
 
Mais revenons à la situation spécifique de Melissa. Ce roman, c’est aussi celui d’un parcours initiatique avec ses phases d’errance et de reconstruction, la quête d’une certaine forme de résilience. J’ai été fascinée par la volonté de Melissa. Je ne vous en dirai pas plus, loin de moi l’idée de déflorer cette histoire.
 
A l’image de ce que propose Gaëlle JOSSE dans ses romans, j’aime lire ceux de Carole ZALBERG pour sa manière d’explorer les tréfonds de l’âme humaine et proposer des alternatives à la déchéance, leur foi en l’humain et sa capacité de rebond. Il y a quelque chose qui relève de l’instinct de survie, une force presque animale à sauver sa peau. S’il ne s’agit pas d’effacer la faute, il s’agit plutôt de vivre avec.
 
La plume est sensible, le propos lent mais rythmé. Carole ZALBERG confirme la puissance des mots et l’intensité du discours. Elle nous livre un roman dérangeant, tout à fait fascinant. J’ai lu en apnée totale.

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2021-02-09T07:00:00+01:00

Impact de Olivier NOREK

Publié par Tlivres
Impact de Olivier NOREK

Éditions Michel LAFON

C’est une première pour moi, j’avoue !

Olivier NOREK, je le connaissais de nom et l’avais écouté à la radio lors de son interview chez Augustin TRAPENARD dans Boomerang le 18 novembre dernier, et puis, il y a eu ce cadeau... Touchée !

Virgil Solal, dans le cadre de ses missions en Afrique et notamment pour assurer la protection d’une bénévole humanitaire, a découvert les charniers du Nigéria, des enfants, des adultes, des vieux, tous rongés par la pollution liée à l’exploitation du pétrole du sous-sol africain. Si des drames assaillent des peuples en voie de développement, Virgil et sa femme, Laura, qui habitent en France, ne sont pas pour autant épargnés des effets de la pollution. Leur petite fille est décédée quelques instants après sa naissance, ses poumons étaient dans l’incapacité de se gonfler d’air, un effet collatéral de notre environnement dégradé. Deux ans après, il engage la greenwar. Il s’attaque à ceux qu’il juge responsables et demande une rançon/caution pour se racheter de leurs erreurs, eux et leurs entreprises internationales aux bénéfices si peu scrupuleux du bien-être de l’humanité. Il commence par le PDG de Total. La stratégie de Virgil Solal intègre une mise à mort en ligne, diffusée dans le monde entier sur les réseaux sociaux. Pour espérer stopper la machine de guerre, un binôme est constitué avec un flic du Bastion 36 et une psychocriminologue. Là commence un nouveau combat.

« Impact », c’est le titre du tout dernier roman d’Olivier NOREK, un seul mot que l’auteur s’attache à illustrer dans ses différentes dimensions.

L’impact, si j’en crois la définition du Petit Larousse, fait référence à un endroit frappé par quelque chose, entendez ici la surface de la terre directement touchée par l’activité de l’Homme, celui-là même qui, sous couvert d’un élan d’industrialisation, s’est lancé dans l’exploitation à outrance de toutes ses richesses, les réduisant à l’envi et générant tout un tas de conséquences à long terme sur la biodiversité. Si je n’avais qu’un flash à retenir de ce roman, c’est celui de l’ours blanc, l’ours polaire, absolument effroyable. Je ne vous en dis pas plus, simplement que  


L’humanité est en équilibre sur les deux pieds arrières d’une chaise, elle se balance dangereusement. P. 113

Nous sommes là dans le FAIRE, c’est-à-dire le fait d’agir et de générer un dérèglement de l'équilibre naturel.

L’impact, c’est aussi l’effet produit par quelque chose, l’influence. Et là, Virgil Solal frappe fort. Son combat, c’est celui de l’écologie. Il n’a d’autres objectifs que d’attirer l’attention des citoyens sur l’état des lieux catastrophique de notre environnement et inciter les responsables à sauver leur peau en prenant des engagements à agir vite. Si sa vie a lui a été détruite le jour de la mort de sa fille, il n’a plus aucun intérêt personnel dans l’affaire, juste de créer un électrochoc pour espérer que l’irréparable soit, au mieux, différé.


Cette histoire ne se déroule pas dans un siècle, pas dans cinquante ans, mais là, dans une vingtaine d’années, assez tôt pour que nous en soyons tous témoins. Ou victimes en fonction de l’endroit du globe où vous regardez cette vidéo. P. 219

Concours de circonstance incroyable, je découvre ce roman au moment même où l’Etat français est condamné à verser l’euro symbolique à quatre associations pour non-respect des accords de Paris, et notamment l’absence de décisions suffisantes pour réduire les gaz à effet de serre. C’est exactement ce que revendique Virgil Solal, non pas que chacun se mette à la circulation à vélo ou à trier ses déchets ménagers, il est trop tard. Non, ce qu’il demande, c’est que les institutions au plus haut niveau assument leurs responsabilités.

Ce roman, Olivier NOREK a puisé son inspiration dans une plaque posée en 2019 dans les Pyrénées


Le glacier d’Arriel, situé le plus à l’ouest des Pyrénées, a disparu, comme 50 % des glaciers pyrénéens ces dernières années. Ils disparaîtront probablement tous d’ici 2040. Cette plaque atteste que nous savons ce qu’il se passe et que nous savons ce qu’il faut faire. Vous seul saurez si nous l’avons fait.

Non seulement la pancarte assure la mémoire de ce que Dame Nature fut, mais elle interpelle aussi chacun de nous à bouger. Nous serons tous coupables... de quoi ? De la mort de la planète, non, que les choses soient claires, de la fin de l’humanité, ça n'est pas du tout la même chose.


Ces moments qui changent tout. Ces moments à saisir les décisions qui font de vous ce que vous êtes. P. 179

La terre, elle, s’en remettra, c’est le message d’Olivier NOREK, tellement résigné devant les catastrophes naturelles liées au réchauffement climatique. Ce ne sont pas les actualités qui le démentiront. Alors, pourquoi lire ce roman ? Parce qu’il est signé d’un écrivain à la plume directe, incisive, rythmée, et qu’il vous aidera à faire le tour de la question. C’est de globalisation qu’il nous parle et non de notre petit pré carré, notre nombril, il nous apprend à lever les yeux, regarder à l’horizon. Souhaitons que ça soit pour le meilleur ! Et puis, entre la vie et la mort, les hommes ont toujours choisi, à l’image de la Directrice financière de la Société Générale, non ?


Mais comme l’autre option était de crever ici, elle se leva, pleine de l’énergie de ceux qui n’ont plus rien à perdre. P. 193

La littérature n’est pas exempte de mobilisation. Olivier NOREK signe avec « Impact » un manifeste en faveur de l’humanité. Réveillons-nous !

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2021-02-06T07:00:00+01:00

Tant qu’il reste des îles de Martin DUMONT

Publié par Tlivres
Tant qu’il reste des îles de Martin DUMONT
 
Martin DUMONT est l’un des quatre danseurs expérimentés du bal des 68 Premières fois. Après « Le chien de Schrödinger », il nous revient avec un second roman, « Tant qu’il reste des îles », un roman captivant, en lice pour le Prix des libraires.
 
Léni a toujours vécu sur l’île. Il a 30 ans aujourd’hui. Il travaille au chantier naval de Marcel. C’est toute sa vie, avec sa fille Agathe qu’il ne voit qu’un week-end sur deux. Quand l’amour avec Maëlys prenait le large, Léni avec, il semblait plus sage que la petite reste avec sa maman. Mais maintenant elle grandit. Elle lui manque. Alors, quand elle passe le week-end avec lui, il l’emmène en bateau. Mais, comme les châteaux de sable qu’ils construisent ensemble sur la plage, sa vie a lui, vacille. Il y a les difficultés financières du chantier et son avenir qui s’amenuise, il y a les pêcheurs comme son pote, Stéphane, qui souffrent. Il faut sortir de plus en plus en mer pêcher pour réussir à gagner sa vie, conditionnée par le prix du poisson à la criée. Et puis, comme si ça n’était pas suffisant, il y a le monstre, le pont, cette folie. Demain, des hordes de voitures accèderont à leur territoire préservé, leur île, c’est la leur, et pas celle des touristes qui viennent gâcher leur petit coin de paradis. Il y a le ferry. C’est déjà pas mal, non ? Entre deux bières et deux parties de coinche au bar du village, chez Christine, les esprits des hommes s’échauffent, pour le meilleur comme pour le pire.
 
Pour tout vous dire, ce roman, je l’ai lu d’une traite, un dimanche pluvieux, confortablement installée le long de la baie donnant... sur la mer ! Quand je vous dis qu’il n’y a pas de hasard dans la vie, ce livre est arrivé à point nommé !
 
Il m’a captivée de bout en bout.
 
D’abord, il y a le chantier naval, là où on répare les bateaux à coup de fibre de verre, de résine et de colle. Toutes les pièces du bateau sont remises en état, le safran, la coque, la quille, le mât... bref tout ce qui souffre pendant la navigation. Et des bateaux, il y en a de tous les genres, des chalutiers, des vedettes, des trimarans, des voiliers, des vieux gréements, des zodiacs, comme autant d’invitation à naviguer au rythme des marées, affronter les déferlantes et s’émerveiller des lames d’écumes. La mer, c’est d’abord des codes, du vocabulaire. Sous la plume de Martin DUMONT, j’ai adoré me plonger, le temps d’une lecture, dans cet univers.

Et puis, il y a les hommes de la mer, ceux qui lui donnent toute leur vie, même si en retour elle est parfois cruelle. Elle leur en fait voir de toutes les couleurs. Elle les fait se lever tôt, se coucher tard, elle est exigeante avec les corps. Ils travaillent dur pour deux francs six sous, quand le patron daigne bien les payer, ses ouvriers. Et tout ça, pourquoi ? Pour savourer leur liberté de l’aimer, leur île. Ils y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux.


Pour lui, une île c’était un graal, un objectif qu’on ne pouvait atteindre qu’en affrontant la mer. P. 94

Leur île, c’est leur lopin de terre, leur terre à eux, ceux qui sont nés là, qui y vivent toute l’année, ceux qui la chérissent. Ce roman, c’est en fait une histoire d’amour entre des hommes et ce qui constitue leur patrimoine, naturel, familial, social, culturel, historique, ce sont des lieux, des modes de vie, des ambiances festives entre ceux qui partagent le même héritage, transmis de génération en génération. Pour autant, ils ne vivent pas seuls. Ils ont besoin des autres, ne serait-ce que d’un point de vue économique. Alors, quand la modernité s’invite à la table des négociations, c’est toute leur vie qui bascule.Ce ne sont pas des touristes ou des cols blancs qui la changeront leur île, quoique...
 
Aujourd'hui, il y a le monstre. Comme Léni qui construit un bateau avec Karim et Yann, d’autres hommes construisent un pont, leur édifice, leur création, leur fierté. L'auteur lui a donné la primeur. Il a organisé le roman en cinq parties, rythmé par les différentes phases de sa construction : les fondations, les piles, le tablier, les équipements et puis... l’inauguration. S'il est mis en avant, c'est qu'il vient chambouler l'équilibre savamment préservé jusque là mais, la construction d'un pont comme celle d'un bateau, c’est bonnet blanc et blanc bonnet parce que les travailleurs manuels sont ainsi. Des mêmes valeurs les unissent : l'achèvement du travail et la prospérité de l'ouvrage. Ce sont des artisans du quotidien qui, chacun dans leur domaine, revendiquent le droit d’exister. C'est là que le bas blesse !

Enfin, dans la vie d'un homme, il est une autre forme de construction, celle de l'intime, la création d'une famille. Dans ce roman, par le filtre de Léni, c'est une histoire de paternité qui est abordée, une relation déchirante au quotidien qui fait se côtoyer les excès du manque avec, le temps d’un week-end sur deux, les excès de l'euphorie. Entre les deux, Léni se bat, pour rien, pour le tout.


On espère beaucoup de choses de soi, mais la réalité est souvent différente. P. 114

 
J’ai été gagnée par le charme de l’univers littéraire de Martin DUMONT. Sa plume est belle, sensible, empreinte d’humanité. La narration à la première personne du singulier est comme une cerise sur le gâteau. La fin est très réussie. 
 
Alors, vous aussi vous êtes prêt.e.s à vous mettre dans la peau de Léni ? Dépaysement garanti !
 
Parce ce qu'il n'y a pas de bal des 68 Premières fois sans musique, je vous propose "La Marine" de Georges BRASSENS, quelques notes de guitare...

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2021-02-05T07:00:00+01:00

Requiem à huis clos de Ruriko KISHIDA

Publié par Tlivres
Requiem à huis clos de Ruriko KISHIDA
Traduit du japonais par Myriam DARTOIS-AKO
 
Les polars japonais, j’y prends goût avec les Éditions d’Est en Ouest.
 
Après « Whiteout » de Yuichi SHIMPO, nous partons pour Kyoto.
 
Lors d’une exposition dans une galerie d’art, Asami Wakaizumi retrouve Reiko Shingo, 37 ans comme elle, avec qui elle avait fait l’école des Beaux Arts. Reiko est peintre et rencontre un immense succès depuis qu’elle a réalisé un salon parisien. Asami reconnaît que ses œuvres relèvent du génie. Elle est en admiration devant une toile quand son amie, Yuka Shinohara suffoque en regardant "Oyez le requiem", une toile saisissante. Le mari de Yuka est porté disparu depuis 5 ans maintenant. Elle a vu dans la toile un indice qui l’amène à croire que Reiko connaît son mari. L’artiste s’en offusque. Asami réussit à clore l’incident en guidant Yuka vers la sortie. Cette affaire interpelle Asami. Licenciée récemment, elle commence à mener l’enquête quand un homme est retrouvé assassiné dans la résidence secondaire de Yuka, cette maison inhabitée depuis la disparition de son mari. Portes et fenêtres étaient fermées de l’intérieur ce qui laisserait à croire à un suicide mais rapidement, des éléments d’information ouvrent d’autres possibles. Asami se rapproche de la famille de l’artiste. Reiko est divorcée, son fils est mutique. Quant à sa fille, Yukino, à qui Reiko voue une haine effroyable, passe ses journées à manger, son corps déjà obèse risque un jour de ne plus pouvoir supporter cet excès de poids. Asami côtoie aussi Tetsu Ichijô qui était également aux Beaux Arts avec elle et Reiko et qui s’est réorienté, il tient un restaurant italien dans la ville. Au fur et à mesure que Asami découvre des indices, les meurtres s’accumulent. Qui peut bien avoir intérêt à ce que la vérité reste cachée à jamais ?
 
Ce polar est excellent, le premier roman de Ruriko KISHIDA.
 
Hameçonnée avec le comportement de Yuka devant la toile de Reiko, je me suis laissée porter par le suspens, grand bien m’en a pris.
 
J’ai aimé que l’art serve de focaliseur d’attention. Le fait d’explorer une toile dans sa composition pour en découvrir les mystères m’a captivée.
 
Comme Asam, j’ai ressenti une certaine empathie pour ces enfants... différents, incompris de leur mère, maltraités aussi. Les deux sont attachants, chacun dans leur genre.
 
L’intrigue est parfaitement maîtrisée. L’autrice consacrera quelques pages en fin de roman pour détricoter l’ensemble du stratagème, c’est dire si le scénario tenait la route.
 
Je ne vous en dis pas plus, juste que ce second polar japonais vient confirmer ce que je pensais déjà, il y a du talent au pays du soleil levant !

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2021-02-03T07:00:00+01:00

Le Premier Homme du monde de Raphaël ALIX

Publié par Tlivres
Le Premier Homme du monde de Raphaël ALIX

Les Avrils

Ce premier roman aura été une sacrée aventure pour son auteur, Raphaël ALIX, et ses éditrices, Lola NICOLLE et Sandrine THEVENET. Rien que pour ça, on peut lui faire la ola, non ? Sachant que j'ai tout un tas d'autres bonnes raisons dans ma besace pour lui faire une ovation...

Rose et Marcus dansent chaque soir en bord de Seine. Depuis 5 ans, ils se délectent sur les notes langoureuses et fougueuses du tango, cette danse venue d’Amérique du Sud, cette danse à quatre temps de Buenos Aires. Tout se passe formidablement bien entre eux, ils s’aiment, jusqu’au jour où Rose propose à Marcus d’avoir un enfant. Rose et Marcus s’adonnent, en plus de la danse, aux ébats amoureux pour concevoir l’enfant. Malheureusement, tout ne se passe pas comme ils l’avaient prévu, au point que Marcus se retrouve à héberger l’embryon du couple. Là commence pour eux une toute nouvelle histoire. 

Marcus n’est autre que le narrateur de ce roman, un brin loufoque, parfois burlesque, d’une fraîcheur et d’une modernité sans égal. C’est donc par le filtre de son regard que, le temps d’une lecture, nous allons nous plonger dans le corps, et les neurones, de ce garçon que la virilité ne va pas manquer d’être ébranlée.

Ne vous méprenez pas, ce n’est pas parce que le scénario prête à rire qu’il ne porte pas sur des sujets graves.

Comme Marcus,


J’avais le souci du détail. J’étais perfectionniste. P. 137

Raphaël ALIX ne va rien laisser au hasard dans ce roman foisonnant, à commencer par le tango, une danse qui, au tout début du XXème siècle, a puisé sa force et son énergie dans la mixité des danseurs. C’est à cette époque que les danses de Blancs et de Noirs se mélangent, elles s’inspirent les unes des autres, s’imitent, se singent, le métissage est à l’oeuvre pour donner ce que nous connaissons aujourd’hui, une danse aux mille et une tonalités, largement pratiquée dans les salles de bal du monde entier.

Pourquoi le XXIème siècle ne serait-il pas, lui, celui de la pamernité ?

L’auteur consacre son tout premier roman à la question de la procréation largement médiatisée en France ces dernières années et qui ne laisse pas indifférent, dans la réalité comme dans la fiction. Raphaël ALIX va confronter avec espièglerie son personnage principal aux normes de notre société. Il y a des moments absolument truculents qui vous feront peut-être pleurer, de rire, à moins que ça ne soit de chagrin sur ce que nous sommes, des êtres obtus.

Aujourd’hui, ne serait-ce que le vocabulaire, rien n’est prévu dans la langue française pour conjuguer la grossesse au masculin. Si le terme « paternité » est aujourd’hui largement prononcé, il l’est en référence au congé accordé au père depuis 2002 dans le code du travail. Raphaël ALIX s’exerce, lui, à prononcer le mot enceint pour qualifier l’état de Marcus, et il a bien raison.

D’un point de vue biologique, il ne vous a pas échappé que l’homme se différentie de l’hippocampe, le seul poisson et mâle du genre animal à assurer naturellement la gestation. Pour autant, certains hommes peuvent porter un enfant. Etre enceint est donc possible, c’est le cas de certains transgenres. Evoquer cette hypothèse dans un roman permet, a minima, de porter au grand nu des pratiques qui à défaut, risquent d’être réalisées sous le manteau et vécues dans le plus grand anonymat.

Du point de l’éthique, toutefois, il n’y a qu’un pas que les scientifiques ne sont pas prêts de s’aventurer à franchir, il en va notamment de la vie du père, mais pas que. Le simple fait d’être enceint vient rebattre les cartes de notre société et fragiliser ses fondations en revisitant la question du genre.


Chacun se plie à son rôle, chacun se voit réduit, cloué à son genre. Voici le canevas, débrouillez-vous comme vous voudrez : un homme, ça se conjugue au verbe avoir [...]. Une femme, ça se conjugue au verbe être, une femme c’est joli, c’est soigné, affectueux, sensible, salope. Et enceinte. P. 101

Si Raphaël ALIX initie un souffle d’autodérision dans son roman avec le personnage de Marcus, obligé de se grimer en femme, de se travestir pour sortir de chez lui et espérer une vie normale, il n’est, en réalité, plus simplement question pour un garçon de jouer à la dinette et/ou de pouvoir porter du rose, une robe, et tous autres artifices habituellement dédiés aux filles. Non, il s’agit de donner la vie.


Je vacillais. Je ne savais plus qui j’étais, ni où me situer. L’avais-je déjà véritablement su ? Qui peut répondre à ça : qu’est-ce qu’être un homme ? Et une femme ? Derrière la mise en scène, les rôles que chacun s’efforce d’incarner, personne ne le sait, surtout pas ceux qui aboient la réponse à la face du monde... [...]. P. 131/132

Plus que le genre, c’est finalement une question d’identité à laquelle il s’agit de répondre. Vous voilà plongés, bon gré mal gré, dans un bain philosophique dans lequel il ne vous reste plus qu’à nager !

J’avoue que Lola NICOLLE et Sandrine THEVENET sont particulièrement audacieuses en déroulant le tapis rouge de leur première sélection littéraire pour le roman de Raphaël ALIX. Ces femmes osent, par la voie de la littérature, espérer :


Décoloniser les esprits, et les rendre plus libres. P. 168

Modeste intention, n’est-ce pas !

« Le Premier Homme du monde », c’est un roman revigorant, bourré de fantaisie, fin et intelligent, de ceux qui vont semer dans votre esprit de petites graines et creuser un sillon. Tiens, tiens, je crois bien avoir déjà lu ça quelque part. Et si c’était la ligne éditoriale de la collection « Les Avrils »...

Alors, on la fait cette ola ?

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