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Articles avec #mes coups de coeur catégorie

2021-09-14T20:14:37+02:00

Le Monde qui reste de Pierre VERGELY

Publié par Tlivres
Le Monde qui reste de Pierre VERGELY

Éditions Héloïse D’ORMESSON 

 

Le premier roman de Pierre VERGELY, c'est un coup de coeur, l'occasion d'un nouveau clin d'oeil à Marie MONRIBOT et son "Coeur gros".

 

Nous sommes au début de la seconde guerre mondiale, le 10 mars 1941. Tout commence avec cette arrestation. Charles Vergely, surnommé « Finch », a 18 ans. Il se rend pour épargner ses parents. Suivront des interrogatoires musclés. Il est transféré au Cherche Midi, puis au Fresne. Son quotidien est rythmé par les actes de torture mais il ne lâchera rien. Non, l'ennemi n'obtiendra pas le nom de celui qui a commandité cette lettre à partir pour Londres. Ni Charles VERGELY ne cèdera, pas même par les autres prisonniers de son réseau. Les 17 accusés pour espionnage, aide à l’ennemi, opinions gaullistes… seront condamnés à mort par le tribunal militaire installé à proximité du Crillon à Paris. Dès lors, la vie prend une toute nouvelle dimension.

 

Avec ce roman historique, Pierre VERGELY rend hommage à son père, un soldat, un résistant, un jeune homme dont la maturité est redoutable.


Hier, avec mes camarades, nous avons gagné le plus grand des procès : nous avons acquis le pouvoir d’être tués pour nos idées. P. 74

Il n’a que 18 ans et pourtant, quel amour pour la patrie, quel sens du devoir ! Loin de ses parents, confronté à la haine de ses bourreaux, il garde la tête haute. Il est absolument incroyable de courage. S'il est abattu par l'ennemi, il veut pouvoir le regarder en face. Le pire des châtiments serait pour lui de mourir les yeux bandés.

 

Et puis, il y a la place du beau. Alors que tout n’est que misère, déchéance et insalubrité… Charles VERGELY mène une quête insatiable.


En caressant la beauté, l’imaginaire m’offre d’échapper à la laideur du temps présent. P. 121

C’est assez incroyable et pourtant… il a cette volonté et cette témérité qui font de lui quelqu'un d'exceptionnel. Pour surmonter la torture dont il était victime chaque jour, il avait choisi sa voie. Comme j'ai aimé ce passage sur les objets qu'il s'amuse à détourner de leurs usages. Ils ne sont pas nombreux dans la cellule mais à chacun, il porte une attention toute particulière et fait fonctionner son imagination pour lui trouver une nouvelle vocation, belle ou drôle bien sûr. Tout cela n'est qu'un jeu, n'est-ce pas !

 

Enfin, il y a la place des livres. Je n'ai bien sûr pas pu m'empêcher de noter toutes ces références distribuées à l'envi. Quelle émotion devant l'ouverture d'un colis reçu de sa mère dans lequel il trouvera savon, chaussettes tricotées et... "Jérôme 60°" de Maurice BEDEL. Si là n'est pas l'essentiel...

 

Chez les VERGELY, il y avait de l'amour, c'est certain. La relation de couple entre père et mère est nourrie de cette force que rien ne pourrait détruire, et puis, il y a celle de Charles entretenue alternativement avec son père et sa mère. Là, juste vous dire que j'ai été bouleversée par la lecture de quelques moments de complicité. Impossibilité de se toucher, de s'étreindre au parloir, il n'y a que les regards, mais quelle puissance ! 

 

Dans une plume tendre et délicate, le fils fait de son père un personnage de roman. Il dresse un portrait éminemment honorable d’un résistant et assure la mémoire de celles et ceux qui ont donné leur vie pour leur pays. Pierre VERGELY réussit à traiter un sujet grave avec humour, c'est la preuve de son immense talent.

 

Ce roman, c’est une prouesse littéraire, un premier roman EXTRAordinaire. Il fait partie de la présélection des Talents Cultura 2021 !

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2021-08-13T19:25:48+02:00

Les enfants véritables de Thibault BERARD

Publié par Tlivres
Les enfants véritables de Thibault BERARD

Les éditions de L’Observatoire

Coup de coeur une nouvelle fois pour la plume de cet auteur. Touchée en plein coeur par le trop plein de tendresse et d'amour. Vous vous souvenez peut-être de son premier roman "Il est juste que les forts soient frappés" sélectionné par les fées des 68 Premières fois... et bien il nous revient avec la suite de sa saga familiale.

Théo élève seul ses enfants, Simon et Camille, de 7 et 4,5 ans, depuis le récent décès de sa compagne Sarah. Cléo fait son entrée, tout en délicatesse, dans ce cocon familial meurtri. Elle est douce, Cléo, elle est gentille, et puis, c'est l'amoureuse de papa, alors chacun lui fait une petite place mais les démons ne cessent de hanter tout ce petit monde. Derrière les sourires se cachent la douleur de l'absence et du manque, la peur de la mort aussi. S'il est difficile d'accepter cette nouvelle présence et le petit pas de côté fait avec les habitudes, ce n'est pas plus simple pour Cléo, qui, elle-même, a connu une famille loin des standards. Elle a été élevée par son père, Paul, dans la vallée de l’Ubaye. Quand elle n'avait que 7 ans, elle a dû faire une place à César dont le père, alcoolique, était décédé. Il habitait juste à côté et Paul avait un grand coeur, alors, il l'avait adopté. Quant à Solène, c'était le fruit d'une relation extraconjugale. Diane Chastain n'a jamais assumé son rôle de mère. Cette « mère-herbe-folle » avait besoin d'air et disparaissait régulièrement. Après 15 mois d'absence, elle est rentrée à la maison. Elle était enceinte. Là aussi, Paul a fait amende honorable. Il aimait trop sa femme pour ne pas accepter ce bébé à naître. Alors pour Cléo, cette entrée en matière, c'est un peu comme un plongeon vers l'inconnu !

Dès les premières pages, je me suis prise à penser que mon hamac allait rapidement devenir une piscine ! A la page 54, les premières larmes coulaient sur mes joues, des larmes de chagrin mais aussi, des larmes de bonheur, le bonheur de lire des mots aussi forts, aussi beaux.

Thibault BERARD explore avec gourmandise et tout en délicatesse l'entrée de Cléo, le personnage principal de cet opus, dans la famille de Théo. Il s'agit d'un lent apprivoisement, de l'un, de l'autre, des uns, de l'autre, parce que oui, il y a une communauté initiale... à trois, et un individu de plus qui va progressivement chercher sa place, un peu comme un corps étranger à greffer dont on attend l'acceptation ou le rejet. Au gré, des opportunités, festives les premières, courantes de la vie pour les suivantes, les choses lentement s'organisent sous l'autorité d'un chef d'orchestre, Théo, le dénominateur commun de tous. Théo c'est le père, Théo c'est l'homme fou amoureux de Cléo, Théo c'est l'amant de Cléo.

Les fondations de cette nouvelle famille reposent sur ses épaules, à lui. C'est un sacré pari pris sur l'harmonie d'un groupe, l'alliance entre ses membres, la solidarité, la fraternité, l'équilibre, tout ce qui a besoin, pour se construire, de beaucoup d'amour, mais aussi, de mots. Avec Thibault BERARD, je suis toujours impressionnée l'exploration des maux. A chaque sujet, l'expression et le partage de sentiments, d'états d'âme, d'émotions que l'auteur sait allégrement transmettre à ses lecteurs.

Thibault BERARD traite ici magnifiquement de la mère, légitime et d'adoption, de son rôle, de sa place. A travers deux personnages qu'il fait se croiser, celui de Diane Chastain, la mère de Cléo, cette actrice qui a préféré se consacrer à sa vie professionnelle, et celui de Cléo qui consacre ses jours et ses nuits à tisser du lien. Ce que j'aime chez Thibault BERARD, c'est qu'il n'y a pas de jugement, chacun mène sa vie comme il croit bon de la mener, faisant des choix, les assumant... ce qui n'empêche pas d'avoir des prises de conscience et de vouloir changer du tout au tout.


Ils me manquaient pas comme après une longue absence ; ils ne me manquaient pas non plus comme un être aimé à qui l’on a un peu oublié de penser se rappelle brusquement à vous… Non : ils me manquaient à la façon dont un édifice s’avère soudain manquer de fondations. P. 98

L'écrivain restitue magnifiquement les sensations des femmes et leur rôle dans l'approche des enfants, ces trésors de candeur, qu'elles vont accompagner, au fil du temps, dans leur construction d'adulte. Il est question de transmission dans la relation et de confiance pour permettre à chacun de trouver sa voie, s'émanciper et passer à l'expression de soi... Ainsi se construit une constellation avec toutes ces étoiles qui ne demandent qu'à scintiller.


C’était impressionnant et, pour tout dire, vaguement dérangeant, de voir ce visage d’ordinaire si inexpressif se parer du masque de la concentration extrême, tandis que ses mains s’agitaient sous lui, expertes, agiles comme des serpents. P. 42-43

Ce roman, une nouvelle fois, est largement inspiré de la vie personnelle de l'auteur, mais pas que. Il y a aussi toute une part de son livre suggérée par son imaginaire. Et ce qui est merveilleux chez Thibault BERARD, c'est le jeu de la narration. Si dans les premières pages, il prête sa plume à Diane Chastain, un personnage féminin, il trouve un équilibre ensuite avec le "je" de Paul, son compagnon. Et puis, un peu comme quand vous montez dans un manège de chevaux de bois, passée l'installation, il y a la mise en mouvement dans un rythme lent, s'accélérant progressivement pour terminer dans un tourbillon enivrant. Là, les voix se multiplient, résonnent entre elles, se lient, se croisent, s'entrecroisent... dans une ivresse totale.

L'écrivain, qui a le souci du détail, pousse la fantaisie jusque dans les titres de chapitres qui, pour certains, prendront la forme d'une ritournelle.

La personne qui m'a offert ce roman (et qui se reconnaîtra) m'a fait un magnifique cadeau, de ceux que l'on n'oublie pas. Jamais le "Coeur gros" de Marie MONRIBOT n'a été aussi à propos.

Impossible de vous quitter sans la playlist de Thibault BERARD, j'y ai choisi "Ready to start" de Arcade Fire. Cette chanson colle à merveille au propos, je vous assure, parce que... je ne vous ai pas tout dit !

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2021-08-06T06:00:00+02:00

Les danseurs de l'aube de Marie CHARREL

Publié par Tlivres
Les danseurs de l'aube de Marie CHARREL

Coup de cœur pour le dernier roman de Marie CHARREL qui fait une entrée fracassante chez les éditions de L’Observatoire avec « Les danseurs de l’aube », l'occasion de mettre une nouvelle fois sous les projecteurs la sculpture de Marie MONRIBOT.

Tout commence dans le chaos. Le quartier de Schanzenviertel de Hambourg en Allemagne connaît une nouvelle vague de rébellion, cette fois orientée contre le G20. Le théâtre Rote Flora est squatté, fief d'une communauté anarchiste de longue date. Chaos toujours, les événements se passent en Hongrie. Les Roms sont expulsés, ils doivent libérer les logements qu’ils habitent pour les laisser à d’autres. Iva fait partie de ces populations mises de force sur les route. Elle arrive à Hambourg, tout comme trois amis, trois garçons, trois berlinois, tout juste bacheliers. Lukus, Nazir et Carl vont commencer des études universitaires d’informatique. Ils s’offrent une escapade estivale à Hambourg. Pendant que Nazir et Carl fréquentent les clubs de strip-tease, Lukus, lui, le jeune homme efféminé, part sur les traces d’un danseur de flamenco, juif et travesti, Sylvin RUBINSTEIN qui est décédé en 2011. Cet artiste, c’est sa professeure de danse classique qui l’a mis sur la voie. Il n’avait alors que 12 ans. Il deviendra son icône. C’est dans cette ville allemande, en juillet 2017, que Iva et Lukus vont se croiser. Leur photographie d’un couple sorti mystérieusement des brumes de la ville incendiée sera diffusée à travers le monde entier. Elle marque le début d’une épopée éminemment romanesque.

Ce roman, c'est un jubilé de sujets qui me passionnent.

D'abord, il y a l'art à travers le flamenco, cette danse incandescente à laquelle Lukus a choisi de se consacrer. Au prix de multiples efforts et d'une longue pratique, les corps apprivoisent le rythme des cymbales, tantôt en douceur, tantôt avec violence, en quête du duende, cette ivresse que Federico GARCIA LORCA décrivait tout en beauté dans "Jeu et théorie du Duende" : "Pour chercher le duende, il n’existe ni carte, ni ascèse. On sait seulement qu’il brûle le sang comme une pommade d’éclats de verre, qu’il épuise, qu’il rejette toute la douce géométrie apprise, qu’il brise les styles, qu’il s’appuie sur la douleur humaine qui n’a pas de consolation."

Mais plus encore, c'est à travers les jumeaux RUBINSTEIN que vous allez mesurer la puissance de l'enivrement. Nous voilà en 1913, quasiment un siècle plus tôt. Rachel et Pietr Dodorov Nikolaï tombent amoureux l’un de l’autre. Elle est juive, danseuse à l’opéra de Moscou. Lui est duc, aristocrate, officiel du Tsar Nicolas II. De leur union naissent Sylvin et Maria. A la Révolution, elle doit fuir avec ses enfants. Elle ne reverra jamais son mari, fusillé. Les enfants sont bercés par les chants de la soprano Ewa BANDROWSKA-TURSKA. Ils sont formés par Madame Litvinova dans une école de danse de Lettonie. Inspirés par le flamenco découvert dans un camp gitan, ils quittent l’école pour la Pologne. À Varsovie ils sont recrutés par Moszkowicz, directeur du théâtre l’Adria. C’est lui qui leur donne leur nom de scène : "Imperio et Dolores", un nom aux sonorités espagnoles pour leur permettre d'entrer dans le cercle très fermé des danseurs du genre et cacher leurs origines juives.

Il y a, dans ce roman, des descriptions tout à fait fabuleuses des moments de spectacle, d'exaltation, des jumeaux reconnus dans le monde entier pour leur talent. Nous sommes dans les années 1930, les années folles, cette période éblouissante marquée par l'élan d'euphorie qui souffle sur les disciplines artistiques.

Ce que j'ai beaucoup aimé, c'est aussi la singularité du travesti. Sylvin RUBINSTEIN se produisait en tenue de femme. Tout a commencé avec Maria qui, lors d'un , s'est habillée avec le costume d'un homme. Il n'en fallait pas plus pour que son frère, lui, au corps si fin, ne se glisse dans une robe de flamenco. Au fil du temps, resté seul, il perpétuera le souvenir de sa soeur en s'annonçant comme Dolores.

Mais il ira beaucoup plus loin. Alors que la seconde guerre mondiale frappe, c'est en habit de femme qu'il mènera des actes de résistance. Là, le roman de Marie CHARREL devient historique et honore sa mémoire. L'écrivaine dresse le portrait d'un homme puissant.

La lecture est jubilatoire. Dans une plume haute en couleurs et en intensité, "Les danseurs de l'aube" deviennent des personnages héroïques. Entre passé et présent, réalité et fiction, mon coeur s'est laissé porter par la fougue d'êtres hors du commun, des hommes et des femmes, indignés, qui, de gré ou de force, choisissent la voie de la liberté, à la vie, à la mort. Marie CHARREL restitue tout en beauté d'innombrables recherches réalisées pour être au plus près de l'actualité comme de l'Histoire. Elle nous livre un roman d'une richesse éblouissante.

A bien y regarder, j'ai l'impression que je cumule les coups de coeur ces dernières années avec les éditions de L’Observatoire. lls vous séduiront peut-être aussi...

Ces rêves qu'on piétine de Sébastien SPITZER

Il est juste que les forts soient frappés de Thibault BERARD

Les déraisons de Odile D'OULTREMONT

sans oublier, l'excellent roman 

L'Âge de la lumière de Withney SHARER

et puis

Juste une orangeade de Caroline PASCAL

Le poids de la neige de Christian GUAY-PLOQUIN

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2021-06-08T06:00:00+02:00

Ma double vie avec Chagall de Caroline GRIMM

Publié par Tlivres
Ma double vie avec Chagall de Caroline GRIMM
 
Il y a plusieurs manières de découvrir l’œuvre d’un artiste peintre : visiter les musées (en s’y déplaçant ou bien à distance), lire des ouvrages spécialisés, regarder des documentaires... Caroline GRIMM, elle, nous propose avec la maison d'édition de partir sur la voie de Chagall, cet artiste russe, avec un roman.
 
Chagall, c’est le peintre du plafond de l’Opéra Garnier, une commande qui lui est confiée par Malraux, Ministre de la culture. Il y rend hommage à quatorze compositeurs. Chagall a alors 77 ans. Il travaille gratuitement comme un cadeau fait à la France qui lui a tout donné. C’est le pays qui l’a accueilli, lui, Moïche Zakharovitch Chagalov, quand il a quitté son shtetl, son petit village biélorusse de Vitebsk pour se vouer à la peinture, faire fortune et rentrer demander la main de Bella ROSENFELD, la femme dont il est fou amoureux. Quand il arrive dans la capitale, il est accueilli par Victor MEKLER. Il a tout à apprendre. Il trouve de nouveaux maîtres, John SINGER SARGENT et Ignacio ZULOAGA. Il se nourrit des richesses parisiennes. Il s’installe dans un atelier rue de Vaugirard, la Ruche. Il se lie d’amitié avec Blaise CENDRARS sur fond de cubisme. Si les Français ne montrent pas d’intérêt particulier pour son art, les Allemands, eux, y sont sensibles. Il rentre chez lui, retrouve ses racines et Bella, elle qui croît en sa réussite et impose le mariage à sa famille bourgeoise. Malheureusement, leur vie amoureuse commence avec la guerre. Les frontières se ferment. Ainsi commence la vie de l’artiste qui va cumuler les rendez-vous manqués, avec le public, avec son pays...
 
Caroline GRIMM réussit la prouesse de relater une vie ponctuée de mille et une tribulations, tout en beauté. Chagall et Bella sont éminemment romanesques. En rupture avec leurs familles, ils vivent leur passion amoureuse et leur passion de l’art, contre tous. Ils sont beaux, ils sont fous, ils sont portés par l'allégresse des sentiments, des émotions, de tout ce qui fait vibrer deux coeurs à l'unisson. L'écrivaine s'est largement documentée pour restituer tout le piment d'une existence hors du commun.
 
J’ai beaucoup aimé aussi, j'avoue, les relations que nourrit Chagall avec d’autres artistes. Le couple des DELAUNAY est très présent dans la vie du peintre russe. « La femme enceinte », cette oeuvre réalisée en 1912-1913, est inspirée de la maternité de Sonia DELAUNAY.
 
Ce roman, c’est encore une formidable fresque historique sur une cinquantaine d’année, ancrant la vie de Chagall dans la grande Histoire avec la seconde guerre mondiale qui gronde et stoppe en plein vol le jeune fougueux.
 
Et puis, ce roman c’est un voyage à travers le monde. Vous allez vivre au rythme des étapes de l’itinéraire de Chagall, entre la Russie, le vieux continent et le nouveau monde. Le récit est foisonnant.
 
Quant au rythme, c'est de la pure folie, il est endiablé.
 
Cerise sur le gâteau : l’autrice égrène les chapitres comme autant d’œuvres d’art dont elle assure une prodigieuse médiation. Elle place la toile dans son contexte, explore chaque détail pour nous en délivrer les secrets. Faites-lui une petite place sur votre table de salon... quand vous n’aurez que quelques minutes, vous savourerez le plaisir de vous évader avec « Vue de la fenêtre », « Solitude », « La maison brûle », et bien d’autres encore... autant d'oeuvres d'art qui assurent la postérité de l'artiste !


La magie d’une œuvre d’art, c’est qu’elle agit sur nous comme la lumière venue des étoiles, elle nous éclaire encore bien des années après que l’astre est mort. P. 60

Un petit mot sur celle qui figure en première de couverture : « Double portrait au verre de vin » qui orne parfaitement le roman intitulé "Ma double vie avec Chagall", un titre que je ne décrypterai pas parce qu'il est le symbole d'une autres histoire... juste vous dire qu'il est annonciateur d'un procédé narratif audacieux tout à fait réussi. Bravo !

Ce roman, c'est un coup de ❤️. Vous avez reconnu bien sûr la sculpture de Marie MONRIBOT qui accompagne tous ceux qui, en 2021, m'ont foudroyée.

La plume de Caroline GRIMM, je la connaissais pour l'avoir découverte en 2014 avec la lecture de "Churchill m'a menti". Je me plais à parcourir ma chronique de l'époque... alors que "T Livres ? T Arts ?" n'existait pas encore. Imaginez, nous étions encore à l'époque de "L'Antre des Mots" ! Et devinez quoi... c'était déjà un coup de ❤️ !

Alors, comme le proverbe le dit si bien, jamais 2 sans 3, j'aimerais bien succomber une nouvelle fois. Vous me conseillez quoi : Vue sur mère ? Moi, Olympe de Gouges ? La Nuit Caroline ?

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2021-04-20T06:00:00+02:00

Batailles de Alexia STRESI

Publié par Tlivres
Batailles de Alexia STRESI

Mon #Mardiconseil, c'est un coup de coeur (vous avez reconnu l'oeuvre de Marie MONRIBOT bien sûr), "Batailles" de Alexia STRESI.

Je ne connaissais pas encore cette plume. Alexia STRESI est l'autrice de "Looping" sorti en 2017, lauréat du Grand Prix de l'Héroïne Madame Figaro. J'avais laissé passé son premier roman, Lecteurs.com et les éditions Stock ont fait le reste. Un très grand merci pour ce joli cadeau.

Rose est sage-femme. Un jour, elle va rendre visite à sa mère et là, oh surprise. Elle découvre qu'elle n'habite plus dans son logement. Elle va voir la gardienne de la résidence qui lui remet une enveloppe laissée à son nom. Nous sommes en 2003. Sa mère est partie et souhaite que sa fille ne la recherche pas. Elle lui annonce qu'elle reviendra vite. Sous le choc, Rose tente de poursuivre sa vie mais il devient rapidement impossible pour elle de continuer à donner naissance à des bébés, et de nouveaux parents. Elle se réorientera professionnellement et deviendra cuisinière. Elle rencontrera Rémi. Ensemble, ils auront deux filles, Asia et India. Et puis, dix ans après, elle est interpellée par la mort d'un enfant de 15 à 18 mois de type africain, découvert mort sur la place de Berck sur Mer. Elle se joint à la marche funèbre. Cet événement va réveiller l'envie irrépressible de Rose de connaître ses origines. Là commence une toute nouvelle histoire...

Ce roman, je m'y suis plongée sans connaître le sujet. Dès les premières pages, il m'a happée. Il faut dire que Alexia STRESI sait très bien planter le décor, enfin, plusieurs décors en réalité. Elle va savamment mêler deux histoires qui a priori n'ont rien à voir l'une avec l'autre et pourtant...

La quête des origines est un sujet qui me fascine. Les romans, mais aussi la vie, me montrent chaque jour qu'il est des instants où le fait de savoir d'où l'on vient devient une nécessité, qui plus est lorsque l'histoire est ponctuée de silences, lorsque les familles ploient sous le poids de secrets, et ce n'est pas l'écrivaine qui me démentira.


Le passé n'aime pas qu'on le néglige. Arrivera toujours le moment où il se mettra à suinter. P. 194

Et puis, ce qui me captive plus encore, c'est quand la grande Histoire vient percuter la petite. La famille de Rose aurait pu rester dans le champ de la fiction, de l'imaginaire, mais Alexia STRESI a décidé de lui donner une autre portée, une dimension nationale. Les faits remontent aux années 1962-1984. Ils relèvent de la compétence de Michel DEBRE, alors Député de l'île de la Réunion. L'écrivaine relate rien de moins qu'une déportation, le déplacement de plus de 2000 enfants. Je ne vous en dis pas plus, juste que ce livre est à partager sans modération parce que la littérature a ce pouvoir de mettre en exergue des événements passés inaperçus dans l'enseignement académique. Je ne pouvais d'ailleurs pas l'apprendre à l'école puisqu'ils se déroulaient au moment même où j'étais sur les bancs. Aujourd'hui, il est temps d'en parler. Je me souviens de la citation de Simone DE BEAUVOIR : "Nommer c'est dévoiler, dévoiler c'est agir". Imaginez, des hommes et des femmes supportent encore aujourd'hui le fardeau de leur passé et puis, vous savez, ce n'est pas quand leur génération qu'il disparaîtra, non, il ne fera que décupler avec les années parce qu'il y a de la revendication là dessous.

Quand Rose échange avec sa belle-mère. 


Elle aussi ne se sent juive qu'en face des antisémites. P. 143

Alors quand il est en plus question de la couleur de peau, vous pouvez imaginer à quel point les hommes et les femmes ont besoin de savoir qui ils sont ? d'où ils viennent ? pour assumer leur condition et retrouver leur dignité.

Ce roman, c'est une bombe... à retardements. Outre le sujet (impossible de vous en dire plus au risque de spolier le livre tout entier), c'est la manière de l'écrire qui fait boum, boum, boum, et boum. J'ai noté dans mon petit carnet les coups de tonnerre. Il y a un premier impact page 110, et puis 244-245, ensuite le rythme s'accélère, pages 254 et 262. Alexia STRESI orchestre d'une main de maître l'intrigue, le tout dans une plume profondément humaine. J'en ai la chair de poule rien que d'y penser.

Ce roman, ne passez pas à côté.

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2021-02-26T19:51:09+01:00

Trencadis de Caroline DEYNS

Publié par Tlivres
Trencadis de Caroline DEYNS
 
Je ne vais pas tenir bien longtemps alors autant vous le dire tout de suite, « Trencadis » de Caroline DEYNS est un coup de ❤️, rien de moins ! Il me tardait de retrouver le "Coeur gros" de Marie MONRIBOT...
 
Niki DE SAINT-PHALLE naît le 29 Octobre 1930 à Neuilly-sur-Seine. Ses parents, installés à New-York, la confient à ses grands-parents en France. Ils vont l’élever pendant trois années de sa petite enfance. Quand elle retrouve ses parents, elle est tyrannisée par une mère qui place les bonnes manières tout en haut de la hiérarchie de ses valeurs. À 11 ans, c’est lors de l’été 1942 qu’elle est violée par son père dans la maison de vacances louée à Nice. Plus tard, elle devient mannequin. Elle épouse Harry, un homme bien sous tous rapports. Ensemble, ils ont une fille, Laura. Peut-être est-ce la maternité ? Toujours est-il que Niki va de plus en plus mal, les pensées suicidaires l'envahissent. Elle fait un séjour en hôpital psychiatrique. Elle est traité avec les électrochocs de l'époque. Elle ne cesse d’évoquer l’été des serpents, un souvenir qui en cache un autre, beaucoup plus effroyable. A la sortie de l'hôpital, son père avoue. C’est là que commence une nouvelle vie pour elle et que d’autres horizons se profilent...
 
De Niki DE SAINT-PHALLE, je suis totalement fan. Le blog est d’ailleurs à son effigie avec ses trois « Nanas », joyeuses et voluptueuses. L'artiste, je l’ai découverte il y a une bonne trentaine d’années maintenant et suis devenue une inconditionnelle de ses œuvres comme de tout ce qu'elle représente en réalité.
 
J’aime, comme beaucoup je crois, les formes généreuses de ses "Nanas", leurs couleurs vives, leur joie communicative et le mouvement qu’elles représentent.
 
Mais les « Nanas » sont aussi porteuses d’une certaine image de la femme, une représentation en contradiction totale avec le canon brancardé par le mannequinat. Et quand Niki DE SAINT-PHALLE allonge sa « Nana » à terre dans des dimensions gigantesques pour permettre aux visiteurs du Moderna Museet de Stockholm (Suède) de la pénétrer par le vagin, elle devient la féministe que je vénère.

Au-delà des « Nanas », l’artiste plasticienne du XXÈME siècle a aussi revisité le mythe de la mariée


Sans autre but alors que de faire péter le cadre familial avec la seule bombe artisanale qu’ils ont été capables de fabriquer : des épousailles en catimini devant des témoins ramassés sur le trottoir. P. 51

et exploré le sujet de la maternité d’une façon tout à fait révolutionnaire. Comme j’aime voir Caroline DEYNS jouer le rôle de médiatrice de ces œuvres-là en particulier et nous expliquer le pourquoi du blanc.
 
Ce roman relate la naissance d’une femme artiste. Que de lutte, de courage et de force, pour accéder à son registre de prédilection. Comme j’aime ce passage autour de la rencontre de Niki DE SAINT-PHALLE avec ce forain avec qui elle donnera naissance à des œuvres, aujourd'hui encore largement méconnues, créées à partir de tirs de carabines, surprenant non ?
 
Et puis, Niki DE SAINT-PHALLE, c'est aussi l’utilisation de matériaux singuliers pour réaliser des « Trencadis », ces mosaïques d’éclats de céramique et de verre dont l'artiste va faire sa signature.

Il y a, enfin, ce rêve inouï de créer un jardin à l’image du Parc Güell de Barcelone parsemé d’œuvres de GAUDÍ !


Je suis franco-américaine, mon château, je l’imaginerai et le construirai avec des courbes comme des bras qui vous entourent, et de la couleur, de la couleur à vous rendre ivre. P. 60

 
Sous la plume de Caroline DEYNS, l’artiste devient un personnage de roman dans tout ce qu’elle incarne d’EXTRAordinaire. La narration est ingénieuse avec l’invitation à témoigner de personnes qui ont connu Niki DE SAINT-PHALLE de très près comme son psychiatre, Eva AEPPLI, sculptrice et ex-compagne de Jean TINGUELY, Andréas VLIEGHE, forain, Fernande, une voisine de l’installation de Niki et Jean, une faiseuse d’ange, Sophie du Women’s Lib, Emilie, la fille de Léa, la femme de ménage de Soisy, autant de regards croisés portés sur un destin hors du commun, un peu comme si chacun venait poser son petit carreau de mosaïque pour composer le portrait de l'artiste. Un pari ambitieux, parfaitement réussi, bravo !
 
Ce roman est prodigieux.

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2021-01-07T07:00:00+01:00

Le Stradivarius de Goebbels de Yoann IACONO

Publié par Tlivres
Le Stradivarius de Goebbels de Yoann IACONO

Slatkine & Cie

 

Coup de cœur pour ce premier roman inspiré d’une histoire vraie sur fond de seconde guerre mondiale

 

Felix Sitterlin, le narrateur, est Trompettiste classique. Il fut formé au Conservatoire de Paris. À partir de 1938, il intègre la brigade de musique des gardiens de la paix et prendra part à l’insurrection populaire pour reprendre la Préfecture de Police de Paris. Le 12 janvier 1945, il est chargé par le Préfet Luizet de retrouver le Stradivarius du neveu de Monsieur Braun, Juif, ami du Général De Gaulle. Et s’il s’agissait de celui offert par Goebbels le 22 février 1943 à la jeune Nejiko Suwa, prodige japonaise, comme un acte politique pour sceller l’union du régime nazi avec le Japon, les premiers exterminant les Juifs, les seconds les Chinois. Après un enseignement reçu auprès de sa tante Anna, arrivée de Russie, Nejiko évolue auprès de grands maîtres mais son Stradivarius lui résiste. D’où peut bien venir son incapacité à maîtriser parfaitement l’instrument. Certains luthiers affirment que les violons ont de la mémoire ? Et si Nejiko avait intérêt à connaître l’histoire du sien...

 

« Le Stradivarius de Goebbels » est un roman historique qui va prendre sa source avec le cadeau de Goebbels. Nous sommes en 1943. C’est à cette époque que le régime nazi lance la confiscation des œuvres d’art. Chaque jour, 80 camions de biens juifs quittent Paris pour l’Allemagne et l’Autriche pendant que les propriétaires, eux, étaient transférés au camp de Drancy. Herbert Gerigk est chargé du secteur musical. C’est entre ses mains que le Stradivarius transite. J’ai beaucoup aimé les descriptions de Paris sous l’occupation. J’ai découvert aussi l’épisode des prisonniers japonais dans un hôtel luxueux de Bedford. Ils y resteront 6 mois, de juillet à décembre 1945, suscitant des mouvements de révolte des Américains. L’écrivain a réalisé de nombreuses recherches pour documenter son livre et en faire un roman historique à part entière.

 

Ce roman, c’est aussi l’exploration d’une discipline artistique, la musique. J’ai savouré les passages autour de l’apprentissage de Nejiko Suwa.


Les jeunes musiciens en ont l’intuition, leurs maîtres la certitude : les violons ont une âme mais ils ont aussi une mémoire. Une mémoire au sens propre : le bois vit, travaille, enregistre les sonorités et les émotions. Il les absorbe, s’en imprègne, les intègre, au point que l’instrument se comporte de manière singulière sur un morceau joué des centaines de fois. P. 51

Et puis, il y a l’adoption de l’instrument par le musicien, le binôme qu’ils composent, l’alchimie qui opère. Alors, imaginer que Nejiko SUWA se sépare de son Stradivarius, même mal acquis, relève de l’illusion à moins que...

 

Yoann IACONO réussit à maintenir le suspense tout au long du roman, donnant un rythme au propos.
 

Enfin, sous la plume de l’écrivain, Nejiko Suwa devient un personnage de roman. Entre sa vie à Paris, son retour à Berlin, son emprisonnement aux Etats-Unis... c’est une épopée tout à fait fascinante que nous relate l’auteur qui ne se contente pas seulement des années 1940 mais nous propose d’accompagner Nejiko Suwa tout au long de sa vie. C’est dans les journaux intimes de la musicienne qu’il va glaner une multitude de détails pour reconstituer le fil de son existence.

 

Ce premier roman est passionnant. La narration à la première personne du singulier met le lecteur dans la position du spectateur d’un scénario hallucinant digne du plus machiavélique des dictateurs. C’est un peu comme si la scène se déroulait sous nos yeux et donnait à cette fiction un ancrage dans le monde réel. Audacieux et très réussi.

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2020-09-01T06:00:00+02:00

Ásta de Jon Kalman STEFANSSON

Publié par Tlivres
Ásta de Jon Kalman STEFANSSON

Coup de ❤️ pour le roman de Jón Kalman STEFANSSON, il sort en format poche chez Folio, l’occasion de revenir sur Ásta publié aux éditons Grasset. C'est mon #mardiconseil.

Nous sommes dans les années 1950 à Reykjavik en Islande. Helga a 19 ans, Sigvaldi 30. Ils vivent le parfait amour. Ils ont une enfant de 7 mois. Une nouvelle grossesse se profile. Ils cherchent un prénom pour le bébé à venir, une autre fille. En mémoire d'une lecture qu'ils avaient partagée, « Gens indépendants » de Halldór LAXNESS (Prix Nobel de littérature), et qui les avait beaucoup émus, ils choisissent Ásta. A une lettre près, le prénom de la fillette aurait signifié "amour", mais voilà, cette lettre va faire toute la différence ! La grossesse d'Helga est marquée par ses crises de nerfs, un peu comme si la maternité faisait resurgir le passé et tourmentait les âmes par des souvenirs douloureux. Avec la naissance, les sentiments s'apaisent malgré une vie de famille chahutée par une économie en perte de vitesse. Sigvaldi est contraint d'exercer deux métiers pour permettre à sa femme et ses enfants de vivre. Il est marin. Il est peintre en bâtiment aussi, il a monté son entreprise avec un associé. Un jour, il tombe d'une échelle. Un peu sonné, il se remémore les bons moments de son existence. Il culpabilise aussi. S'il n'avait pas été un bon père pour sa fille...  

Ce roman d'apprentissage est absolument EXTRAordinaire.

Dès la première page, j'ai été totalement happée par le tourbillon des destins qui se croisent, se lient, se délient, se relient, perturbés qu’ils sont, comme le climat islandais. Il y est question d'amour, de passion, l'incandescente, celle qui brûle, enflamme, et s'éteint pour ne plus laisser derrière elle que quelques cendres. Mais c'est sans compter, parfois, sur un léger souffle qui suffit à rallumer le tison que l'on croyait à jamais disparu. Il n'y a pas de demi-mesure, juste l'immense sensation d'exister.


Avoir hâte. Surtout quand il s’agit de retrouver une personne qui vous est chère. Alors, on se sent vivant. P. 217

Dans ce roman dont la construction narrative est exceptionnelle émerge un certain rapport au temps. Il y a d'abord celui qui prend appui sur les deux générations de couples, Helga et Sigvaldi d'une part, Ásta et Josef d'autre part. Mais il y aussi celui qui se déploie au rythme des sentiments, tantôt il y a urgence à vivre, assouvir sa passion, chaque minute, chaque heure compte, tantôt les mois, les années, s'étirent inlassablement.


Nous avons tant à faire que parfois, on dirait que notre existence va plus vite que la vie elle-même. P. 42

Enfin, j'ai été profondément touchée par cette espèce de déterminisme dans les générations de femmes, un peu comme si, avec la filiation, elles se transmettaient une partie de leur histoire qui se répéterait indéfiniment. J'avais déjà mesuré cette fragilité dans le roman de Lenka HORNAKOVA-CIVADE et ses "Giboulées de soleil".

Mais là, sous la plume de Jón Kalman STEFANSSON, la tragédie devient une fatalité, emportant tout sur son passage, y compris la raison. L'histoire d'Ásta est ponctuée par des périodes de profonde dépression, certaines réalités sont trop lourdes à porter.


L’ignorance vous rend libre alors que la connaissance vous emprisonne dans la toile de la responsabilité. P. 264

L’exercice littéraire est époustouflant dans la maîtrise des scénarios. Ce roman fait un peu plus de 490 pages, j'aurais aimé qu'il en fasse 100, 200, 300 de plus, totalement habitée que j'ai été par le personnage d'Ásta.

A saluer également la qualité de la traduction proposée par Eric BOURY, juste prodigieuse !

Ásta, je l’ai découvert dans Le cadre du 50e prix des lectrices Elle en 2019. Je faisais partie des heureuses élues, l’occasion de saluer Olivia de Lamberterie et toute l’équipe des jurées.

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2020-08-29T06:00:00+02:00

La femme qui reste de Anne de ROCHAS

Publié par Tlivres
La première de couverture du roman "La femme qui reste" de Anne de ROCHAS avec un petit clin d'oeil à "La Maison Bleue" de JUSSERAND construite à Angers entre 1927 et 1929. On retrouve la fresque de Banksy de Londres qui orne tous mes coups de coeur 2020 !

La première de couverture du roman "La femme qui reste" de Anne de ROCHAS avec un petit clin d'oeil à "La Maison Bleue" de JUSSERAND construite à Angers entre 1927 et 1929. On retrouve la fresque de Banksy de Londres qui orne tous mes coups de coeur 2020 !

Alors que la rentrée littéraire ne fait que commencer, roulement de tambours s'il vous plaît pour un premier roman, celui de Anne de ROCHAS publié aux éditions Les Escales. "La femme qui reste" est un coup de coeur, l'un de ces romans inoubliables, pour la forme, l'écriture est prodigieuse et la narration sensationnelle, le fond aussi, du pur génie !

Quelques mots de l'histoire.

Nous sommes en 1925 en Allemagne. Clara Ottenburg s'apprête à participer à la fête donnée à l'école des arts décoratifs de Burg Giebichenstein. Elle ne saurait toutefois s'en contenter. Ce qu'elle veut, elle, c'est intégrer le Bauhaus, cette école d'art créée par Walter GROPIUS, Architecte et Urbaniste à qui on doit notamment la Cité de Dessau-Törten. L'établissement est sur le point de quitter Weimar pour Dessau, peu lui importe, la distance n'y fera rien. Clara sait ne pas pouvoir compter sur le soutien de sa mère, une jeune veuve, elle se reposera sur sa tante Louise qui croit profondément en ses capacités à prendre part au groupe d'intellectuels et d'artistes avant-gardistes, des illuminés de la création portés par un mentor de la coopération. Son principe à lui, GROPIUS, c'est le travail en équipe pluridisciplinaire. Il pense que les disciplines gagnent à travailler toutes ensemble pour créer une oeuvre unique. Et même si les femmes ont une prédisposition à être affectées à l'atelier des tisserandes, ce qui met Clara hors d'elle, il n'en demeure pas moins qu'elle ne laisserait sa place de Bauhauserin pour rien au monde. Avec Theo et Holger, elle va se laisser porter par le vent de liberté qui souffle alors sur cette école dont la renommée est internationale. Il faut dire que Vassily KANDINSKY et Paul KLEE y sont en résidence, rien de moins ! Beaucoup de grands noms s'y côtoient donc, qu'ils soient en apprentissage ou comme "maîtres" d'une certaine forme de modernité. Les années folles alimentent l'euphorie créatrice d'une jeunesse exaltée que rien ne saurait arrêter, ou presque. Hannes MEYER fait partie des enseignants de la première heure, sa matière à lui, c'est l'Architecture. Il succède à Walter GROPIUS en tant que Directeur. L'idéologie communiste fait ses premiers pas dans les murs de l'école alors que le nazisme gronde à l'extérieur. Chacun aura à choisir son chemin, pour le meilleur... ou pour le pire.

Ce premier roman de Anne de ROCHAS est absolument remarquable.

Il l'est, d'abord, parce qu'il brosse une fresque de soixante-dix années de l'Histoire de l'Allemagne, depuis l'effervescence artistique des années 1920 avec ces hommes et ces femmes aux desseins fabuleux jusqu'à la chute du Mur de Berlin en 1989, en passant par les sombres années de la seconde guerre mondiale. Le récit est passionnant et profondément singulier. En effet, si la littérature regorge de romans avec ce dernier épisode comme toile de fond, ils sont peu nombreux à dresser le portrait de la vie quotidienne des Allemands sous le régime nazi. Anne de ROCHAS prend le parti de décrire Berlin au rythme de la chronologie des événements. Il y a la féerie de la ville, cette capitale européenne où tout est permis, largement convoitée par une jeunesse en mal d'interdits. C'est l'époque de "L'Opéra de quat'sous" de Bertolt BRECHT et Kurt WEILL. Il y a aussi les années 1940 où elle finit ruinée, totalement exsangue. Il y a enfin la création de la R.D.A., République Démocratique Allemande, et la construction du mur qui finira par tomber en 1989. Le pari est audacieux et parfaitement réussi. Dans ce registre, je ne me souviens que de "La chambre noire" de Rachel SIEFFERT, trois nouvelles qui m'avaient captivées. Cette lecture date de quelques dizaines d'années maintenant mais elle continue de me hanter. Je crois que ça sera également le destin de "La femme qui reste".

Outre cette première distinction, il y a une construction narrative extrêmement intelligente. Le livre mêle formidablement fiction et réalité. Ainsi, dans un exercice littéraire fantastique, Anne de ROCHAS construit son roman autour de trois personnages sortis tout droit de son imagination. Il y a Clara Ottenburg, Theodor Schenkel de Hambourg et Holger Berg, le Bavarois. Tous trois vont permettre à l'écrivaine de tisser une toile dans laquelle elle fera se croiser une cinquantaine d'artistes en tous genres dont le point commun aura été de se former ou d'enseigner au Bauhaus. Le parcours d'Otti BERGER m'a profondément émue. Je ne connaissais pas cette femme d'origine austro-hongroise partie étudier à Vienne et qui, malgré une surdité partielle, la conséquence d'une maladie contractée enfant, montera son propre atelier textile et réalisera des lainages pour la haute couture, la maison Chanel s'il vous plaît.

 


Otti n’a pas besoin d’entendre. Tous les rythmes, toutes les variations, la moindre modulation passent par ce regard à ciel ouvert, un regard à capter le bruit du vent, le chant des oiseaux, à écouter les étoiles. P. 159

Avec le personnage d'Otti BERGER, Anne de ROCHAS, elle-même créatrice textile qui a beaucoup travaillé avec Yves SAINT-LAURENT, saisit l'opportunité de magnifier sa discipline artistique et d'expliquer l'indéfectible lien qui unit l'artiste à la matière. Les mots sont puissants, les images d'une profondeur esthétique :


Elle aime la voir jouer infiniment avec les écheveaux, les disposant par ordre chromatique, par matières, superposant les fils sur son index tendu, par deux, par trois, elle a toujours ce même geste doux et brusque à la fois, de torsion, puis de relâchement, quand la réponse lui est venue. Otti la presque sourde converse avec la matière, le mouvement de ses mains leur sert de langue commune. P. 190

Il y a Lux FEININGER aussi, photographe et peintre. Quand on fait connaissance avec lui, il n'est encore qu'un enfant, son père, Lyonel FEININGER, peintre, enseigne au Bauhaus, c'est l'un des "maîtres".

Toutes et tous ont fait partie de cette communauté portée par la fougue artistique des grands jours... 


Peu importe d’où ils viennent, de quel pays, de quel milieu, le Bauhaus leur donne une nouvelle identité, un nouveau passeport, un nom qui viendra toujours, dans ce lieu même et où qu’ils se trouvent, avant leur patronyme ou leur nationalité : Bauhaüsler. P. 58

Ils sont cinquante hommes et femmes dont Anne de ROCHAS assure la mémoire. Inspirée de faits réels, elle nous livre dans les toutes dernières pages quelques éléments de biographie qui viendront renforcer la véracité du propos, l'occasion aussi pour moi de (re)découvrir des itinéraires d'Artistes tout à fait extraordinaires. 

Plus qu'une école d'art, le Bauhaus, c'est un courant de pensée. C'est d'ailleurs à ce titre que le régime en place les a fichés comme les instigateurs de "l'art dégénéré". Devant l'oppression du nazisme, beaucoup ont choisi de migrer. Certains réussiront à échapper aux griffes du Führer, d'autres auront des destins plus tragiques.

La littérature offre cette possibilité de revisiter la grande Histoire, une manière de nourrir le souvenir d'une époque que l'on voudrait révolue à jamais et avouons que Anne de ROCHAS, dans ce premier roman, l'assure tout en beauté. Je me suis délectée des 463 pages de "La femme qui reste", un livre foisonnant dans une plume d'une éblouissante poésie. Chaque mot est savamment choisi...


J’ai commencé à faire cela en 1933, quand j’ai compris que certains mots étaient remplacés par d’autres, ou qu’ils changeaient de sens, qu’ils perdaient leur signification pour devenir des outils. [...] J’ai noté aussi tous les nouveaux mots, ceux dont il fallait se méfier, qui rampaient dans les cendres de ceux qui avaient été brûlés. P. 402

Anne de ROCHAS prend aujourd'hui la voie de l'écriture, grand bien lui fasse. Je lui souhaite un immense succès et de réitérer l'essai. Il me tarde déjà de retrouver la grandeur de sa prose.

Enorme coup de coeur, ne passez pas à côté !

Retrouvez la version audio de cette chronique...

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2020-06-30T06:00:00+02:00

Gabriële de Anne et Claire BEREST

Publié par Tlivres
Gabriële de Anne et Claire BEREST

Editions Stock

Lors de la rentrée littéraire de septembre 2019, j’ai découvert la plume de Claire BEREST avec son roman « Rien n’est noir » dédié à une page de la vie de Frida KAHLO et récemment consacré par le #GrandPrixdesLectricesElle 2020.

En refermant le livre, je ne savais pas si c’était les mots de Claire BEREST qui m’avaient foudroyés ou bien le personnage flamboyant et jouissif de Frida KAHLO, j’ai maintenant la réponse !

« Gabriële », c’est l’histoire de l’arrière-grand-mère de Anne et Claire BEREST, deux sœurs, co-autrices d’un roman absolument jubilatoire.

Gabriële, née BUFFET, grandit au côté de femmes inspirantes, sa grand-mère, Laure de JUSSIEU, essayiste, sa tante, Alphonsine, peintre, formée avec Berthe MORISOT auprès de Charles CHAPLIN. En 1898, elle tente le concours d’entrée au Conservatoire national de musique de Paris. Elle échoue, mais, acharnée, elle sera la première femme à accéder à la classe composition de La Schola Cantorum. Elle part pour Berlin contre l’accord de ses parents. Là-bas, elle gagne sa vie pour payer ses cours après de Ferruccio BUSONI, auteur du manifeste « Esquisse d’une nouvelle esthétique de la musique », l’homme cultive le terreau déjà bien fertile chez Gabriële, il transmet à ses élèves l’envie de créer. Il dit lui-même « Qui est né pour créer devra préalablement accepter la grande responsabilité de se débarrasser de tout ce qu’il a appris. » Gabriële se délecte des plaisirs qu’offre Berlin, la capitale européenne porteuse de modernité. Elle y poursuit ses études de musique. Lors de l’un de ses séjours en famille, son frère, Jean, peintre, qui a élu domicile à Moret-sur-Loing dans les pas de l’impressionniste Alfred SISLEY, lui présente Francis PICABIA. Là commence une toute nouvelle histoire !

Ce roman c’est une histoire d’amour, d’abord, entre Gabriële et Francis PICABIA, une passion vertigineuse, de celles qui vous font tout abandonner sur le champ.


Elle ressent une tension. Celle qui parcourt la peau quand on pénètre pour la première fois l’intimité de quelqu’un avec qui on soupçonne qu’on va non seulement faire l’amour, mais peut-être partager des jours, des nuits et des années. P. 25/26

Et là, avouons que PICABIA a plus d'un tour dans sa poche. Amoureux des voitures, il aimait donner rendez-vous à Gabriële et lui proposer un départ pour des destinations inconnues, des invitations sans aucune forme d’anticipation, mais Gabriële jouira d’un plaisir inouï à monter à ses côtés dans la décapotable.


Son bolide est un accélérateur de particules, les situations amoureuses se nouent avec la fréquentation du danger. P. 78

« Gabriële », c’est aussi une histoire d’amour pour l’art en général. Il y a la musique bien sûr, mais il y aura aussi et surtout, la peinture. Gabriële est une visionnaire dans le domaine, une avant-gardiste, elle saura proposer à Francis PICABIA, devenu son mari, des chemins de traverse qui feront sa singularité. Mais comme le dit le proverbe « Nul n’est prophète en son pays », PICABIA attendra parfois que le temps passe pour dévoiler ses créations. Ce fut ainsi le cas de son oeuvre « Caoutchouc », réalisée en 1909, et qui ne sera rendue publique qu’en 1930.

© Jean-Claude Planchet - Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP © Adagp, Paris

© Jean-Claude Planchet - Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP © Adagp, Paris

Parce ce que leur amour les remplit tous les deux mais qu'ils ont une curiosité à revendre et une irrésistible envie de croquer la vie, et parce que Gabriële, mère de plusieurs enfants, ne saurait se contenter des tâches ménagères et du rôle que semble lui octroyer parfois son mari, fréquentant alors les salles d’opium du tout Paris, le couple est régulièrement accompagné d'amis. Certains leur voueront une indéfectible fidélité, à l'image de  Marcel DUCHAMPS, le petit dernier de la fratrie. Tous les trois vont vivre les 400 coups, des moments d’ivresse absolue. Et puis, il y a cette relation d'amitié avec un énième invité de PICABIA, Guillaume APOLLINAIRE, rien de moins ! Il est meurtri par sa récente rupture avec Marie LAURENCIN.

Gabriële, vous l'aurez compris, est une femme EXTRAordinaire, de celles qui marquent leur vie avec l'empreinte de la liberté. Elle n'a pas vécu que de bons moments avec un mari artiste à l'ego surdimensionné mais


Gabriële possède cette capacité à vivre chaque journée comme une potentielle aventure. P. 208

Sous la plume des soeurs BEREST, une expérience littéraire audacieuse mais parfaitement réussie, Gabriële devient un personnage de roman dont le lecteur découvre le parcours avec une véritable frénésie. La narration du tourbillon artistique est exaltée. "Gabriële" devient rapidement un page-turner, une épopée à vous couper le souffle, une biographie époustouflante.

 

 

C'est un coup de coeur qui vient confirmer le talent de Claire BEREST que j'évoquais en introduction. Je crois que je vais tomber dans l'addiction !

Impossible de vous quitter sans un petit clin d'oeil à Delphine BERTHOLON, une autre écrivaine dont je suis devenue au fil du temps une inconditionnelle. C'était son anniversaire il y a quelques jours. Alors, comme un cadeau, je vous propose "L'Oeil cacodylate", un tableau réalisé en 1921 par Francis PICABIA.

©Adagp Paris 2018©MNAM CCI Dist RMN Grand Palais

©Adagp Paris 2018©MNAM CCI Dist RMN Grand Palais

Cette oeuvre je l'ai découverte dans "L'effet Larsen".  Nola, qui se sent responsable de sa mère et se bat pour leur offrir un nouvel horizon, se saisit de l'art comme une échappatoire et s'inspire de cette création pour donner un sens à sa vie.

Quand la littérature est une opportunité de tisser des liens...

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2020-06-23T06:00:00+02:00

Rien n'est noir de Claire BEREST

Publié par Tlivres
Rien n'est noir de Claire BEREST
Pour l'édition 2020, les jurées du #GrandPrixdesLectricesElle ont choisi dans la catégorie "Roman" "Rien n'est noir" de Claire BEREST aux éditions Stock. Autant vous dire que je suis ravie. 
 
#Mardiconseil est l'occasion, pour moi, de revenir sur un coup de coeur.
 

Claire BEREST nous emmène à la rencontre de Frida KAHLO, un portrait tout à fait saisissant.

Nous sommes en 1928. Alors que l’artiste Diego RIVERA réalise une fresque murale monumentale pour le Ministère de l'Education, Frida, l’effrontée de 20 ans sa cadette, l’interpelle et lui demande de descendre de son échafaudage pour lui montrer quelque chose. Elle a, avec elle, deux tableaux. Elle veut son avis. Il lui donne rendez-vous le dimanche suivant avec une nouvelle toile. C’est ainsi qu’une relation passionnelle va s’engager entre deux personnages hauts en couleur : Diego RIVERA dont la qualité du travail artistique va grandissante, Frida KAHLO promise dès son plus jeune âge à un parcours atypique (à 15 ans, elle fait partie des premières filles à entrer à la Prépa) et ambitieux (passionnée d’anatomie et de biologie, elle veut être médecin). C’est à 18 ans que Frida KAHLO a un terrible accident de bus avec de multiples blessures qui la clouent à un lit d’hôpital pendant 3 mois et l’obligent à une nouvelle intervention chirurgicale l’année suivante. C’est alors que Frida demande à son père, allemand d’origine, photographe de formation, passionné de piano, de lui apporter un chevalet, des pinceaux et de la peinture. Grâce à l’installation judicieuse d’un miroir au sommet de son lit à baldaquin, Frida commence à peindre, bien qu’alitée. Une nouvelle page de sa vie s’ouvre alors...
 
Avec « Rien n’est noir », vous plongez au coeur de l’Histoire du Mexique et du streetart 


La peinture est devenue monumentale, accessible et édifiante, elle donne aux analphabètes le droit de lire leur histoire nationale, aux pauvres, le droit de vibrer gratis, à tous, leurs racines indiennes sublimées. P. 31

À travers l’itinéraire d’une femme éminemment romanesque,  Claire BEREST égrène, comme autant de bijoux dont se pare Frida KAHLO, des souvenirs historiques qui font que le monde est ce qu’il est aujourd’hui. Vous visitez le monde et côtoyez les hommes, capitalistes, en quête de montrer ô combien leur pouvoir est grand. 
 
"Rien n'est noir", c’est aussi une histoire d’amour, ardente, bouillonnante, impétueuse, entre deux artistes, mais aussi deux personnalités totalement débridées. Rien ne saurait les arrêter ! Diego RIVERA ose faire un pied de nez au commanditaire de l’oeuvre du RCA Building en y ajoutant effrontément une figure de Lénine comme la touche finale d’une création artistique devenue militante. Le ton est donné. Vous imaginez bien que la vie de ces deux-là ne va pas être un long fleuve tranquille. Ils vont s’aimer passionnément, se haïr aussi ! A leur séparation, Frida KAHLO s’offre tous les hommes qu’elle peut, ils subliment tous Diego RIVERA dans ce qu’ils ont de faible, fragile, et elle en jouit. 
 

Claire BEREST honore la mémoire d’une grande Dame de la peinture.


Peindre est une facette d’elle-même parmi d’autres, un trait de sa personnalité, comme de jurer constamment, de collectionner les poupées ou de se méfier des gens qui se prennent au sérieux. P. 209


Parce qu'aucun détail n'est laissé au hasard, l'écrivaine intitule ses chapitres des couleurs primaires utilisées par Frida KAHLO et donne la signification de la nuance évoquée, initiant ainsi le lecteur au symbolisme des couleurs, les associations mentales, les fonctions sociales et les valeurs morales qui y sont liées.

La narration est foisonnante, à l’image de la vie de l’artiste célébrée et Claire BEREST maintient un rythme ahurissant qui donne à cette lecture une vivacité et un dynamisme absolument remarquables. J’en suis sortie envoûtée !
 
Ne passez pas à côté de "Rien n'est noir" de Claire BEREST. Je ne suis pas la seule à le dire, elles sont 120 lectrices à l'avoir choisi, bravo Mesdames !

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2020-05-30T13:15:16+02:00

Là où chantent les écrevisses de Delia OWENS

Publié par Tlivres
Là où chantent les écrevisses de Delia OWENS

Seuil éditions

Aujourd'hui, je vous propose de partir en voyage, en Caroline du Nord.

Nous sommes le 30 octobre 1969, un homme est retrouvé mort, dans le marais, au pied de la tour de guet. C'est le corps de Chase Andrews, le fils unique d'un couple connu à Barkley Cove pour sa réussite avec le garage, la Western Auto. Marié, beau garçon, Chase avait le monde à ses pieds. Le marais, c'était son terrain de jeu. Il y bravait les courants avec son hors-bord. Dans sa jeunesse, il avait passé beaucoup de temps avec Kya, une fille de son âge, abandonnée de tous dès sa plus tendre enfance. La première à quitter le foyer avait été sa mère. En 1952, n'en pouvant plus de recevoir les coups de son alcoolique de mari, Ma avait pris sa valise et, sous les yeux  de l'enfant, s'en était allée, sans se retourner. Et puis, ce fut le tour de la fratrie, même Jodie, le frère, n'avait pas résisté à l'attrait d'un ailleurs. Et encore, le père. Si, au début, il passait quelques nuits par semaine à la cabane, un jour, il n'était plus revenu. Enfin, Tate. Le garçon l'avait guidée un soir qu'elle s'était perdue. Leur amitié n'avait pas résisté aux études universitaires du jeune homme. Kya, qui n'avait que 7 ou 8 ans, avait d'abord vécu des vivres qu'il restait à la maison, et puis, elle avait dû prendre la barque du père, se rendre au village, échanger les moules, qu'elles ramassait à l'aube, avec quelques denrées de première nécessité. C'est là qu'elle avait fait connaissance avec Jumping et sa femme, Mabel. Lui, vendait du carburant pour les bateaux, elle, avait pris la petite de pitié, c'était la seule à voir dans la Fille du marais, un être humain, une enfant, celle que le village tout entier méprisait. Loin de tous, Kya avait voué un amour fou à la nature. Elle s'était gorgée des baignades en eaux douces, enivrée de la beauté des paysages et comblée de sa relation aux oiseaux. De là à penser que ça soit Kya qui ait tué Chase, il n'y a qu'un pas, à moins que...

Si j'ai l'habitude de lire des premiers romans, notamment avec les 68 Premières fois que je salue, il est moins fréquent qu'ils soient étrangers. Celui que je vous présente est l'oeuvre d'un formidable duo, Delia OWENS, une dame d'un âge respectable dirons-nous, une américaine, zoologue, qui a consacré sa carrière à la nature et aux animaux, aux Etats-Unis, en Afrique pendant une vingtaine d'années, et Marc AMFREVILLE, pour la traduction en français. Le résultat est grandiose.

Ce livre, d'abord, c'est une première de couverture somptueuse. Un grand échassier, un poisson dans son bec, se tenant droit, l'oeil fixe, occupe le premier plan. La feuille d'un arbrisseau, sortant de l'eau, s'y fait une place, aussi, avec des couleurs chatoyantes. Et puis, venue de nul part, cette main posée sur le cou de l'oiseau, une image surnaturelle !  

Ce roman, c'est aussi un titre qui nous met sur la voie...


Ça veut dire aussi loin que tu peux dans la nature, là où les animaux sont encore sauvages, où ils se comportent comme de vrais animaux. P. 151

J'ai été émerveillée, je dois le dire, par les descriptions de la  faune et de la flore des marais. Je vous en livre les premières lignes :

"Un marais n'est pas un marécage. Le marais, c'est un espace de lumière, où l'herbe pousse dans l'eau, et l'eau se déverse dans le ciel. Des ruisseaux paresseux charrient le disque du soleil jusqu'à la mer, et des échassiers s'en envolent avec une grâce inattendue - comme s'ils n'étaient pas faits pour rejoindre les airs - dans le vacarme d'un millier d'oies des neiges. Puis, à l'intérieur du marais, çà et là, de vrais marécages se forment dans les tourbières peu profondes, enfouis dans la chaleur moite des forêts. Parce qu'elle a absorbé toute la lumière dans sa gorge fangeuse, l'eau des marécages est sombre et stagnante. Même l'activité des vers de terre paraît moins nocturne dans ces lieux reculés. On entend quelques bruits, bien sûr, mais comparé au marais, le marécage est silencieux parce que c'est au coeur des cellules que se produit le travail de désagrégation. La vie se décompose, elle se putréfie, et elle redevient humus : une saisissante tourbière de mort qui engendre la vie." 

J'ai adoré côtoyer le temps d'une lecture le jeune aigle d'Amérique, le phaéton, le cygne siffleur, le héron de nuit... Je ne me souviendrai pas de tous ces noms d'oiseaux bien sûr, mais je garderai longtemps, en mémoire, les images qu'a instillé dans mon esprit l'écrivaine avec ses séduisantes descriptions. Sous la plume de Delia OWENS, un vol de mouettes et goélands devient inoubliable. Avec subtilité et talent, Delia OWENS nous initie à l'ornithologie, un registre de la zoologie qu'elle connaît bien. Si les oiseaux peuvent être admirés par des amateurs dans le cadre de leurs loisirs, ils sont aussi appréhendés par des scientifiques, peu nombreux dans le monde, qui s'attachent à découvrir les animaux dans leur état naturel. Comme l'on dit, tout ce qui est rare est précieux, c'est aussi comme ça que j'ai lu le livre de Delia OWENS, une professionnelle qui a su, dans un roman, pour la première fois, transmettre tout un champ de son savoir.

J'ai profondément aimé, aussi, accompagner Kya dans son parcours initiatique. "Là où chantent les écrevisses" est un roman d'apprentissage, c'est celui d'une enfant qui s'est construite dans la solitude. Kya, on la découvre à l'âge de 6 ans. Très vite, elle doit satisfaire ses propres besoins, à commencer par celui de manger. Et puis, elle va faire des rencontres. Il est beaucoup question d'apprivoisement dans ce roman, avec les oiseaux mais aussi avec les hommes. 


Continua de regarder dans la direction du bateau comme un cerf examine les traces qu’a laissées une panthère dans les broussailles qu’elle vient de quitter. P. 207

ll y a eu Tate, ce jeune pêcheur qui, après un service rendu, s'est progressivement approché de la Fille des marais. Il y a eu le jeu des échanges de plumes et puis, l'apprentissage de la lecture. 


Grâce à la gentillesse de ce garçon, l’amour qu’elle éprouvait pour le marais allait devenir son œuvre, la source même de sa vie. Chaque plume, chaque coquillage, chaque insecte qu’elle ramasserait ferait désormais l’objet d’un partage avec les autres [...]. P. 284/285

Pour celles et ceux qui aiment les livres avec ce qu'ils véhiculent de savoir et les portes ouvertes sur le monde, vous allez fondre, j'en suis certaine.  

Enfin, je suis tombée sous le charme de la narration de ce roman. Il y a une alternance des temporalités, un pari audacieux, parfaitement réussi. Le temps défile, d'une part, à partir de 1952, date du départ de Ma, et d'autre part, 1969, date du décès constaté de Chase. Il y a une alternance du rythme aussi. Quand les journées paraissent une éternité à observer l'univers des marais, elles s'accélèrent avec l'enquête menée autour du meurtre présumé où là, chaque heure devient déterminante. 

Ce roman, c'est un page-turner, savamment ponctué par de la poésie. Et oui, Delia OWENS offre au fil des pages quelques vers comme autant de parenthèses d'une beauté remarquable. En guise d'amuse-bouche : 

"Mouette blessée à Brandon Beach
Tu dansais dans le ciel, âme aux ailes d'argent, 
Et tu éveillais l'aube de tes cris perçants.
Tu suivais les bateaux, affrontais l'océan
Avant de capturer et de m'offrir le vent."

Les poèmes sont d'Amanda HAMILTON, auteure ou personnage de fiction, je ne sais pas, mais les textes sont très beaux et viennent encore donner du poids à un roman qui a tout d'un coup de coeur. Et oui, j'ai craqué !

Ce roman, c'est un cadeau. Que la personne qui a eu la délicate attention de me l'offrir en soit chaleureusement remerciée. Quelle belle idée !

Je vous propose de terminer en musique. Delia OWENS fait référence à Miliza KORJUS, qui a assurément existé, elle. C'est une  chanteuse d'opéra, une actrice polonaise et estonnienne. 
 

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2020-04-17T06:00:00+02:00

Colette et les siennes de Dominique BONA

Publié par Tlivres
Colette et les siennes de Dominique BONA

Editions Grasset
 

J'en viendrais presque à dire que ce confinement a du bon et je suis sûre que ma grande fille ne me contredira pas ! 

En fait, elle m'a confié toute une PAL, "des bijoux" m'a-t-elle dit. J'y puise régulièrement quelques perles, à l'image de "Mon ghetto intérieur" de Santiago H. AMIGORENA. Et là, très récemment, elle m'a conseillé de me plonger dans "Colette et les siennes" de Dominique BONA, une gourmandise !

Colette, j'avais abordé sa vie avec la BD "Les apprentissages de Colette" réalisée par notre regrettée Annie GOETZINGER. 

Là, c'est sous la plume de Dominique BONA de l'Académie française que je vous propose de (re)trouver Colette, un personnage éminemment romanesque.

Colette a 41 ans. Elle est journaliste. Elle vit dans le 16ème arrondissement de Paris, dans le "chalet" de la rue Cortambert. Mariée à l'âge de 20 ans, elle était alors danseuse de music-hall. Depuis, divorcée, elle est aujourd'hui mariée avec le baron Henry de JOUVENEL, rédacteur en chef du journal pour lequel elle travaille. Sa fille, Bel-Gazou, elle l'a confiée à sa belle-mère. Elle vit en Corrèze. C'est la guerre. Henry de JOUVENEL est mobilisé. Colette en  profite pour accueillir trois amies chez elle, trois femmes d'exception avec lesquelles Colette va partager un pan de sa vie. Financièrement privilégiée, évoluant dans une propriété de plus de 3 000 mètres carré, Colette brille dans les salons. De la guerre, elle en mesure le confinement, l'absence de son amoureux, la pénurie de denrées alimentaires. Pour le reste, Colette continue de travailler et de proner haut et fort sa liberté. Elle prendra le risque d'aller jusqu'à Verdun retrouver Henry de JOUVENEL où elle vivra des moments d'une folle passion amoureuse. A la fin de la guerre, malheureusement, l'ardeur du bien aimé se portera pour d'autres femmes, rendant Colette profondément triste. Des aventures, elle en aura, avec plus jeune que soi. Pendant ce temps, Colette écrit. Si les "Claudine" avaient été publiées sous le nom de son premier mari, Henry GAUTHIER-VILLARS dit Willy, elle signe désormais ses romans comme ses chroniques dans la rubrique des Contes des mille et un matins du journal Le Matin. Colette révolutionne le ton. 


Privilégier les sensations et bannir les commentaires, toujours abstraits et ennuyeux. P. 251

Avec son amie, Annie de PENE, également journaliste, auteure de "L'évadée", ces deux femmes donnent de la chair aux mots, elles écrivent avec leur coeur, leur sensibilité, elles témoignent de leurs émotions. 

Dominique BONA nous livre une biographie absolument remarquable de Colette et ses trois amies, toutes des femmes éprises de liberté, insoumises, sensuelles et gourmandes, qui vont nourrir des liens de complicité de soeurs et de solidarité de filles pour lutter contre la solitude. J'ai adoré vivre à leurs côtés leurs moments d'euphorie. En quête d'une identité nouvelle, elles cherchent par tous les moyens à EXISTER. 


Nul ne saurait brider leur instinct souverain : être soi, par soi-même, voilà ce qu’elles revendiquent. P. 128

Elles se font couper les cheveux courts, elles fument, elles portent des pantalons et laissent tomber le corset. Avant-gardistes dans l'âme, elle s'affranchissent de tout ce qui pourrait les asservir, y compris des enfants. Pour Colette, c'est particulièrement vrai quand le tout Paris est aux mains des femmes, une capitale désertée des mâles partis à la guerre. Parce que Colette, c'est une sentimentale ; quand elle est amoureuse, elle vit sa passion avec fougue et accepte, quand d'autres le refusent, de se plier aux ordres du sexe fort !

Il y a un vent de renouveau qui souffle alors sur la société française. Colette et ses trois amies, Annie de PENE mais aussi Marguerite dite Moreno, comédienne, et Jeanne ROQUES, Musidora dite Musi, en jouissent sans modération. 

J'ai été profondément touchée en ouvrant le livre par sa résonance avec ce que nous vivons aujourd'hui, et plus précisément avec l'exode des parisiens, mi-mars, avant que ne soit acté le confinement lié à la crise sanitaire que nous traversons :

"L'heure est aux prises de décisions rapides. Devant la menace d'une avance allemande sur la capitale, beaucoup de femmes, en chefs de famille, préfèrent quitter Paris. On gagne au plus vite la province, dans des voitures pleines à craquer, des valises empilées, ficelées sur les toits. Il arrive que des femmes qui ne savaient pas conduire aient à prendre le volant. Elisabeth, qui a le privilège d'avoir à son service le vieux chauffeur de son père (le duc ne sort plus de chez lui), emmène ses deux filles à Bénerville. Après un trajet de douze heures, elle atteint enfin son refuge, la somptueuse villa normande où elle passe traditionnellement ses vacances et qui porte un nom on ne peut plus décalé, "Mon rêve". "

Ce hasard prêterait à rire si l'heure n'était pas aussi grave : "Nous sommes en guerre".

Et en guerre, la satisfaction des besoins vitaux devient la priorité numéro un. Colette et ses trois amies partagent le plaisir de... 


Manger..., elles y attachent une attention particulière dans ces mois de grave incertitude : manger rassure, on se console comme on peut. C’est une manière de se faire du bien, alors qu’on se lève et qu’on s’endort la gorge nouée par tant de menaces obscures. P. 111

Mais sur la pyramide de Maslow, après la satisfaction des besoins physiologiques, Colette et ses amies aspirent à accéder à l'échelon le plus haut, celui de l'accomplissement de soi. Colette et Annie de PENE expriment leur talent dans l'écriture. Musidora, elle, après les Folies-Bergères, convoite le cinéma. Elle connaît le succès avec "Vampires", un film en dix épisodes réalisé par Louis FEUILLADE et sorti en décembre 1916. Elle se lance ensuite dans la réalisation et enfin, dans la production. Elle entraîne dans son sillon Colette qui se consacre à la rédaction des sous-titres, nous sommes au temps du cinéma muet.

Figures des lettres et des arts, ces femmes donnent à voir une certaine approche de la maternité. Il y a l'amont, leur propre relation avec leur mère. Toutes les quatre ont vécu dans des foyers où la mère incarnait le rôle de chef de famille, une mère puissante, brillante, envahissante aussi. Elles se sont toutes émancipées de ce format. Si elles ne se disent pas féministes, elles n'en affirment pas moins une certaine relation à la filiation. Elles-mêmes se libèrent de leur progéniture.  


La maternité est une vraie chaîne. P. 105

Dominique BONA écrit la biographie de quatre femmes, aussi audacieuses qu'impétueuses. "Colette et les siennes" est aussi un livre social qui décrit les modes de vie d'une certaine catégorie de la population. C'est aussi un livre historique qui donne à voir les réalités des années 1910 et des trois décennies suivantes. C'est également un livre féministe qui montre l'évolution de la condition des femmes de l'époque. C'est, de plus, un livre artistique qui relate le développement de la presse écrite et les débuts de l'activité cinématographique. Mais c'est encore beaucoup plus que ça !

Ne sont pas à négliger les qualités de l'écriture de Dominique BONA, élue à l'Académie française en 2013. Elles sont juste parfaites.

Définitivement, "Colette et les siennes" est un bijou. C'est un coup de coeur et ma #vendredilecture ! Un très grand merci à ma fille qui m'a mise sur la voie.  

Hasard du calendrier. Dans la chronique de Juliette ARNAUD du 12 avril dernier, il est question de "Colette et Jacques", trois minutes de pur délice, comme la cerise sur le gâteau. Et s'il n'y avait pas de hasard dans la vie...

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2020-03-21T11:05:04+01:00

Mars au féminin, tapis rouge pour Caroline LAURENT

Publié par Tlivres
Mars au féminin, tapis rouge pour Caroline LAURENT

Dans le sillon de Moonpalaace et Floandbooks, je poursuis la déclinaison de #marsaufeminin avec Caroline LAURENT.

Il y a quelques années encore, je ne connaissais pas cette brillante personne.

Il aura fallu l'association des 68 Premières fois (j'en profite pour embrasser chaque membre très affectueusement !) pour me mettre sur la voie de son premier roman "Et soudain, la liberté", un roman écrit pour partie à quatre mains avec Evelyne PISIER.

Et puis, il y a eu la sortie, toujours chez Les Escales, lors de cette rentrée littéraire de janvier 2020, de "Rivage de la colère", un énorme coup de coeur en la faveur d'un peuple déporté à la fin des années 1960 au prix d'une effroyable transaction entre ceux qui détiennent le pouvoir, de vie et de mort, sur les autres. Peut-être avez-vous entendu parler des Chagossiens ? Caroline LAURENT s'évertue à leur donner de la voix et les sortir de l'ombre pour leur permettre de regagner leur dignité, à défaut de leurs terres. Ce roman, je vous le conseille absolument, il nous permet de découvrir une page de notre Histoire, celle-là même qui n'entrera dans les manuels scolaires (si un jour elle daigne le faire) que dans des décennies !

Avant que cette crise sanitaire du Covid19 ne nous confine chacun chez nous, la Librairie Richer ( dont je salue chaleureusement toute l'équipe) avait eu la formidable idée de l'inviter sur Angers. Nous avions partagé ce moment de bonheur avec un public émerveillé par ses mots, un très beau moment de littérature dans la simplicité et la chaleur humaine dont Caroline LAURENT a le secret. Aujourd'hui, dans les mains d'une autre Caroline (que j'embrasse tendrement), "Rivage de la colère" attend son heure avec un joli message d'une très belle tendresse dont nous avons tous besoin plus que jamais. En choisissant le graffiti de Banksy pour orner mes coups de coeur 2020, je ne savais pas encore que l'espoir serait notre fil d'ariane des semaines à venir...

Et enfin, Caroline LAURENT, c'est une éditrice, elle travaille aux éditions Stock et est à la tête de la collection "Arpèges". Vous vous souvenez de Caroline CAUGANT bien sûr, mon coup de coeur pour "Les heures solaires", c'était elle aussi !

Caroline LAURENT, c'est une femme qui donne beaucoup de temps pour les autres. Qu'elle puisse, elle aussi, bénéficier de la bienveillance et de la reconnaissance, pure et simple, de sa personne et de son talent. Mais, à en croire la tribune de France Info du 6 février dernier, le monde de l'édition est également concerné par les violences sexistes et sexuelles faites aux femmes, qui aurait crû d'ailleurs que ce domaine puisse en être exclu !

Vous comprendrez donc l'émotion que je ressens aujourd'hui à l'écriture de ce billet. Très chère Caroline, je te souhaite tout le meilleur du monde. Porte toi bien, reste chez toi, et prépare nous une rentrée littéraire de folie, nous sommes dans les starting blocks ! 

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2020-02-22T07:00:00+01:00

Il est juste que les forts soient frappés de Thibault BERARD

Publié par Tlivres
Il est juste que les forts soient frappés de Thibault BERARD

Roulement de tambour s'il vous plaît pour mon 3ème coup de coeur de l'année. Après

"Rivage de la colère" de Caroline LAURENT

"Murène" de Valentine GOBY

voici venu

"Il est juste que les forts soient frappés" de Thibault BERARD,

un primo-romancier au talent fou repéré par l'équipe des éditions de l'Observatoire !

Il y a des romans qui vous prennent à la gorge dès les premières lignes, assurément, celui de Thibault BERARD fait partie de ceux-là. 

Sarah, la narratrice, est morte à l’âge de 42 ans. Elle se remémore son adolescence, sa première histoire d’amour avec un homme de 15 ans de plus qu’elle, ses actes de bravoure à l’encontre de la grande faucheuse. Si elle ne l’a pas emmenée lorsqu’elle avait vingt ans, Sarah était persuadée qu’elle viendrait la chercher avant la quarantaine. Elle l’a toujours dit à Théo, son amour, son lutin. Elle n’était donc pas surprise quand, à 38 ans, alors qu’elle est enceinte de 7 mois de son deuxième enfant, un garçon, le couperet tombe avec l’annonce d’une tumeur cancéreuse très mal placée la menaçant de mort imminente. Théo s’est battu comme un fou pour sauver son moineau mais il n’était pas de taille, les dés étaient jetés, les jours comptés, impossible de reculer.
 
Ce roman, je vous vois déjà vous dire, il n’est pas pour moi, et pourtant ! Thibault BERARD, éditeur chez Sarbacane, nous livre un hymne à la vie. Largement inspiré de son histoire personnelle, le propos de ce livre ô combien audacieux est un petit bijou de la littérature. Thibault BERARD aurait pu en faire un essai à l’image de ce qu’a livré Mathias MALZIEU dans son "Journal d'un vampire en pyjama", il a décidé d’en faire une fiction et c’est somptueusement réussi.
 
En ouvrant ce livre, vous acceptez de monter dans l’ascenseur émotionnel parfaitement maîtrisé par l’écrivain, vous allez vivre d’intenses moments de bonheur, vous envoler très haut, et puis, vous allez vivre des moments de grand désespoir, tomber très bas. 
 
Comme le disait très bien Thibault BERARD dans l’émission de Laurent Ruquier « On n’est pas couché » diffusée le vendredi 15 février, « nous sommes tous mortels, il n’y a de secret pour personne, alors vivons chaque instant de la vie comme un instant volé à la mort ». Je trouve que sa philosophie de vie est d’une effroyable justesse, nul doute qu’il a dû lui-même passer par mille et une épreuves pour pouvoir tenir aujourd’hui ce si beau discours.
 
Loin du pathos que j’avais soupçonné, l’écrivain surfe sur les références musicales et cinématographiques pour ponctuer le roman de formidables bouffées d’air. Les respirations artistiques comme cette citation « Welcome home, Mister Bailey. » extraite du film de Frank CAPRA « La vie est belle », sont autant de moyens de quitter cette réalité qui les assaille.
 
Et puis, il y a ce brin de fantaisie, cette fraîcheur d’esprit, tout ce qu’un jeune couple peut vivre d’original, de drôle, de fantasque, se retrouve dans la plume de ce primo-romancier. 


J’ai eu le temps de m’imaginer en cellule humanoïde fonçant à travers les artères de mon propre corps, butant sur cette immense masse noire gélatineuse qui m’aplatissait un poumon et ma veine la plus vitale, celle qui pompait le sang jusqu’à mon cœur... P. 95

Les mots sont beaux, les phrases délicates et sensuelles, les métaphores joueuses, les personnages sublimés, les sentiments magnifiés, le livre profondément touchant.
 
Ce roman, c’est une magnifique histoire d’amour entre un homme et une femme, une complicité sans faille qui agit comme un cocon protecteur du monde :
 
 


Nos esprits dévastés se braillaient l’un à l’autre la même phrase par le canal du regard, en boucle, nous rendant sourds à tout ce qui nous entourait. P. 93

Théo, le lutin, et Sarah, le moineau, sont attendrissants à l’envie. Ils sont éminemment romantiques et ne peuvent que nous transporter avec l’euphorie, la fougue et l’énergie, qui les animent. Le premier chapitre s’intitule « VLOUSH ! », mais je ne vous ai encore presque rien dit !
 
Ce roman, c’est aussi un hymne à l’amitié. Le réseau d’amis proche résiste à tout, y compris la maladie. Il y a toute une galerie de personnages autour du couple, ils aident Sarah à vivre les événements, ils aident Théo à les surmonter.


« Vivre libre », ça n’existe pas, c’est du vent - le premier mot tue le second comme une plante grimpante en étouffe une autre. P. 183

Ce roman est d’une luminosité incroyable, il est porteur d’espoir dans tout ce qu’il a de plus beau.

Quand j'ai choisi le graffiti de Banksy pour orner mes coups de coeur de 2020, je ne savais pas qu'il illustrerait à merveille celui-là aussi. Un sans faute depuis le début de l'année !

Mais pour que cette chronique soit complète, impossible de vous quitter sans partager avec vous « I Don’t Want To Miss A thing » par Aerosmith, l’une des nombreuses références de Théo, enfin, Thibault BERARD, quoi ! Elle risque de vous faire craquer...

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2020-01-17T07:52:13+01:00

Murène de Valentine GOBY

Publié par Tlivres
Murène de Valentine GOBY
 
Depuis la rentrée de septembre 2019, je languissais de découvrir le dernier roman de Valentine GOBY, certainement mon dernier coup de cœur de l’année 2019.
 
Nous sommes dans les années 1950. François a 22 ans. Ses parents sont couturiers, ils tiennent un atelier. Sa mère, Jane, est d’origine anglaise, naturalisée française. Il entretient avec sa sœur Sylvia une relation de complicité. Ce qui n’est plus le cas avec son père, Robert, depuis que le fils a fait voler en éclat la carrière d’ingénieur rêvée par le père pour son fils. François accumule maintenant les petits boulots. Une mission vient de lui être promise dans les Ardennes, la neige est tombée sur la France, réduisant toutes activités. Là-bas, ils ont besoin d’hommes comme lui. Sur le chemin, le camion qui l’emmène tombe en panne. Ils sont en rase campagne, il faut aller chercher des secours. François part à pied vers l’inconnu. Dans un champ de Bayle, il découvre un wagon de train. Il monte au sommet et là, un arc électrique le foudroie, le projetant à terre, brûlé à 30 pour cents. Il serait mort s’il n’y avait eu cette enfant à la recherche de son renard. Sauvé in extremis mais à quel prix ?
 
Valentine GOBY est une formidable conteuse, elle raconte des histoires avec un immense talent mais plus que ça, ce qui fait son originalité c’est, une nouvelle fois, de s’inspirer d’histoires vraies.
 
Comme dans « Un bateau dans les arbres », l’écrivaine choisit le domaine de la santé comme territoire d’exploration. Après le traitement des tuberculeux au sanatorium d'Aincourt, elle revisite les progrès de la médecine en matière de prothèses pour les hommes et les femmes amputés. Initialement prévues pour les blessés de guerre, elles sont banalisées pour les civils. Avec le personnage de François, qui pourrait être vous, votre frère, votre voisin, Valentine GOBY dévoile la vie de handicapés moteur au quotidien, la souffrance du corps bien sûr et là, ne comptez pas sur elle pour être bienveillante, elle le fait avec franchise et nous dévoile une effroyable réalité.


La nécessité n’allège pas l’horreur du geste. P. 40

Elle nous fait toucher du doigt aussi les aléas de leur santé psychique, la force de caractère dont il faut faire preuve chaque matin pour surmonter les obstacles qui ne manquent pas de se présenter dans la journée, et puis tout ce qu’il faut d’ingéniosité pour contrer les lois de la gravitation.


Appareiller, il l’enseigne, c’est tenter de rapprocher les mouvements extérieurs des mouvements intimes, raccorder le désir et la technique. P. 114

Mais, bien sûr, le défi n’aurait pas été suffisant à relever pour Valentine GOBY qui déroule comme un tapis rouge le handisport comme la voie de la résilience, celle qui permettra d’espérer un retour à la dignité humaine. Monter sur la plus haute marche d’un podium devient rapidement l’objectif à atteindre. Pourquoi se contenter du plaisir offert par le sport, du bien-être, quand il peut vous apporter une reconnaissance, nationale, internationale, quand il peut vous faire devenir un champion ?

Par le jeu de l’écriture, Valentine GOBY fait se croiser le destin de François, un personnage de fiction, avec celui de celles et ceux qui se sont battus pour qu’ aujourd’hui les disciplines sportives para-olympiques soient ce qu’elle sont. L’écrivaine assure la mémoire de Ludwig GUTTMANN, juif allemand, exilé en Angleterre, qui, dans les années 1930, est à l’origine du projet de pratiquer du sport après une blessure de guerre. En 1948, quand commencent les Jeux Olympiques de Londres, à l'hôpital de Stoke-Mandeville, il lance des jeux pour paraplégiques. Elle rend hommage à l'Amicale sportive des mutilés de France créée le 7 mai 1954, c'est la première association française de handisport. Ce roman est non seulement le travail d’une plume éminemment prodigieuse mais c’est aussi une masse colossale de recherches pour retracer notre Histoire, celle d’une certaine forme de différence qui finit par susciter les applaudissements d’une majorité médusée devant les records battus par des hommes et des femmes.


L’opportunité est plus belle que la nécessité, elle admet l’espérance en plus de l’instinct, le pari que la mutation incarne une chance et non une planche de salut. P. 156

J'ai beaucoup aimé aussi dans ce roman, l'éloge du travail artisanal, celui des couturiers. C'est tout en beauté et en sensualité qu'elle nous dévoile un univers professionnel hors du commun, là où se côtoient les matières, là où la précision et la finesse des actes sont rois. Un petit joyau qui pourrait susciter des vocations...


n ajuste des aubes et des robes anciennes, on coud du blanc, les tissus crissent et moussent comme une eau de torrent, tulle, crêpe, organdi, mousseline, satins, dentelles et soies doux et frais à la vue, au toucher. P. 73

Enfin, elle consacre des pans entiers à la nature comme la source d'un renouveau, celle qui peut permettre à des hommes et des femmes de se reconstruire, d'y puiser la force, l'énergie, la puissance d'affronter ce qui les assaille. C'est elle aussi qui suscite la méditation par la voie de l'observation. Elle loue la nécessité d'oublier le temps qui passe pour s'imprégner du silence, se poser et REGARDER.


Il voit à ras de sol, lichens qui tracent sur la roche d’étranges continents, bouquets de gentianes bleu vif à calice renflé, parterres de myrtilles et de fraises des bois, carlines aux pétales d’argent. P. 121

Je sors de cette lecture profondément émue. Si je me suis plongée tête baissée dans l'itinéraire de François, j'ai aussi pleuré toutes les larmes de mon corps sur ce roman. Il y a des moments d'une éblouissante émotion. Je pense notamment aux lectures assurées par l'infirmière, Nadine, des lettres de la mère de François, empêchée de voir son fils. Il y a aussi les passages consacrés à Sylvia, la soeur de François, qui va mettre tout son coeur à nourrir un ficus effeuillé pour assurer sa survie, jolie métaphore du corps de son frère.

Valentine GOBY, une nouvelle fois, nous livre un roman d'une densité extraordinaire. Il est incroyablement lumineux !

Enorme coup de coeur. Une nouvelle fois, le graff de Banksy accompagne merveilleusement bien ce roman, "There's always hope" !

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2020-01-11T07:00:00+01:00

Rivage de la colère de Caroline LAURENT

Publié par Tlivres
Rivage de la colère de Caroline LAURENT

Les Escales

Après « Et soudain, la liberté », un livre écrit à quatre mains avec Evelyne PISIER, Grand Prix des Lycéennes Elle, Prix Marguerite Duras et Prix Première Plume, Caroline LAURENT s'invite dans cette rentrée littéraire de janvier avec  « Rivage de la colère », un roman historique bouleversant, un coup de coeur, tout simplement, l'occasion d'un clin d'oeil à l'équipe de la Librairie Richer.

Tout commence avec une conversation établie par un fils avec sa mère, que l'on soupçonne disparue. Il lui rend compte de sa mission, de son combat, et d'un aboutissement que l'on comprend imminent. L’heure est grave, rendez-vous est donné à la Cour de Justice Internationale de La Haye. L’instant d’après, nous sommes en 1967 au nord de l’océan Indien. Marie-Pierre Ladouceur dite Marie vit sur l’île Diego Garcia avec sa fille, Suzanne, et toute sa famille. Elle travaille au coprah, la production de noix de coco. L’île est administrée par les Anglais. Marcel Mollinart est administrateur. Un tout jeune garçon, Mauricien, Gabriel, débarque sur l'île, il est recruté pour être secrétaire. Entre Marie et Gabriel commence une histoire d’amour. Après quelques mois, Marie est enceinte. Elle donne naissance à un garçon, Joséphin, bien noir, bien fort, qui ne laisse présumer d’aucun métissage. Le vent de la décolonisation souffle sur l’archipel mais c'est sans compter sur un "arrangement" préalable entre puissants. Alors que l’île Maurice accède à son indépendance en 1968, celle de Diego Garcia reste dans le giron britannique sous le statut de British Indian Ocean Territory. Elle a été monnayée, comme l'existence de ses habitants, trois millions de livres. Et pour en faire quoi ? Une base militaire américaine ! Mollinart a bien essayé de séduire les foules pour un départ volontaire vers l'île Maurice mais tous n'y succomberont pas. Marie tient a sa terre d'origine, elle tient à sa dignité aussi. La pression s'organise alors jusqu'à la déportation manu militari des Chagossiens. Marie se retrouve dans la cale d’un navire avec sa fille, malade, son fils, et quelques menus effets personnels. Une nouvelle vie commence alors.

Caroline LAURENT est une formidable conteuse. Elle nous offre une épopée éminemment romanesque avec le personnage de Marie dont les aventures, y compris amoureuses, sont tumultueuses. Elle nous dresse un portrait de femme haut en couleur, de ces femmes libres que rien ne saurait arrêter, pas même les hommes. Enfant, elle ne supportait pas les chaussures, les brides, les liens, elle allait et venait pieds nus ! 


Le courage est l’arme de ceux qui n’ont plus le choix. P. 17

Le personnage de Gabriel n’en est pas moins bouleversant avec une mère décédée alors qu’il n’était qu’un enfant, un père focalisé exclusivement sur son fils aîné, un ignoble personnage usant de son pouvoir, abusant aussi. 

Quant à l’amour, impossible, entre un Mauricien et une Chagossienne, il n’en fallait pas plus pour nous captiver et nous tenir en haleine de bout en bout de ces 400 pages.

Mais ce qui m’a fascinée le plus dans ce roman, c’est aussi et surtout qu’il s’inspire d’une histoire vraie, celle d’un peuple sacrifié par des hommes que l'on dit grands de ce monde ! Dans la démarche de Caroline LAURENT, il y a la volonté de porter au grand jour une page de l'Histoire, de rendre publics des faits, méconnus. 


J'accuse le silence qui entoure depuis trop longtemps notre drame. Il est temps aujourd'hui de faire tomber les masques. P. 127

Dès les premières lignes, j’ai ressenti la force d’un propos au service d’un peuple exilé, arraché à sa terre, pour que justice lui soit rendue. Prêter sa plume aux Chagossiens est devenu pour elle :


Comme une nécessité... P. 292

L'écrivaine égrène les années 1967-1975 comme autant de souvenirs d'une tragédie humaine et pose le mot "déportation" pour qualifier le déracinement de ces hommes et ces femmes, ces enfants aussi, de leur terre. C'est aussi les modalités de leur "accueil" qui sont dénoncées. Reclus aux confins de la ville, le ghetto n'était rien de moins qu'un bidonville où régnaient la misère et un grand dénuement !


Le passé ne se change pas, tout au mieux il s’affronte. P. 193

Au fil du roman, j'ai senti se propager en moi une violente colère, une de ces rages que seules les dernières pages m'ont permis d'apaiser.

Avec "Rivage de la colère", l'autrice explore les sujets de l'identité, de l'indépendance, de la mémoire. 

Caroline LAURENT mêle astucieusement et avec un immense talent la fiction à la réalité. Par le jeu de l'écriture et l'alternance des narrations, elle trace le sillon de la reconnaissance des droits de tout un peuple, peut-être la voie de la justice...

Caroline LAURENT, c'est aussi une très belle personne, de ces femmes profondément généreuses qui offrent leur plume pour donner de la voix à ceux qui n'en ont pas. Elle nous livre un roman engagé. Si aujourd'hui, à la lumière de l'instrumentalisation d'un peuple, de son exil contraint et forcé, de son arrachement à sa terre, au profit de stratégies géopolitiques abjectes, il nous est facile de choisir notre camp, pour l'écrivaine, le combat des Chagossiens, qu'elle a fait sien, est beaucoup plus fort. Franco-Mauricienne, Caroline LAURENT entretient une relation personnelle avec ces territoires. On comprend aussi pourquoi elle y a mis tout son coeur et nous livre aujourd'hui un roman intime et émouvant. Elle a puisé dans ses propres racines et son parcours personnel la puissance des mots  qu'elle a posés sur l'indicible.

Quand j'ai choisi le graffiti de Banksy pour orner mes coups de coeur de l'année, je ne savais pas qu'il illustrerait à merveille l'itinéraire des Chagossiens : "There is always hope". C'est aussi par ces mots que s'ouvre le roman :


Ce n'est pas grand chose, l'espoir. P. 15

Et s'il n'y avait pas de hasard dans la vie...

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2019-09-15T09:16:00+02:00

A crier dans les ruines d'Alexandra KOSZELYK

Publié par Tlivres
A crier dans les ruines d'Alexandra KOSZELYK

Après le bal de la #RL2019, je déclare ouvert le défilé des 68 premières fois pour sa saison automne 2019. Et puisque Tchernobyl est à la mode du tourisme aujourd’hui, je vous propose d’accueillir « À crier dans les ruines » d’Alexandra Koszelyk, un premier roman tout de couleur vêtu par les éditions Aux forges de Vulcain.

Remarquez le coquelicot en première de couverture, ou l’annonce de ce qui vous sera conté.

Puisque le rouge lui va si bien, coup de ❤️

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2019-08-23T06:00:00+02:00

A crier dans les ruines d'Alexandra KOSZELYK

Publié par Tlivres
A crier dans les ruines d'Alexandra KOSZELYK

Aux Forges de Vulcain


Il y a des romans qui vous inspirent une sensation de bien-être, de plénitude, de sérénité... et d'autres qui résonnent comme des  bombes, vous laissant littéralement sur le carreau, exsangue. Assurément, le premier roman d’Alexandra KOSZELYK fait partie de ceux-là. Enoooorme coup de coeur de cette rentrée littéraire.

Lena vivait en Ukraine, près de Kiev, à Pripiat très précisément, cette ville construite de toutes pièces pour loger les employés de la centrale nucléaire. Ses parents, Dimitri et Natalia, faisaient partie du cercle des éminents scientifiques russes, lui y travaillait. Depuis sa plus tendre enfance, Lena nourrissait une relation d'amitié avec Ivan, un garçon de son âge. Ensemble, ils découvraient la nature, les choses de la vie. Avec les années, les jeux ont évolué, les sentiments aussi jusqu'au 26 avril 1986, date de l'accident à la centrale de Tchnernobyl. Dimitri a découvert très vite l'ampleur de la catastrophe et organisé, en toute urgence, l'exil de sa famille. Pas le temps de dire au revoir, pas de valises à emporter non plus. A leur arrivée en France, les parents ont imposé à leur fille d'oublier la vie passée, de se construire un avenir dans ce nouveau pays. Pour mettre fin au souvenir d'Ivan, son père lui a fait croîre à sa mort. Léna a bien essayé de s'intégrer en France, d'apprendre une nouvelle langue, de se faire des nouveaux amis, elle n'a malheureusement jamais réussi à combler le vide abyssal laissé par ses origines et son tendre amour pour Ivan. Une bonne vingtaine d'années après l'événement, avec des touristes, elle participe à une visite guidée du site pollué !

Si je me souviens très bien de cette année-là, des images télévisées des enfants rongés par le cancer de la thyroïde sur des lits d'hôpitaux austères et spartiates conformes à l'idée que l'on se faisait de l'U.R.S.S., je n'avais plus jamais repensé à ce territoire, ces populations, honte sur moi. Il aura fallu l'audace d'une toute nouvelle écrivaine pour me rappeler cette catastrophe environnementale et mesurer l'ampleur du cataclysme psychologique de celles et ceux qui ont pu fuir à l'étranger, et les autres, condamnés à vivre dans leur pays, dans une cité sans âme construite à la va vite pour répondre aux besoins des familles, voire retournés dans le champ de ruines laissé par l'explosion nucléaire. Alexandra KOSZELYK, que je suis de longue date dans le cadre de son blog Bricabook et avec qui j'ai eu l'honneur et l'avantage de vivre le jury 2018 France Bleu_Page des Libraires, fait partie de ces gens que rien n'arrête, pas même l'idée d'être en tête d'un peloton d'écrivains qui se consacreront dans les décennies à venir à l'histoire de Tchernobyl. Hardie, elle l'est ! Si souvent la littérature donne lieu à une profusion d'ouvrages quand la génération ayant vécu les traumatismes s'éteint, à l'image de la seconde guerre mondiale traitée massivement 70 ans plus tard, on se dit qu'elle a au moins 40 ans d'avance, chapeau.

Si aujourd'hui, de nombreux touristes se rendent sur les lieux, destination à la mode s'il en est, Lena, elle, cherche quelque chose de plus dans cette "excursion". On le sent dès les premières lignes, cette femme a quelque chose à voir avec ce territoire dont elle est meurtrie. J'ai ressenti très vite le poids angoissant d'une Histoire trop lourde à porter.

Dans ce roman, il est question de la terre nourricière. Là où l'écrivaine m'a littéralement bluffée, c'est en invitant la nature à la table des personnages de son roman. Alors que mon cerveau avait mémorisé les images d'une région en cendres, d'un champ de ruines, d'une ville fantôme... Alexandra KOSZELYK, dans un style éminemment descriptif, y substitue celles d'une végétation envahissante, d'être vivants en fort développement, assoiffés de terres irradiées. Là où je voyais du gris, elle met du vert. Là où je présumais l'immobilisme, elle propage le mouvement. Là où je flairais la mort, elle insuffle la vie, tout simplement, et pourtant ! Au fil des pages, l'écrivaine donne à voir une autre réalité de la zone contaminée, elle laisse lentement s'imprégner dans les pores de la peau la sève d'un renouveau pour, progressivement, réintroduire dans le décor des vies humaines. 


Là, des arbres poussent et repoussent les anciennes infrastructures des hommes. Les bâtiments carrés des années 1970 se teintent d'Art nouveau avec cet enchevêtrement de feuilles. Leurs branches perforent les fenêtres et les bâtiments. Ils entourent les colonnes de béton et forment des guirlandes enchanteresses. P. 17

Alexandra KOSZELYK traite du sujet de la terre d'adoption. Avec le portrait de Lena, et de sa grand-mère, Zenka, elle aborde l'exil, la migration, le déracinement... autant de plaies dont la cicatrisation laisse une trace indélébile dans la chair des êtres, dans leur esprit aussi. Malgré ses efforts d'intégration, Lena demeure torturée par l'absence de son pays, ses origines, sa langue, toutes ses fondations, tout ce qui lui permettait de se maintenir en équilibre. A la lecture du roman, j'ai ressenti jusque dans mes tripes les états d'âme de Lena, l'ampleur des sacrifices, l'impossibilité à se REconstruire ailleurs que dans son pays, celui qui l'a vu naître.


Elle revint avec un cœur funambule : l’absence piétinait la peine et l’espoir réunis. P 88

"A crier dans les ruines" montre, s'il en était besoin, à quel point les liens établis à la terre d'origine sont d'une force irrépressible. A travers ses études, ses voyages, d'autres ruines, Lena a bien essayé de substituer à son pays la vie d'autres. A force de lectures, d'imaginaire, de contes et légendes, elle s'est donné aussi une chance de vivre par procuration d'autres vies que la sienne


Ce livre devint sa famille d’adoption, de celle qui console de l’incommensurable abandon. P.83

mais rien n'y a fait. Son appartement, son parc, son arbre qu'elle partageait avec son amoureux, l'ont irrémédiablement amenée à quelque chose d'inéluctable, son retour au pays ! J'ai adoré explorer au bras d'Alexandra KOSZELYK l'intimité de cette femme, ses sentiments, sa force de VIVRE. 


Un à un, Léna retissa les anciens liens, les étira sur toute leur longueur, les polit pour leur redonner leur couleur d’autrefois. P. 214

Ce roman, il a pour moi la résonance d'un propos militant. Si d’aventure on pensait encore que l’homme n’y est pour rien dans les fortes chaleurs que l’on vit cet été, il est des catastrophes environnementales dont il est bien le seul responsable, à commencer par l’accident de Tchernobyl avec des conséquences sur l’économique et le social, les trois piliers du développement durable ! Parce que les concepts ne suffisent plus à nous faire prendre conscience de nos erreurs à l’égard de notre planète. Alexandra KOSZELYK avec son premier roman donne une dimension humaine aux événements. Lena et Ivan incarnent ce que sont déjà et seront en nombre effroyable d'ici peu les réfugiés climatiques. C’est par l’itinéraire de gens ordinaires - Lena et Ivan pourraient être nos amis - que l’écrivaine rend explosif le propos, un procédé ingénieux, audacieux et réussi. 

La plume est d'une sensibilité dramatique et bouleversante, l'histoire captivante, le rythme haletant. Bref, cette lecture est un CRI du coeur.

Le premier roman d'Alexandra KOSZELYK fait partie de la sélection des 68 Premières fois

 

A crier dans les ruines d'Alexandra KOSZELYK

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2019-08-22T06:00:00+02:00

Rien n'est noir de Claire BEREST

Publié par Tlivres
Rien n'est noir de Claire BEREST

Stock

 

Claire BEREST, avec son tout nouveau roman, nous emmène à la rencontre de Frida KAHLO, un portrait tout à fait saisissant d’une grande Dame de la peinture.

 

Nous sommes en 1928. Alors que l’artiste Diego RIVERA réalise une fresque murale monumentale pour le Ministère de l'Education, Frida, l’effrontée de 20 ans sa cadette, l’interpelle et lui demande de descendre de son échafaudage pour lui montrer quelque chose. Elle a, avec elle, deux tableaux. Elle veut son avis. Il lui donne rendez-vous le dimanche suivant avec une nouvelle toile. C’est ainsi qu’une relation passionnelle va s’engager entre deux personnages hauts en couleur : Diego RIVERA dont la qualité du travail artistique va grandissante, Frida KAHLO promise dès son plus jeune âge à un parcours atypique (à 15 ans, elle fait partie des premières filles à entrer à la Prépa) et ambitieux (passionnée d’anatomie et de biologie, elle veut être médecin). C’est à 18 ans que Frida KAHLO a un terrible accident de bus avec de multiples blessures qui la clouent à un lit d’hôpital pendant 3 mois et l’obligent à une nouvelle intervention chirurgicale l’année suivante. C’est alors que Frida demande à son père, allemand d’origine, photographe de formation, passionné de piano, de lui apporter un chevalet, des pinceaux et de la peinture. Grâce à l’installation judicieuse d’un miroir au sommet de son lit à baldaquin, Frida commence à peindre, bien qu’alitée. Une nouvelle page de sa vie s’ouvre alors...

 

Claire BEREST, c’est avant tout une rencontre. J’ai eu l’immense chance de participer le samedi 29 juin dernier à Paris à la présentation de la rentrée littéraire des éditions Stock et d’assister à un exposé de fougueux, passionné et passionnant, de l’écrivaine. A travers sa manière, très personnelle, de révéler Frida KAHLO, je me suis retrouvée dans un tourbillon de couleurs, de sentiments, à partager l’intimité d’une artiste mexicaine EXTRAordinaire. Au final, je ne sais plus très bien qui est la plus enflammée des deux, Claire BEREST ou Frida KAHLO, les deux certainement !

 

Quant au roman, il s’inscrit dans la droite ligne de ce moment tellement enthousiasmant.

 

D’abord, il traite de la vie de deux artistes peintres nés à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, au moment même où, au Mexique, un mouvement historique de vulgarisation de l’art est lancé par le Ministre de l’Education, Vasconcelos, qui veut rendre la culture accessible à tous.


La peinture est devenue monumentale, accessible et édifiante, elle donne aux analphabètes le droit de lire leur histoire nationale, aux pauvres, le droit de vibrer gratis, à tous, leurs racines indiennes sublimées. P. 31

C’est à cette période que les murs se parent de fresques monumentales, Diego RIVERA est au rendez-vous, il intervient notamment sur l’amphithéâtre Bolívar de Mexico. De nouvelles opportunités s’ouvrent à lui, à l’international. Rockfeller en personne lui commande une oeuvre pour le RCA Building de New-York. Quand on sait que Diego RIVERA était communiste...  

 

Avec « Rien n’est noir », vous plongez au coeur de l’Histoire du Mexique et du streetart qui se distingue encore aujourd’hui. Vous visitez aussi le monde et côtoyez les hommes, capitalistes, en quête de montrer ô combien leur pouvoir est grand.

 

C’est aussi une histoire d’amour, ardente, bouillonnante, impétueuse, entre deux artistes, mais aussi deux personnalités totalement débridées. Rien ne saurait les arrêter ! Diego RIVERA ose faire un pied de nez au commanditaire de l’oeuvre du RCA Building en y ajoutant effrontément une figure de Lénine comme la touche finale d’une création artistique devenue militante. Le ton est donné. Vous imaginez bien que la vie de ces deux-là ne va pas être un long fleuve tranquille. Ils vont s’aimer passionnément, se haïr aussi ! A leur séparation, Frida KAHLO s’offre tous les hommes qu’elle peut, ils subliment tous Diego RIVERA dans ce qu’ils ont de faible, fragile, et elle en jouit.

 

J’ai adoré découvrir Frida KAHLO seule aussi. Elle est flamboyante et multiplie les symboles qui me ravissent. Rien n’est laissé au hasard. Elle s’habille avec des robes très colorées venues de l’isthme de Tehuantepec, une région du Mexique où les femmes sont les chefs de famille. A travers cette culture matriarcale qu’elle honore, elle contribue à véhiculer un message d’anticipation des femmes. Et des femmes, prodigieuses, elle va en rencontrer, à commencer par Lucienne Bloch, assistante de Diego RIVERA, fille du chef d’orchestre Ernest BLOCH, avec laquelle va s’instaurer une grande complicité en lien avec leurs deux pères photographes. Elle va aussi se délecter des plaisirs qu’offre Paris au bras de Jacqueline BRETON, l’épouse de l’écrivain. Elle va rencontrer Dora Maar, la compagne de PICASSO, elle-même peintre, photographe, poète. Frida KAHLO poursuit un rythme frénétique de création artistique, elle peint comme elle respire. Loin d’elle l’idée d’analyser son propre travail, elle s’en étonne quand des critiques s’y attellent. 


Peindre est une facette d’elle-même parmi d’autres, un trait de sa personnalité, comme de jurer constamment, de collectionner les poupées ou de se méfier des gens qui se prennent au sérieux. P. 209

« Rien n’est noir » est une très belle opportunité de prendre connaissance des toiles peintes par Frida KAHLO, personnellement j’ai un faible pour « La Colonne brisée » réalisée en 1944.

 

Ce roman est un coup de coeur à plus d’un titre.

 

Il y a le fond bien sûr. À travers l’itinéraire d’une femme éminemment romanesque, Claire BEREST égrène, comme autant de bijoux dont se pare Frida KAHLO, des souvenirs historiques qui font que le monde est ce qu’il est aujourd’hui. Elle honore aussi la mémoire d’une grande Dame de la peinture.

 

Il y a la forme aussi. Claire BEREST intitule ses chapitres des couleurs primaires utilisées par Frida KAHLO. Mais l’écrivaine qui, comme son icône, a le souci du détail, va plus loin en donnant systématiquement la signification de la nuance évoquée, initiant ainsi le lecteur au symbolisme des couleurs, les associations mentales, les fonctions sociales et les valeurs morales qui y sont liées.

 

La narration est foisonnante, à l’image de la vie de l’artiste célébrée. Elle est poétique aussi :


La peinture c’est un lieu sur la mappemonde de son caractère. P. 209

Claire BEREST maintient un rythme ahurissant qui donne à cette lecture une vivacité et un dynamisme absolument remarquables. J’en suis sortie envoûtée, et aussi sans voix. Je me sens déjà orpheline de la lumineuse Frida KAHLO et me prends à rêver de la vie qu’elle aurait pu mener s’il n’y avait eu l’Accident !

Quant à la plume de l’auteure, j’ai maintenant une furieuse envie d’aller plus loin. Vous me conseillez "Gabrièle" ?

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