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Articles avec #coup de poing catégorie

2022-01-07T18:00:00+01:00

La maison des solitudes de Constance RIVIÈRE

Publié par Tlivres
La maison des solitudes de Constance RIVIÈRE

Éditions Stock

 

Elisabeth, la narratrice, est la fille de Anne, comédienne, en rupture avec ses parents. Sa grand-mère maternelle est accueillie à l’hôpital dans un état critique, son mari est décédé 9 mois plus tôt. En plein confinement, Elisabeth réussit à rester en salle d’attente. En 1995, les grands-parents s’étaient installés dans une maison familiale. C’est là qu’Elisabeth a passé de nombreuses vacances. Des souvenirs, elle en a plein la tête, y compris ses tentatives d’en découdre avec des secrets trop bien gardés.

 

Constance RIVIÈRE. Vous vous souvenez peut-être de son premier roman « Une fille sans histoire », l’occasion d’un petit clin d’œil à l’équipe des 68 Premières fois.

 

L’écrivaine creuse le sillon de l’exploration des traumatismes psychologiques. Si je ne peux pas vous en dire beaucoup plus sans déflorer l’histoire, je peux toutefois évoquer le fait que Constance RIVIÈRE prenne, une nouvelle fois, appui sur un fait de société pour s’élancer. Hier les attentats du Bataclan, aujourd’hui le confinement lié au Covid avec les drames humains générés chez les proches dans l’incapacité de se porter au chevet des malades hospitalisés. C’est un peu comme si chacun avait besoin d’un événement, un uppercut, pour ouvrir les vannes et libérer la pression qui l’assaille.

 

Il y a les petits maux et les grands bouleversements. Si chacun réussit à avancer en surmontant ses fragilités...


Mon père appliquait de l’or sur ses plaies, il connaissait sans l’avoir appris l’art japonais du kintsugi, regardant ses brisures et ses cicatrices comme des imperfections sans lesquelles il ne saurait y avoir de grande beauté. P. 69

Il est d’autres épreuves quand il s’agit de cataclysme ! Mais si en réalité il s'agissait d'un mal pour un bien...

 

Ce roman pourrait être terne, il est au contraire profondément lumineux dans la possibilité qu’il offre à chacun de mettre sens dessus dessous les fondations de sa vie pour accéder à une certaine forme de sérénité :


Rendre les armes et m’incliner. Je ne connaîtrai pas la paix de l’oubli tant que je ne saurai pas ce que je dois oublier. P. 99

Constance RIVIÈRE entretient un rapport singulier au temps. Quand Augustin TRAPENARD fait l'éloge de "La lenteur" en citant Milan KUNDERA, là, chaque seconde compte !


Deux jours de pure attente angoisse panique. 48 heures, 2 880 minutes, 172 800 secondes. Vous sentez le poids de la seconde quand vous faites la planche ou que vous essayez de faire le poirier, cette seconde qui s’éternise […]. P. 14

Quand il est question de SURvie, il y a urgence à agir !

 

Cette lecture est profondément troublante. Constance RIVIÈRE réussit une nouvelle fois un tour de force dans une plume acérée où chaque mot est terriblement pesé. Lecture coup de poing de ce début d’année.

 

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2021-09-07T21:47:38+02:00

Enfant de salaud de Sorj CHALANDON

Publié par Tlivres
Enfant de salaud de Sorj CHALANDON

Éditions Grasset

Je referme « Enfant de salaud », le 10ème roman de Sorj CHALANDON, et suis sous le choc d’une telle prose, d’une telle mise en abîme de deux trajectoires.

Tout commence avec la visite de la Maison d’Izieu dans l’Ain, celle qui a accueilli une colonie d’enfants, celle qui les as vus raflés le 6 avril 1944 par la Gestapo. 44 enfants ont été déportés avec les adultes qui s’occupaient d’eux. Le narrateur, journaliste, ressent au plus profond de son corps les vibrations de cette maison. Il repart avec plus de mystères à élucider que de réponses aux questions qu’il se posait à son arrivée. Peut-être que le procès de Klaus BARBIE lèvera le voile sur son lot ignoble de la grande Histoire, à moins que ça ne soit les confrontations avec son propre père qui finissent par l’éclairer…

Sorj CHALANDON fait de son histoire familiale, une nouvelle fois, le sujet d’un roman. La littérature lui permet de jouer avec les temporalités et d’orchestrer la synchronisation de deux formes de procès. Il y a celui qui est grand public, en 1987, devant la Cour d’Assises de Lyon. Il y a celui qui se passe au sein d’un microcosme familial. Dans les deux cas, l’auteur est en quête de vérité, qu’il s’agisse de son cadre professionnel comme de l’intime.

Les premières pages sont absolument glaçantes. Elles permettent à l’auteur d’honorer la mémoire des déportés d’Izieu, de laisser une trace pour les générations à venir. Qu’on se le dise. Tous ont été transférés vers les camps de la mort parce qu’ils portaient une étoile jaune.

Mais très vite, le roman se focalise sur le père de l’auteur, un mythomane, un affabulateur, un usurpateur. Le journaliste professionnel mandaté pour couvrir le procès de Klaus BARBIE découvre un être porté par un dessein abject.


Être anonyme, ta vie entière s’est construite autour de cette menace. P. 144

J’ai été frappée tout au long de cette lecture, coup de poing, par l'omniprésence de la fuite.

La fuite du père qui s’est toujours sorti d’affaire, changeant de camp comme de chemise, portant indifféremment la Croix de Lorraine et la croix gammée. Il n’a ni honte, ni honneur, c’est le salaud tel que Sorj CHALANDON le définit :


Le salaud, c’est l’homme qui a jeté son fils dans la boue. Sans traces, sans repères, sans lumière, sans la moindre vérité.

L’auteur se dit trahi par son père. Depuis sa plus tendre enfance, depuis la révélation de son grand-père :


Ton père pendant la guerre, il était du mauvais côté. P. 32

il n’a eu d’objectif que de découvrir les activités de son père pendant la seconde guerre mondiale. 

La fuite, c’est aussi la voie empruntée par celui qui sera condamné à perpétuité. Klaus BARBIE a usé du droit français pour échapper lors de son procès au regard de ses victimes, aux témoignages des actes de tortures qu'il avait ordonnés.

La narration à la seconde personne du singulier est d'une force redoutable, les mots tranchants, les silences assourdissants, la fin magistrale.

Les jurés du Prix Goncourt ne s’y sont pas trompés. Il s’agit là d’un nouveau coup de maître de l’auteur, il figure dans la première sélection. Haut les cœurs pour ce grand homme de la littérature !

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2021-09-03T06:00:00+02:00

Maikan de Michel JEAN

Publié par Tlivres
Maikan de Michel JEAN

Éditions Dépaysage

Nouvelle lecture largement recommandée par la team de « Varions Les Éditions en Live » (Vleel). Vous vous souvenez peut-être de

"Tu parles comme la nuit" de Vaitiere ROJAS MANRIQUE aux éditions Rivages

ou bien "Un jour ce sera vide" de Hugo LINDENBERG aux éditions Christian BOURGOIS,

ou encore "Viendra le temps du feu" de Wendy DELORME aux Editions Cambourakis

et bien, une nouvelle fois, je me suis laissée porter par ses références, et j'ai sacrément bien fait.

"Maikan" de Michel JEAN est une lecture coup de poing, un CRI !

Audrey Duval, Avocate, se voue chaque année à une cause solidaire. Loin des milieux huppés qu’elle fréquente habituellement, elle se retrouve en quête d’une vieille femme, Marie Nepton, dont elle souhaite percer le jour. Elle a disparu de tous les radars alors que le gouvernement lui doit une indemnité pour se faire « pardonner » de ce que le régime, de concert avec le clergé, a causé à son peuple, les Innus de Mashteuiatsh, des Amérindiens. Nous sommes en 1936 quand les politiques décident d’assimiler des « sauvages », les éduquer, mais là commence une autre histoire.

Alors que le Canada est aujourd’hui largement plébiscité pour les modalités de participation de ses citoyens,  j’étais loin d’imaginer qu’il était, dans une histoire récente, l’auteur d’un génocide culturel. La révélation qu’en fait Michel JEAN dans "Maikan" m’a touchée en plein coeur, c'est un CRI qu'il hurle lui-même, il dédie effectivement son roman à "plusieurs membres de sa famille qui ont fréquenté le pensionnat de Fort George".

J’ai été subjuguée, je dois bien le dire, par la beauté des premières pages, des descriptions tout à fait fascinantes de la nature, mais aussi des us et coutumes des Innus, peuple nomade, qui, au fil des saisons, migrait pour chasser et ainsi se nourrir, se vêtir… J'ai été fascinée par la transmission de savoirs entre générations. Chez lui, nul besoin de mettre des mots sur les gestes... 


Pour la première fois, Charles allait diriger sa propre embarcation, sans sa mère pour le guider. Mais il savait déjà comment le manier, même dans les eaux tumultueuses de la crue printanière. Il n’avait qu’à imiter les gestes qu’il l’avait vue répéter au fil du temps. Des gestes qui, sans qu’il s’en rende compte, faisait partie de lui désormais. P. 92

Mon CRI d'indignation a été d'autant plus grand quand j'ai vu les enfants des Innus arrachés à leurs familles, sous peine de représailles, pour les civiliser. Ils avaient entre 6 et 16 ans. Mais de quel droit ? Et quand j'ai découvert à quel point ils étaient humiliés, maltraités, violés... par les religieux, de l'indignation, je suis passée à la colère. S'il ne suffisait pas de leur faire oublier tout ce qui constituait leurs origines culturelles, il fallait encore qu'ils les violentent à outrance. Qui étaient les sauvages ?


Même une longue vie comme la sienne ne suffit pas à apaiser la colère qui brûle le cœur de l’Innue quand elle évoque le jour du départ pour Fort George. P. 175

Des pensionnats comme Fort George, il y en a eu 139 au Canada, 4 000 enfants y sont morts. Avec ce roman, "Maikan" qui veut dire les loups, Michel JEAN assure la mémoire des Amérindiens sacrifiés au titre d'une politique ignoble. Il donne de l'écho aux procédures juridiques toujours en cours contre l'Etat pour les indemnisations des familles. La narration qui fait se croiser fiction et réalité avec des personnages de femmes remarquables, Audrey et Marie, permet aussi de créer du lien entre deux périodes, les années 1930 d'une part, les années 2010 d'autre part. Le procédé est ingénieux et parfaitement réussi.

La plume est d'une très grande sensibilité, elle est soignée comme la qualité des première et quatrième de couverture, bravo. 

Ce roman, c'est un CRI du coeur pour ce qu'il dévoile de la grande Histoire, qu'on se le dise. Plus jamais ça (si seulement on pouvait encore l'espérer...) !
 

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2021-08-18T06:00:00+02:00

Un tesson d'éternité de Valérie TONG CUONG

Publié par Tlivres
Un tesson d'éternité de Valérie TONG CUONG
Lattès
 
Valérie TONG CUONG nous revient avec un nouveau roman, un thriller psychologique de haute volée : "Un tesson d'éternité", sa rentrée littéraire promet d'être fracassante !
 
Anna et Hugues habitent une villa surplombant la mer, ils font partie de ces gens privilégiés, à l'abri de tous soucis financiers, bien intégrés dans les sphères de pouvoir des CSP+. Ils ont un fils, Téo, de 18 ans, qui vient d'être accepté dans une école de commerce prestigieuse. Il s'apprête à passer son bac quand il est interpellé et mis sous les verrous pour agression et coups portés à un agent de police lors d'une manifestation. Les réseaux sociaux s'emballent. Ils médiatisent l'événement qui se retrouve sur les grandes chaînes de télévision. Léo devient le héros d'un mouvement de rébellion contre les forces de l'ordre dont les parents se seraient bien passés. Anna est pharmacienne dans le Village. Hugues est sur un nouveau poste, à la culture, à la mairie. Dès lors, c'est, pour tous les trois, une nouvelle page de leur histoire qui s'écrit...
 
Avec les années, et les différents romans déjà publiés, je me suis quelque peu habituée à la force de frappe de Valérie TONG CUONG mais là, croyez-moi, elle bat tous les records.
 
D'abord, l'écrivaine a un talent fou pour planter le décor en quelques mots et vous prendre à la gorge dès les premières lignes.


La voici au sommet d’une pente vertigineuse, du savon sous les semelles. À cet instant, elle pense encore pouvoir en contrôler la descente. P. 50

Je le sais, et pourtant, je me suis retrouvée piégée par les événements et l'ambiance incandescente. Valérie TONG CUONG ne desserrera l'étau qu'à la toute dernière ligne du livre, vous voilà prévenu.e.s.

Ensuite, il y a la focale posée par l'autrice sur Anna, le personnage principal de ce roman, une femme dont les origines et la vie d'adolescente ressurgissent dans ce qu'elles ont de plus misérables. Par la voie d'une alternance des chapitres, tantôt au présent, tantôt au passé, Valérie TONG CUONG réussit à tisser un fil ténu mais terriblement solide entre le destin de la mère et son fils. Anna va jouer la libération de son fils, à moins que ça ne soit la sienne…


D’où Anna venait, le monde n’était pas régi par des règles mais par la loi du plus fort, et le plus fort contrôlait par la peur. P. 189

Et puis, il y a la relation de couple qui va être explorée minutieusement par l'écrivaine, une relation mise à mal bien sûr par l'incarcération de leur fils et la pression sociale exercée.


Mais cette distance, cette absence de corps, de mots, ce vide en somme, c’est une gangrène qui les grignote une seconde après l’autre. P. 102

Avec ce roman, Valérie TONG CUONG explore des sujets d'actualité comme les manifestations des gilets jaunes et autres mouvements de foule contre tout ce qui représente l'autorité, le racket et le harcèlement scolaire… Mais elle ne saurait s'en contenter, non, ce qu'elle va scruter, c'est la hiérarchie, la colonne vertébrale de notre société, le déterminisme de nos origines dans ce qu'ils disent de nos comportements d'adulte... Par la voie d'Anna mais aussi d'une autre femme qu'elle va régulièrement croiser dans sa « nouvelle » vie, quand les masques tombent, les réalités vont éclabousser les persoen pleine figure.

Celle qui m'a captivée tout au long du roman, c'est Anna, une femme qui, derrière les apparences, s'attache à colmater les brèches. Quand elle se rend compte que l'édifice se fissure, elle se lance corps et âme dans le combat, elle n'a rien à perdre, ou presque.

J'ai été totalement fascinée par son rôle de mère et l'évolution de sa psychologie au fil des actualités qui l'assaillent. Valérie TONG CUONG avait déjà montré son talent dans ce registre avec "Les guerres intérieures", mais là, croyez moi, c'est de la haute volée, un coup de maître, une lecture coup de poing, quoi !

Le roman est haletant, le rythme soutenu, la fin vertigineuse, un thriller psychologique dans toute sa splendeur.

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2021-03-06T07:00:00+01:00

Ce qu’il faut de nuit de Laurent PETITMANGIN

Publié par Tlivres
Ce qu’il faut de nuit de Laurent PETITMANGIN

Jamais 2 sans 3 ! Nouvelle lecture coup de poing de l'édition 2021 du bal des 68 Premières fois. Après, 

"Nos corps étrangers" de Carine JOAQUIM

"Avant elleJohanna KRAWCZYK

me voilà de nouveau à terre !

Fus est un jeune garçon passionné de football et reconnu pour ses qualités sportives dans le club du village. Son père l'accompagne aux matches le dimanche matin. C'est le rendez-vous, un lieu de rencontre des copains, comme un rituel qui tient toute sa place dans une journée de collégien qui se poursuit avec la visite de la moman à l'hôpital. Elle est malade d'un cancer. Trois années durant, Fus et son père seront au chevet d'une femme battue par la maladie. Quand elle s'éteint, Fus s'occupe de son jeune frère, Gillou, pendant que leur père travaille de nuit à la SNCF. Le premier été suivant la mort de la moman, les trois garçons partent en vacances en camping. Il n'y aura qu'une année tous ensemble. Fus grandit, il a de nouveaux copains, d'autres plans. Et puis rapidement, c'est l'engrenage, la distance prise avec Jérémy, son pote d’enfance,  un retour à la maison avec un bandana affichant une croix celtique, et puis, l’impossibilité à communiquer d'homme à homme, et puis, l’extrême, l’irréparable... 

La narration de ce roman est à la première personne du singulier.

Derrière le je, il y a un homme, un Français du 54, un employé de la SNCF, un supporter du FC Metz, qui s'exprime dans une langue un brin populaire, qui dévoile ses états d'âme comme une confession. Le texte est au présent, un peu comme si le narrateur nous dévoilait son journal intime au fil des années.

Derrière le je, il y a un veuf. Sa femme est décédée. Elle l'a laissé seul. Il n'y a pas eu d'élan de tendresse, de complicité amoureuse, de gestes passionnés. Elle est partie comme elle a enduré la maladie, avec fatalisme. Il s'évertue pourtant à penser qu'elle serait fière de lui...


La moman m’habitait dans ces moments, je pense qu’elle était contente de la façon dont je gérais l’affaire. P. 95

Derrière le je, il y a un père, un être qui se sent responsable, en charge de deux garçons. C'est quelqu'un qui gère le quotidien avec ses armes. Les mots et les grands discours, c'est pas son truc, mais quelle preuve d'amour ! Bien sûr, s'il n'avait pas été directement concerné par l'affaire, il aurait pris de la distance, il se serait peut-être même exprimé, mais là... c'est un peu comme une déferlante qui s'abat sur lui. Il est tétanisé par la gravité des faits et rongé par un sentiment de culpabilité.


Un réflexe de vieux, poussif à ne plus en pouvoir, mais j’avais agi en père dont le fils était en danger. P. 10

A travers cet itinéraire familial, c'est un roman social, celui de la désillusion d'une famille, de la mort d'une industrie, d'une région aussi. 

Laurent PETITMANGIN, à défaut de comprendre, tente d'expliquer, par l'exemple, la montée du populisme, l'adhésion à une idéologie de haine, l'expression par les poings.

A la naissance, tous les bébés se ressemblent, leurs destins seront pourtant fondamentalement différents. C'est aussi la paternité qui est explorée dans une famille monoparentale, la jeunesse d'un enfant bafouée, le deuil, l'adolescence, cette période de toutes les prises de risques, de vulnérabilité aussi.


Que toutes nos vie, malgré leur incroyable linéarité de façade, n’étaient qu’accidents, hasards, croisements et rendez-vous manqués. Nos vies étaient remplies de cette foultitude de riens, qui selon leur agencement nous feraient rois du monde ou taulards. P. 171

Je me suis rapidement retrouvée piégée par le jeu d'écriture de l'auteur. La pression a monté, mon indignation aussi. J'ai senti mon coeur se serrer et puis la digue a lâché. Je me suis retrouvée à fondre en larmes sur les toutes dernières pages, la chute est magistrale.

La plume, je l'ai dit, elle est un brin populaire, ça ne l'empêche pas d'être empreinte d'une tendresse profonde et d'une force inouïe.

Chapeau Monsieur PETITMANGIN pour le contenu de l'histoire, la qualité du scénario.

Chapeau aussi à La Manufacture de livres, il fallait oser.

"Ce qu'il faut de nuit" de Laurent PETITMANGIN

tout juste lauréat du Prix Libr'à nous,

également le grand gagnant des Prix Stanislas et Femina des Lycéens,

est en lice pour le Prix Saint-Georges du Premier roman organisé par la Librairie de Pithiviers avec

"Avant elleJohanna KRAWCZYK

"Le premier Homme" de Raphaël ALIX

Que le meilleur gagne !

 

Au bal des 68 Premières fois, "Ce qu'il faut de nuit" de Laurent PETITMANGIN succède à :

"Avant elle" de Johanna KRAWCZYK

"Tant qu'il reste des îles" de Martin DUMONT
"Les coeurs inquiets" de Lucie PAYE

"Nos corps étrangers" de Carine JOAQUIM

on reste dans le registre du hard rock. Je vous propose "Demon Fire" du groupe AC/DC...

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2021-02-27T07:00:00+01:00

Avant elle de Johanna KRAWCZYK

Publié par Tlivres
Avant elle de Johanna KRAWCZYK

Il y a des romans dont les premiers signes sont avant-coureurs.
 
"Avant elle" commence avec cette citation 
 
"Nous portons tous en nous une maison effondrée, tu ne crois pas ! Dis-moi ce qui te manque, cave ou grenier, quelle paroi vacille en toi, quel plancher, où se planquent tes termites et tes araignées, tes lézardes et ton salpêtre, où sont tes débarras, tes issues de secours et tes portes condamnées, ta chambre obscure, tu la connais ? Et ta pièce vide ?"
 
extraite de "La Folie Elisa" de Gwenaëlle AUBRY, un livre dont la lecture m'avait terrassée ; je ne pouvais qu'en sortir K.O., non ?
 
Carmen a 36 ans, elle est amoureuse de Raphaël. Tous deux sont les parents d’une petite fille, Suzanne. Carmen est Maîtresse de conférence, spécialiste de l’Amérique Latine. Son père est mort d’un AVC il y a un an et sept mois, sa mère, elle, s’est suicidée quand elle n’avait que 11 ans. Carmen va de mal en pis. Dans le jargon de la psychiatrie, elle est classée TPB, elle souffre des troubles de la personnalité borderline, elle est hypersensible et alcoolique. Un jour, Carmen reçoit un appel téléphonique. Le contrat d’un box de garde-meubles arrive à échéance, elle doit le vider, sinon les biens seront détruits. Quand Carmen arrive sur place, elle découvre que le box ne contient qu’un bureau ancien, un fauteuil et une lampe. Les tiroirs du bureau sont vides. Elle décide de le faire livrer chez elle, un copain s’en charge. A force de persévérance, Carmen trouve une petite clé et dans un des pieds du meuble une boîte avec tout un tas de documents, des photos, des carnets. Ils sont écrits de la main de son père. Elle commence à les lire, elle sombre. Raphaël n’en peut plus, il lui fixe un ultimatum. Elle doit s’en sortir si elle veut poursuivre sa vie avec lui et leur enfant. Carmen consacre ses jours, ses nuits, à découvrir l’histoire familiale, une histoire singulière intimement liée à la grande Histoire de l’Argentine, un scénario de pure folie !
 
Ce premier roman, c’est une lecture coup de poing. J’ai l’impression d’être montée sur un ring et d’avoir été passée à tabac.
 
D’abord, il y a la vie de Carmen, ses souffrances, son « obsidienne » qui la tenaille. Je suis tombée dès les premières pages dans le piège de la psychiatrie tendu par l’autrice, Johanna KRAWCZYK. Tout mon corps s’est mis à vibrer aux soubresauts de Carmen.
 
Et puis, il y a l’histoire, le scénario. Imaginez, vous avez 36 ans et vous ne connaissez quasiment rien de votre famille, vous êtes en quête d’identité. Votre mère a disparu dans des conditions inexpliquées. Votre père a toujours été un taiseux, rien à tirer de lui.


Le mensonge protège là où la vérité foudroie, pourquoi faudrait-il toujours que la vérité triomphe ? P. 101

Même si Carmen s’interroge, elle sait qu’elle ne peut résister devant l’appât des confessions. Partir à la découverte des carnets et de tout ce qu’ils dévoilent relève du jubilatoire. Le roman devient un véritable page turner, je n'ai moi-même pas pu résister !
 
Le contexte historique creuse encore l'abîme, la dictature argentine, ces périodes finalement universelles où les hommes deviennent des héros... ou des salauds. Je ne vous en dirai pas beaucoup plus, juste que cette lecture a fait resurgir le souvenir de "Mapuche" de Caryl FEREY !
 
Au fur et à mesure des révélations, le corps de Carmen encaisse, se débat, s’écrase, se relève, se brise. Sous la plume de Johanna KRAWCZYK, les uppercuts sont violents.


Cette différence de perception m’effraie souvent. Un événement peut être insignifiant pour l’espèce humaine et, dans un même espace-temps, le drame d’un individu. P. 74

Enfin, il y a la narration. Johanna KRAWCZYK alterne judicieusement le propos à trois voix. Il y a les passages extraits des carnets de son père qui dévoilent son passé. Il y a les paroles de Carmen adressées à son père, un peu comme s’il était encore vivant et qu’elle pouvait converser avec lui. Enfin, il y a la petite voix  intérieure de Carmen, celle de l’intime, celle qui la torture, lui vrille les tripes, celle qui la tyrannise.

La construction est habile et audacieuse, le pari réussi. La chute est vertigineuse !


Elle s’est envolée et a laissé à sa place une pierre qui me tranche les tripes comme un silex. P. 75

Je sors de ce premier roman foudroyée par la puissance du propos. « Avant elle » n’est rien d’autre qu’une bombe... de mots !

A ceux qui ne savent pas encore ce que représente la littérature pour moi, et ce roman en particulier, j’emprunte à Johanna KRAWCZYK cette citation :


Votre passion commune, votre luxe, c’était la littérature. Monsieur Martín t’en parlait comme d’un membre de sa famille, il te disait qu’elle était généreuse, qu’elle savait accueillir toutes sortes de récits en son sein, et que ce qu’il vénérait par-dessus tout, c’était quand la langue éclatait. Une bombe de mots qui te propulse dans un autre monde. P. 73

Au bal des 68 Premières fois, "Avant elle" succède à

"Tant qu'il reste des îles" de Martin DUMONT
"Les coeurs inquiets" de Lucie PAYE

"Nos corps étrangers" de Carine JOAQUIM

Après quelques notes de guitare et puis une danse pop, place à un morceau de hard rock avec "You're A Lie" de Slash... Allez, musique !

"Avant elle" est en lice pour le Prix Saint-Georges du Premier roman organisé par la Librairie de Pithiviers. Il est en lice avec

"Ce qu'il faut de nuit" de Laurent PETITMANGIN

"Le premier Homme" de Raphaël ALIX

Que le meilleur gagne !

 

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2021-02-20T07:00:00+01:00

Nos corps étrangers de Carine JOAQUIM

Publié par Tlivres
Nos corps étrangers de Carine JOAQUIM

La Manufacture de Livres

L’édition 2021 du bal des 68 Premières fois continue. Après quelques notes de guitare pour accompagner

"Tant qu'il reste des îles" de Martin DUMONT
et
"Les coeurs inquiets" de Lucie PAYE

 
changement de registre. Je vous propose « Dance Monkey » de Tones and I pour accompagner "Nos corps étrangers" de Carine JOAQUIM, un premier roman publié chez La Manufacture de Livres, la maison de Laurent PETITMANGIN avec "Ce qu'il faut de nuit" et Franck BOUYSSE "Né d'aucune femme". Si vous connaissez un peu cette maison d'édition, vous savez à peu près à quoi vous attendre, pour les autres, vous allez plonger dans un roman noir.
 
Tout commence avec les funérailles de la grand-mère paternelle de Maëva. Cette adolescente parisienne se serait bien passée de ces quelques jours d'absence en pleine rentrée scolaire dans un collège de campagne. Ses parents ont eu la très mauvaise idée de vouloir quitter Paris pour acheter un pavillon avec jardin et dépendance, de quoi aménager un atelier à Elisabeth, sa mère qui souhaite se consacrer à la peinture. Stéphane, le père de Maëva, fera les trajets pour se rendre au bureau mais il doit bien ça à son épouse. Dans le couple, ce n'est pas la folie mais il s’offre un nouveau départ. Son harmonie, à peine retrouvée, va toutefois prendre du plomb dans l'aile avec sa fille qui a quelques difficultés à s'intégrer et va s'amouracher d'un garçon, noir, de la classe. L’adolescente prend ses aises, joue dans le registre de l'insolence jusqu'à un acte odieux, irréparable. Mais c'est là que pour tous démarrent une nouvelle histoire...
 
En ouvrant ce livre, vous acceptez de tendre vers le chaos mais à pas mesurés.
 
Je vous ai dit quelques mots de la situation de Maëva. Par la singularité du personnage de roman, Carine JOAQUIM évoque des comportements adolescents d'aujourd'hui, connectés aux réseaux sociaux, abreuvés de vidéos abjectes et parfois prises à l’insu des êtres dont la vie ne tient plus qu’à un clic. L'écrivaine brosse le portrait d'une jeunesse que rien n'arrête, une génération portée par un élan d'invincibilité, influencée par les fréquentations du moment, une génération exposée à tous les dangers. Les gens changent, les générations se succèdent et ont sensiblement les mêmes travers mais avec internet, la prise de risque est décuplée, peut-être le nouveau fléau de notre société.
 
A ce parcours chahuté de Maëva, s'y greffent des vies d'adultes nourries d'infidélité, de perfidie et de tromperie, des adultes qui, eux aussi, semblent chercher leur voie. La fragilité et la quête d’amour ne sont pas l’apanage de la jeunesse, loin de là. Les corps de Stéphane et Elisabeth en rêvent aussi. Ils veulent du charnel, de la sexualité, mais la vie n’est pas si simple, et les individus tentent parfois leur chance à l’extérieur du cocon familial pour assouvir leurs besoins.


Quelques heures durant, ils étaient seuls, ils étaient libres, rien que des âmes flottant dans des corps enfiévrés, profitant d’une renaissance dont ils sortaient, sans vraiment le savoir, un peu plus transfigurés à chaque fois. P. 121

Là aussi, attention, danger !
 
J’ai été fascinée par le personnage d’Elisabeth, la mère de Maëva, une femme partagée entre son statut d’épouse et de mère, qui va progressivement s’en émanciper pour se réaliser.
 
Le plus fort, à n'en pas douter, c’est la chute, absolument effroyable, une chute que je n'avais pas soupçonnée mais qui dévoile à quel point nos corps peuvent devenir des étrangers.
 
Ce roman, c’est une lecture coup de poing de cette édition 2021, servie par une plume talentueuse. Si j’en suis sortie épouvantée, j’ai pourtant aimé que Carine JOAQUIM porte un regard particulier sur des sujets éthiques du moment, l’accueil et l’intégration en milieu scolaire de personnes porteuses de handicap, la définition de l’âge des migrants isolés avec l’éventualité de tests osseux... L’écrivaine est enseignante, peut-être a-t-elle puisé son inspiration dans ce qu’elle côtoie au quotidien ? Dans tous les cas, elle permet à des problématiques de sortir des établissements scolaires et de nous être servies sur un plateau doré, à nous maintenant de les MEDITER !

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2020-11-10T11:39:06+01:00

Histoires de la nuit de Laurent MAUVIGNIER

Publié par Tlivres
Histoires de la nuit de Laurent MAUVIGNIER
 
Tout commence avec un passage à la gendarmerie. Patrice a emmené sa voisine faire une déposition. Depuis quelques jours, elle reçoit des lettres anonymes, la dernière avec menace. Christine, d’origine parisienne, peintre à la retraite, a choisi de quitter la ville pour la campagne. Elle vit dans le hameau de La Brassée. Il y a trois maisons. Celle de Patrice, fermier, qui vit avec sa femme Marion et leur fille Ida. Celle de Christine. Elle y vit seule avec son chien Radjah. La troisième est vide, elle est en vente. C’est d’ailleurs la brèche qu’utilise un visiteur un peu trop curieux pour être honnête quand il se présente dans la cour du hameau. Comme fait exprès, l’homme choisit le jour de l’anniversaire de Marion. Alors que Patrice passe tout son temps à la ferme, aujourd’hui, il n’est pas là. Il est parti en ville acheter son cadeau. Avant de partir, il a pris le temps de servir la table et décorer la maison. Christine est chargée de réaliser les gâteaux. Mais rien ne va finalement se passer comme prévu.
 
J’avais lu « Continuer » de Laurent MAUVIGNIER, un roman d’une très grande puissance. La relation d’une force inouïe entre une mère et son fils était sublimée par les grands espaces du Kirghizistan.
 
Là, l’espace y est contraint. Tout va se jouer entre quelques maisons isolées en rase campagne.
 
Le temps y est aussi compté. Vous ne vivrez à La Brassée que 24 heures.
 
La tension exercée est pourtant terrifiante. Âmes sensibles, s’abstenir.
 
J’ai pris beaucoup de plaisir dans les premières pages évoquant avec subtilité la peinture, la relation de l’artiste avec sa toile (je croyais entendre Nathalie-Audrey DUBOIS parler de son art !).


Elle sait ça, elle cherche le moment où c’est la peinture qui la voit, ce moment où la rencontre a lieu entre elle et ce qu’elle peint, entre ce qu’elle peint et elle, et, bien sûr, c’est une chose qu’elle ne partage pas. P. 30

La solitude et le bien-être de Christine vont pourtant être entachés par une visite, et puis, très vite, le tableau va se noircir !
 
Le scénario imaginé par l’écrivain est absolument irrésistible. Il va se focaliser sur des secrets savamment gardés ces dernières années, des secrets qu’il ne mettra qu’une seconde à dévoiler, de fil en aiguille...


Car ce qui compte, ce n’est pas tant ce qu’ils disent que ce qu’ils suggèrent : ces images, ils les inoculent dans le cerveau du mari et des amies comme un poison qui s’épanouira en eux et prendra bientôt la même place que leurs propres souvenirs. P. 551

L’intrigue est parfaitement menée dans un rythme irrégulier. Il y a des temps longs pendant lesquels Laurent MAUVIGNIER excelle dans la description du rien, du vide, des silences, et puis, surgissent des événements. Il y a maintenant urgence à vivre, chaque seconde pourrait être la dernière.


Alors ce qui se passe va très vite, et c’est comme si seulement un très long ralenti pouvait le rendre visible. P. 495

Vous l’aurez compris, le coup de maître repose dans la peur que l’écrivain va réussir à transmettre au lecteur. Une fois, la graine semée, à l’image d’un fervent jardinier, il va l’arroser. Petit à petit, le plant va grandir jusqu’à envahir vos jours, et puis, vos nuits.
 
Dans des phrases étirées à l’envi, l’auteur exerce une tension haletante. Le talent de Laurent MAUVIGNIER est terriblement sensationnel.

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2020-10-13T06:00:00+02:00

Erika Sattler de Hervé BEL

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Erika Sattler de Hervé BEL

Editions Stock

Tout commence avec "L'évasion" d'un juif d'un camp de la mort. Nous sommes en mars 1944. Dans la journée, il est au travail avec son commando. Il n'aura fallu qu'un instant pour se soulager et tomber dans un trou, se retrouver seul, en plein silence, en Forêt Noire. Nicolas Berger sait quelle fin lui est promise. Les SS n'ont aucune pitié pour ceux qui sortent du rang. Mais c'est sans compter sur le lieutenant Paul Sattler, et ce geste d'une profonde humanité, qui scellera leur destin à jamais, à la vie, à la mort. Pendant ce temps-là, Erika Sattler, l'épouse de Paul, cette Allemande de 24 ans, encartée au NSDAP, se gorge d'une nuit d'amour, qu'elle sait être la dernière, avec son amant, Gerd Halter, commandant SS. Erika est une fille de fermiers misérables de Bavière, des opposants au Führer. En 1936, elle assiste avec son amie Liselotte et sa mère, à son premier défilé. C'est à Munich. Elle part ensuite l'été avec les Jeunesses hitlériennes, de quoi nourrir sa soif d'émancipation d'un univers familial, qu'elle juge étriqué, et sa révolte contre son père. Erika est une inconditionnelle du Führer. Elle travaille dans une entreprise d'armement, allemande, implantée en Pologne. Si elle pensait être du côté des dominants et ne rien devoir craindre de l'avenir, c'est un tout autre scénario qui se joue alors. Les Russes font reculer l'assaillant. C'est la marche de Warthegau. 

Si la littérature d'aujourd'hui offre une multitude de livres en tous genres, quatre-vingt ans après la seconde guerre mondiale, Hervé BEL propose avec "Erika Sattler" un angle d'approche tout à fait singulier.

Fasciné par les régimes totalitaires en général, et le nazisme en particulier, il choisit un personnage féminin pour incarner le peuple acquis à la cause d'Hitler. Vous ne trouverez rien sur Erika Sattler dans les livres d'histoire. Ce personnage est sorti tout droit de l'imaginaire de l'écrivain sur la base des nombreuses recherches qu'il a réalisées. Les femmes nazies se sont révélées être, pendant la guerre, les plus fidèles alliées d'Hitler. Avec ce roman, il nous offre la possibilité de décrypter les rouages d'un culte que rien ne saurait affaiblir.

Erika Sattler est une grande femme, blonde, aux yeux bleus. Sa morphologie incarne le modèle allemand de cette race supérieure qu'Hitler revendiquait à cor et à cri. J'ai été profondément touchée par le côté solaire du personnage. Alors qu'elle fait partie de cette marche de miséreux, sales, pouilleux, puants, Hervé BEL décrit son corps, altier,  faisant d'elle l'exception de tous ces décharnés voués à la mort. 


Le panel des émotions humaines est limité : tout est question d’intensité. P. 42

Mais Erika Sattler est un personnage encore plus noir que ne le laisseraient à penser ces simples caractéristiques physiques honorées par le régime nazi. 

Non, Erika Sattler est aussi une femme d'esprit. Elle est intelligente et machiavélique. 

Si elle sait qu'aucun conflit n'épargne les femmes, ces premières armes de guerre, et sait aussi que les soldats russes ne relèvent pas de l'exception, Erika conçoit qu'elle encourt le risque d'être bafouée par les siens, la peine suprême. 

Le mensonge qu'elle va construire de toutes pièces montre la puissance de son ignominie.

Je suis sortie de ce roman totalement abasourdie devant de  telles infamies. J'aime, à mon corps défendant, que la littérature me pousse dans mes plus profonds retranchements. "Erika Sattler", c'est la lecture coup de poing par excellence, de celles qui vous laissent sur le carreau, incapables de mettre des mots sur son propre sentiment. Il aura fallu quelques jours, quelques nuits aussi, pour me remettre de ce tour de force.

Chapeau Hervé BEL pour la qualité de l'exercice, chapeau aussi à sa talentueuse éditrice, Caroline LAURENT, pour la signature d'une narration effroyablement réussie. 

Le récit est captivant. 

Merci à l’équipe de la Librairie Richer de les avoir invités.

Erika Sattler de Hervé BEL

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2020-09-18T17:00:00+02:00

Ce qu’il faut de nuit de Laurent PETITMANGIN

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Ce qu’il faut de nuit de Laurent PETITMANGIN

La Manufacture de livres

Ma #Vendredilecture, c'est un premier roman, couronné tout récemment du Prix Stanislas.

Les années passées, ce prix littéraire avait été décerné à Sébastien SPITZER pour "Ces rêves qu'on piétine", un immense coup de coeur, et puis Victoria Mas pour "Le bal des folles", deux romans repérés par les fées des 68 Premières fois.

"Ce qu’il faut de nuit" de Laurent PETITMANGIN, c'est une lecture coup de poing, j'en suis sortie K.O. !

Fus est un jeune garçon passionné de football et reconnu pour ses qualités sportives dans le club du village. Son père l'accompagne aux matches le dimanche matin. C'est le rendez-vous, un lieu de rencontre des copains, comme un rituel qui tient toute sa place dans une journée de collégien qui se poursuit avec la visite de la moman à l'hôpital. Elle est malade d'un cancer. Trois années durant, Fus et son père seront au chevet d'une femme battue par la maladie. Quand elle s'éteint, Fus s'occupe de son jeune frère, Gillou, pendant que leur père travaille de nuit à la SNCF. Le premier été suivant la mort de la moman, les trois garçons partent en vacances en camping. Il n'y aura qu'une année tous ensemble. Fus grandit, il a de nouveaux copains, d'autres plans. Et puis rapidement, c'est l'engrenage, la distance prise avec Jérémy, son pote d’enfance,  un retour à la maison avec un bandana affichant une croix celtique, et puis, l’impossibilité à communiquer d'homme à homme, et puis, l’extrême, l’irréparable... 

La narration de ce roman est à la première personne du singulier.

Derrière le je, il y a un homme, un Français du 54, un employé de la SNCF, un supporter du FC Metz, qui s'exprime dans une langue un brin populaire, qui dévoile ses états d'âme comme une confession. Le texte est au présent, un peu comme si le narrateur nous dévoilait son journal intime au fil des années.

Derrière le je, il y a un veuf. Sa femme est décédée. Elle l'a laissé seul. Il n'y a pas eu d'élan de tendresse, de complicité amoureuse, de gestes passionnés. Elle est partie comme elle a enduré la maladie, avec fatalisme. Il s'évertue pourtant à penser qu'elle serait fière de lui...


La moman m’habitait dans ces moments, je pense qu’elle était contente de la façon dont je gérais l’affaire. P. 95


Derrière le je, il y a un père, un être qui se sent responsable, en charge de deux garçons. C'est quelqu'un qui gère le quotidien avec ses armes. Les mots et les grands discours, c'est pas son truc, mais quelle preuve d'amour ! Bien sûr, s'il n'avait pas été directement concerné par l'affaire, il aurait pris de la distance, il se serait peut-être même exprimé, mais là... c'est un peu comme une déferlante qui s'abat sur lui. Il est tétanisé par la gravité des faits et rongé par un sentiment de culpabilité.


Un réflexe de vieux, poussif à ne plus en pouvoir, mais j’avais agi en père dont le fils était en danger. P. 10

A travers cet itinéraire familial, c'est un roman social, celui de la désillusion d'une famille, de la mort d'une industrie, d'une région aussi. 

Laurent PETITMANGIN, à défaut de comprendre, tente d'expliquer, par l'exemple, la montée du populisme, l'adhésion à une idéologie de haine, l'expression par les poings.

A la naissance, tous les bébés se ressemblent, leurs destins seront pourtant fondamentalement différents. C'est aussi la paternité qui est explorée dans une famille monoparentale, la jeunesse d'un enfant bafouée, le deuil, l'adolescence, cette période de toutes les prises de risques, de vulnérabilité aussi.


Que toutes nos vie, malgré leur incroyable linéarité de façade, n’étaient qu’accidents, hasards, croisements et rendez-vous manqués. Nos vies étaient remplies de cette foultitude de riens, qui selon leur agencement nous feraient rois du monde ou taulards. P. 171

Ce roman, si j'en ai commencé la lecture avec un certain détachement, je me suis rapidement retrouvée piégée par le jeu d'écriture de l'auteur. La pression a monté, mon indignation aussi. J'ai senti mon coeur se serrer et puis la digue a lâché.

Je me suis retrouvée à fondre en larmes sur les toutes dernières pages, la chute est magistrale.

La plume, je l'ai dit, elle est un brin populaire, ça ne l'empêche pas d'être empreinte d'une tendresse profonde et d'une force inouïe.

Chapeau Monsieur PETITMANGIN pour le contenu de l'histoire, la qualité du scénario.

Chapeau aussi à La Manufacture des livres, il fallait oser.

"Ce qu'il faut de nuit" me rappelle d'autres premiers romans qui, ces dernières années, m'ont fait sortir de ma zone de confort pour me laisser sur le carreau, je pense à

"La nuit nous serons semblables à nous-mêmes" d’Alain GIORGETTI, janvier 2020

"La chaleur" de Victor JESTIN, août 2019, Prix Femina des Lycéens 

"Une fille sans histoire" de Constance DEBRE, août 2019

"La vraie vie" d’Adeline DIEUDONNE, août 2018, Prix du roman FNAC 2018, Grand Prix des Lectrices Elle 2019

"Fugitive parce que reine" de Violaine HUISMAN, janvier 2018

"Ta vie ou la mienne" de Guillaume PARA, janvier 2018

"Encore vivant" de Pierre SOUCHON, août 2017

"La téméraire" de Marine WESTPHAL, janvier 2017

"Ne parle pas aux inconnus" de Sandra REINFLET, janvier 2017

"Principe de suspension" de Vanessa BAMBERGER, janvier 2017

"Jupe et pantalon" de Julie MOULIN, février 2016

"Branques" d’Alexandra FRITZ, mars 2016

"Je me suis tue" de Mathieu MENEGAUX, avril 2015

Même si le dernier date un peu maintenant, ces romans n'ont pris aucune ride avec le temps.

Je m'en souviens comme à la première heure comme les témoins d'un véritable tour de force, une prouesse littéraire, quoi !

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2020-05-22T16:34:08+02:00

La deuxième femme de Louise MEY

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La deuxième femme de Louise MEY

Editions du Masque

 

Ce roman, je l’ai acheté à la Librairie Contact d'Angers (l'occasion d'un petit clin d'oeil à l'équipe) suite aux recommandations d’Antoine BONNET de la Librairie Michel de Fontainebleau dans #unendroitoualler et Bernard POIRETTE sur Europe 1.

 

Assurément un très bon choix !

 

Sandrine tombe sous le charme de « l’homme qui pleure », celui dont la première femme est portée disparue et qu’elle découvre sur son écran de télévision. Elle décide de participer à une marche blanche, c’est là qu’elle va le rencontrer, en chair et en os. Une histoire d’amour commence, pour le meilleur et pour le pire !

 

Je ne vais pas vous en dire beaucoup plus sauf que le scénario machiavélique est parfaitement orchestré par une écrivaine talentueuse.

 

Dans le rôle de la victime, il y a Sandrine, une jeune femme que personne n’a jamais aimé. Elle mène avec son corps une guerre sans merci et se maltraite à coups de propos injurieux. Il n’en fallait pas plus pour que « l’homme qui pleure » tisse sa toile de prédateur, exploite les fragilités de celle qu’il va progressivement museler.

 

J’ai beaucoup aimé les relations établies entre l’enfant de « l’homme qui pleure », Mathias, et Sandrine, « La deuxième femme ». Il y a, dans la complicité établie entre ces deux êtres fragiles, maltraités, quelque chose de profondément intime et émouvant.


Et eux sont là, dans la cuisine, à attendre la guerre, sans savoir s’il faut lever le pont-levis, affûter les armes, sans savoir quoi faire. P. 63

Mais plus que tout, ce qui m’a touchée dans ce roman noir, c’est le mécanisme de l’emprise que « l’homme qui pleure » déploie sur une, puis deux, femmes. A l’intérieur de la maison, un huis clos à l’abri des regards, « l’homme qui pleure » s’octroie tous les droits. Il conditionne la vie familiale à ses émotions, ses états d’âmes, ses actes :


Il faut lire les petits signes. C’est comme un livre très important qu’il faut observer lettre par lettre pour connaître la fin de la journée. P. 188/189

Ce roman, je l’ai lu comme un acte militant. Louise MEY s’est beaucoup documentée sur les violences faites aux femmes et prouve ici ô combien ce qui se passe avant le premier acte physique est lourd de conséquence. L’humiliation, les propos, les comportements qui permettent d’instaurer un climat de peur, d’angoisse, sont autant de violences qu’il convient de repérer et de caractériser. L’écrivaine décrit avec précision cette échelle de violences. Elle évoque des petits détails qui pourraient paraître insignifiants s’ils n’étaient accumulés au quotidien dans le seul but de nuire par l’asservissement.

 

C’est un roman (Louise MEY aurait pu choisir la forme du récit de vie) qui, par son registre littéraire même, rend universel le scénario du prédateur.

 

Dans une plume fluide, Louise MEY varie les rythmes, plutôt lent dans la première partie du livre avec une accélération nette et fulgurante dans le dernier quart.

 

C’est une lecture coup de poing, haletante, que je ne suis pas prête d’oublier, comme tous les autres romans que j’ai lus et qui sont eux aussi en lice pour le Prix Maison de la Presse 2020 :

 

« Rivage de la Colère » de Caroline LAURENT,

« Et toujours les forêts » de Sandrine COLLETTE,

« Il est juste que les forts soient frappés » de Thibault BERARD.

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2020-05-15T17:34:21+02:00

Encore vivant de Pierre SOUCHON

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Encore vivant de Pierre SOUCHON
 
Ce livre, comme beaucoup, a sa propre histoire. Un jour, j’ai découvert la chronique de L’ivresse littéraire. J’avais été frappée par ce que ma chère Amandine en disait. Je l’avais immédiatement acheté en librairie et puis, arrivé à la maison, il s’était fait devancer.
 
Avec le confinement, il m’a fait de l’œil, un peu plus que de raison.
 
La raison, parlons-en de la raison. Chichi, lui, l’a perdue. Le voilà en HP, hôpital psychiatrique. Il avait tout pour être heureux comme le disent souvent les gens. Il venait de se marier en grandes pompes dans ses Cévennes qu’il aime plus que de raison. Mais dans les jours qui ont suivi la cérémonie avec plus de 300 invités, il a tout quitté. Il est parti. À son réveil, il découvre qu’il est de nouveau (mal)traité par le corps médical. Il a la haine de tout, de tous. Il est en guerre !


C’était la guerre sociale, la pire, celle qui ne dit jamais son nom, celle qui s’égrène en éclats de rire en mots d’esprit dans les salons. P. 64

Dans une narration à la 1ere personne du singulier, Chichi crache son venin sur l’univers psychiatrique qui le met K.O. pour le soigner.
 
Au fil des visites et des pages écrites par un écorché vif, se dévoile progressivement la vie de Chichi.
 
Il y a l’univers dans lequel il évoluait ces dernières années, étudiant en prépa entouré de jeunes bourgeois. C’est dans ce milieu social qu’il fait connaissance avec Garance, il en est fou amoureux. Au début, tout nouveau tout beau, il s’approprie les codes des grands de la société, des penseurs, des investisseurs, de ceux qui surfent sur la vague du profit et bénéficient du système capitaliste pour préserver leur richesse et la faire fructifier, au mépris des petits.
 
C’est là que le bas blesse. Chichi, lui, il a été élevé par des hommes de la terre, de ceux qui parlaient l’occitan quand il était enfant et qui peu à peu se sont retrouvés dépossédés, y compris de leur outil de travail, à coup de réglementation européenne et de mondialisation. Les terres sont maintenant en friches, les hommes et les femmes exilés pour survivre.


J’achète tout, j’emprunte s’il le faut, je crédite, je revolve, je me ruine. Parce que toi, et vous tous, ici les déchirés, vous la tenez serrée entre vos mains brisées, vous la portez l’humanité. P. 95

Cette passion pour la terre et les hommes qui l’entretiennent, plus quelques autres histoires personnelles, auront raison de l’équilibre mental de Pierre SOUCHON.
 
L’écrivain est un primo-romancier. Il est journaliste et habitué à écrire mais là, l’exercice était périlleux. D’abord, il s’agit de sa propre vie, nous sommes dans l'autofiction. Mais aussi, parce que le sujet est grave et les êtres torturés. Le défi est relevé avec brio, chapeau.
 
Une nouvelle fois, ma chère Amandine, tu avais raison.
 
C’est, pour moi, une lecture coup de poing, de celles que l’on n’oublie pas pour tous un tas de... RAISON(s) !

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2020-04-24T06:00:00+02:00

Petit frère d’Alexandre SEURAT

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Petit frère d’Alexandre SEURAT

Après "La maladroite", "Un funambule", je rechute avec la plume de cet auteur que j'ai eu la chance d'interviewer. Retrouvez son portrait brossé le 18 avril dernier !

Alexandre SEURAT, sa "marque de fabrique", c'est le roman noir. Et là, j'avoue que "Petit frère" relève du coup de poing le plus féroce. J'en suis sortie K.O..

La découverte macabre, c'est sa petite amie qui a lancé l'alerte. Il ne répondait pas mais elle savait. Elle savait qu'il était mort, dans l'appartement dans lequel il serait mieux, c'est ce qu'avaient prétexté les parents pour qu'il quitte la maison familiale devenue invivable à cause de sa présence et/ou son absence, ce qui était à peu près la même chose. Cet enfant, le petit frère, il a toujours suscité des tensions dans le foyer. Dans sa plus tendre enfance, il était au coeur de toutes les conversations, charmant, séduisant à l'envi, et puis, avec le temps, ses comportements, son incapacité à lui, mais à tous en réalité, à communiquer, en ont fait le petit canard tout noir de la fratrie. Ce n 'est pas faute de lui avoir lancé des perches, d'avoir essayé de le sortir de là, mais de là où ?

Ce roman d'Alexandre SEURAT, c'est l'histoire d'un décrochage, d’une chute vertigineuse, d’une descente aux enfers... du "Petit frère" du narrateur, enfin, du narrateur ça n'est pas tout à fait exact, du grand frère posé en spectateur dans une narration à la 3ème personne du singulier. Largement éclairé par "Un funambule", avec "Petit frère, cette fois, l'écrivain donne à voir les choses de l'extérieur. Il y a ce pas de côté, ce surplomb, qui fait toute la différence. 

Le coup de poing, avec cette lecture, il est pluriel.

Il y a le direct, avec cette mort, découverte par le père. La mort d'un homme que l'on suppose jeune, incapable de s'épanouir dans l'environnement dans lequel il évolue. "Petit frère" est trop sensible. Alors, devant des faits, face à des comportements, en confrontation avec les autres, il surréagit. Tout l'agresse, l'étouffe, le met hors de lui. Trop beau, trop grand, trop lumineux, en réalité, trop tout ! "Petit frère", c'est l'image même d'un garçon que l'on qualifierait aujourd'hui de différent, mais à cette époque-là, il y a peut-être une vingtaine d'années, ce mot-là n'existait pas, ou bien il n'était pas utilisé avec ce sens-là, et puis, il vivait dans une famille bourgeoise où chaque geste était convenu, alors, forcément, lui n'était pas à sa place. 

Plutôt que différent, certains l'ont dit malade. L'était-il ? N'était-il pas question, plutôt, de normalité ? Mais qu'est-ce que la normalité ?

Il y a ensuite le crochet avec ces carnets dans lesquels "Petit frère" écrivait, dessinait. Comme dans la "vraie vie", il s'agit de petites phrases, qui, jamais, ne s'inscrivent dans le dialogue, l'échange, la conversation. Ce sont autant de petites phrases, assassines, qui, toujours, renforcent la tension déjà palpable, le malaise grandissant. Dans ses carnets, "Petit frère" y décrit ses états d'âme, quelques mots qui donnent à voir l'état de sa détresse, son désarroi et sa tristesse, sa solitude... des dessins aussi, ils m'ont touchée en plein coeur.

Il y a enfin l'uppercut, celui que vous n'avez pas vu venir, celui qui vous prend par en-dessous et qui vous fait lâcher prise. A force de décrire, tantôt la vie de ces dernières semaines, de ces derniers mois, tantôt les souvenirs de l'enfance et l'adolescence, l'écrivain dévoile un fait, un secret de famille très bien gardé, qui, peut-être, pourrait expliquer quelque chose, mais quoi ?

Ce roman m'a mise K.O.. Le ton y est si juste, j'en ai ressenti les vibrations jusque dans mes tripes. Dans un texte composé de phrases courtes, percutantes, chaque mot vous coupe la respiration. Alexandre SEURAT joue le rôle d'équilibriste entre les vides et les pleins, l'absence et la présence. Il inscrit l'histoire dans les murs (moi qui suis passionnée par l'urbanisme et ses effets sur l'individu, j'y suis particulièrement sensible). Il y a ceux de la maison familiale dans laquelle la tension est à son paroxysme et puis il y a ceux de l'appartement, ce refuge d'adoption. "Petit frère" est littéralement habité !


Si je tâtais les murs, mes doigts heurtaient des angles. P. 89

Dès lors, la machine destructrice était lancée, la chute devenait irréversible. Il ne restait plus qu'à en connaître le moment.


Les coutures du monde craquaient les unes après les autres. P 79

Dans ce roman intimiste, Alexandre SEURAT pose des mots sur des maux. Largement inspiré de son histoire personnelle (une confidence faite lors de notre entretien), ce roman décrit la vie de "Petit frère", assailli par un poids trop lourd à porter dans une  famille où chacun cherche sa place mais où tous sont liés. L'auteur nous livre "une approche clinique en s'arrêtant au seuil de l'analyse des responsabilités". 


Je serrais la rambarde du lit : je me disais que peut-être il y avait des mots qu’il aurait suffit de dire, pour l’atteindre, mais je ne les trouvais pas. P. 66

Loin de lui l'idée d'un livre d'accusation mais plus d'une réhabilitation. 

S'il ne croît pas personnellement en l'écriture thérapie, il me l'a dit, il est un mot qui, pour moi, dévoile la démarche, peut-être inconsciente, d'Alexandre SEURAT. C'est le tout dernier mot du roman : "m'apaise", comme un point final à une histoire familiale et littéraire arrivée à son terme.   

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2020-03-03T17:45:00+01:00

Le Ghetto intérieur de Santiago H. AMIGORENA

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Le Ghetto intérieur de Santiago H. AMIGORENA

Editions P.O.L.

 

Ce roman, c'est ma fille qui me l'a conseillé. Elle a sacrément bien fait et je l'en remercie très chaleureusement !

 

Je vous dis quelques mots de l'histoire.

 

Vicente a quitté Varsovie en 1928. Après un long parcours, il s’installe finalement à Buenos Aires. Il rencontre Rosita avec qui il a trois enfants. Il succède à son beau-père dans la gestion du magasin de meubles, héritage familial. Tous habitent un appartement à quelques centaines de mètres de l'entreprise. La vie pourrait être un long fleuve tranquille, et pourtant... Si Vicente, en quittant sa mère, lui a fait la promesse de lui écrire régulièrement, il n’a en réalité pas tenu son engagement. Il n'a pas nourri l’échange épistolaire alimenté exclusivement par elle pendant toutes ces années. Et puis, en 1938, les lettres se font plus rares, elles lui dévoilent à demi-mots la condition des juifs enfermés dans le Ghetto de Varsovie. C’est alors que les origines de Vicente resurgissent cruellement et le conduisent progressivement à se murer dans le silence. Là commence une toute nouvelle histoire...

 

Ce roman de Santiago H. AMIGORENA, dont je ne connaissais pas la plume, est inspiré de la vie familiale de l'écrivain. Vicente n'est autre que son grand-père. Il aurait pu en faire un récit, il a choisi la fiction, la littérature permet de donner à des personnes dites ordinaires l'étoffe de héros éminemment romanesques. Je me suis plongée avec grand plaisir dans cette histoire singulière au rythme soutenu et au suspens intense. 

 

Des livres qui racontent la persécution du peuple juif pendant la seconde guerre mondiale, il y en a beaucoup, et pourtant, celui là est EXTRA-ordinaire.

 

Son originalité repose, je crois, dans la métaphore du ghetto. Si Vicente, lui, a quitté suffisamment tôt son pays pour s'assurer une existence à l'abri de l'oppression nazie, si Vicente, lui, n'a pas été encerclé par les murs du Ghetto de Varsovie, il s'emmure, seul, dans un Ghetto intérieur. A force de nourrir son sentiment de culpabilité à l'égard de sa mère, de ses frère et soeur aussi, son impuissance à les aider d'une quelconque manière qu'elle soit, Vicente se referme sur lui-même, il se réfugie dans le mutisme. Il prend progressivement de la distance vis-à-vis de ses proches, hanté par ses démons. Il laisse choir l'amour que tente désespérément sa femme de lui prouver, il ne répond pas interpellations de ses enfants, Martha, Ercillia et Juan José, comme autant de bouées de sauvetage lancées à un homme en train de se noyer. Il RESISTE au naufrage et c'est ce que Santiago H. AMIGORENA explore avec minutie dans ce roman. 


Les mots se précipitaient les uns contre les autres, et si parfois ils composaient des phrases qu’il arrivait à comprendre, des pensées qu’il arrivait à suivre, le plus souvent ils se battaient et tombaient défaits sur le trottoir, formant de petites tâches sombres comme des cafards qui se mêlaient aux déjections claires ou verdâtres des pigeons. P. 92

User des mots, jouer avec eux, c'est l'apanage des écrivains. Dans la démarche de Santiago H. AMIGORENA, peut-être y a-t-il quelque chose de l'ordre de la résilience. Ecrire ce roman n'est-il pas la voie qu'il s'est choisi, lui, le petit-fils, homme des mots justement, pour RESISTER aux drames vécus par la génération de ses grands-parents et qui continuent de l'affecter. Nul doute que Caroline CAUGANT aimerait profondément réfléchir à la question !

 

Outre les événements qui, malheureusement, relèvent de l'ignominie humaine et qui pourraient être universalisés, il y un sujet qui m'a beaucoup frappée dans ce roman, c'est la puissance de la condition juive.


Être juif, pour lui, n’avait jamais été si important. Et pourtant, être juif, soudain était devenu la seule chose qui importait. P. 70

Avec le personnage de Vicente, une nouvelle fois, il nous est prouvé que nous sommes empreints, que nous le voulions ou non, que nous l'acceptions ou non, de nos origines. Mais "Etre juif", c'est encore plus fort que la simple réminiscence d'une éducation religieuse, c'est aussi et surtout tout ce qui va avec. Dans "Où vivre", Carole ZALBERG décrit parfaitement l'indéfectible lien qui unit une communauté. Peu importe aujourd'hui sa diversité, son interculturalité, peu importe aujourd'hui son pays d'adoption, "Etre juif" se perpétue à travers les générations. Il en est une qui portait dans sa chair le numéro de sa déportation, il y a toutes les autres qui porteront comme un inlassable fardeau les marques laissées à jamais dans leur esprit.

 

Vous l'aurez compris, Santiago H. AMIGORENA, auteur contemporain, fait se croiser subtilement la trajectoire d'une famille avec celle de la grande Histoire et nous livre un roman tout à fait saisissant. Quant à sa plume, elle est tout en sensibilité, profondément bienveillante, comme un baume pour panser des plaies ouvertes à jamais.

 

Une nouvelle lecture coup de poing de ce début d'année !

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2020-02-28T08:00:00+01:00

La nuit nous serons semblables à nous-mêmes d’Alain GIORGETTI

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Photo prise "Au coeur des soins"

Photo prise "Au coeur des soins"

Alma éditeur

La rentrée littéraire de janvier 2020 nous réserve de très belles surprises comme ce premier roman d’Alain GIORGETTI dont la plume est absolument remarquable.

Adèm est allongé, dans le noir, au bord de la mer. Il nous parle d'espoir, d’attente aussi, du jour, de la nuit, de la vie, de la mort. On soupçonne dès les premières lignes qu’il n’est pas là, en vacances, et qu’il ne sort pas d’un bain de minuit, non, sa situation est tragique et effroyable mais là commence toute l’histoire.

Alain GIORGETTI s’est largement inspiré de la photographie du petit Aylan, 3 ans, kurde, découvert mort sur une plage de Turquie, le 2 septembre 2015, largement médiatisée. 

Porté par cette photographie, l'écrivain nous plonge au coeur d'un homme, il nous en livre une véritable introspection. Au fil de la vie du garçon, le narrateur, qui, avec sa soeur, sont tous deux écorchés par la vie dès l'enfance, élevés par leurs grands-parents, en partance pour un avenir meilleur, Alain GIORGETTI va égrainer les sentiments comme autant de perles venant composer un collier. Tour à tour, il va décrire les moments de joie, d'intense bonheur, de complicité, de chaleur humaine, et puis ceux d'une profonde tristesse, du désarroi, de la peur, de l'ignominie humaine.  


La mémoire est un paradoxe vivant. Elle entasse les joies et les peines comme des bibelots sur des étagères. Impossible de faire correctement la poussière sans tout déplacer, sans rompre les liens invisibles dont elle est tissée. P. 15

Ces sentiments, ce sont ceux d'un jeune homme au parcours initiatique chahuté, ils pourraient être ceux de tous ces mineurs isolés qui font notre actualité.

L'écrivain évoque un pays d'origine en guerre, un pays où le droit de manifester contre le régime est réprimé, un pays où la dictature oblige les hommes à se taire. Il parle de la guerre, celle-là même qui réduit plus encore la condition des femmes :


Même lorsque la guerre n’est pas exactement la guerre, la violence pas exactement la violence, les femmes demeurent les premières victimes du pouvoir, quel qu’il soit nous avait dit un jour notre instituteur. P. 41

Si Alain GIORGETTI m'a profondément émue avec le destin de cette famille, il m'a aussi beaucoup touchée avec la vie du camp, organisée et hiérarchisée comme la vie en société. Cette lecture m’a profondément rappelée celle de "L'île des oubliés" de Victoria HISLOP. C’est un peu comme si l’humain, quel qu’il soit, où qu’il soit, incarnait naturellement la notion du pouvoir. Inlassablement, il y a les dominants et les dominés, les passeurs et les migrants, les manipulateurs et les victimes. Etre pieds et mains liés relève juste de l’indicible, et pourtant, Alain GIORGETTI trouve les mots, signe d’un immense talent.

L'auteur nous livre une odyssée, éminemment romanesque. Il fait du narrateur un personnage hors du commun, un héros, peu importe de quoi sera fait son avenir. Le roman est mené tambour battant, le rythme est soutenu, l'émotion à fleur de peau. La qualité de la plume est profondément belle, attendrissante et poétique à l'envi : 


Ma mémoire est comme neuve. Et je suis capable d’attraper le moindre souvenir au collet, que ce soit à l’aide d’une corde de piano ou d’une brindille, disait-elle. P. 247

Alain GIORGETTI honore le travail d’un photographe turc, Ozan KÖSE.

Mais je dois bien l'avouer, j'ai vu aussi dans ce roman un propos militant. Alain GIORGETTI a une bonne cinquantaine d'années, ma génération, il dénonce avec vigueur la société internationale du XXIème siècle, celle-là même qui continue d'oppresser les hommes, les oblige à affronter vents et marées, à la vie à la mort. J'ai été profondément touchée par ce plaidoyer, le cri du coeur d'un homme que l'actualité révulse et qui pourtant, porte un propos attendrissant sur l'humanité, éveillé qu'il est personnellement par le propos naïf d'une enfant, sa propre fille de 4 ans qui, au retour de l'école, lui raconte ce qui pourrait relever de l'anecdote... C'est une lecture coup de poing !

Une nouvelle fois, un immense bravo à cette maison, Alma éditeur, que je remercie pour ce très beau cadeau. Elle a du flair pour repérer de jeunes talents et permettre à des primo-romanciers de mettre en lumière leur écriture. Je souhaite à Alain GIORGETTI une très belle carrière d'écrivain, regardez ce que vit Lenka HORNAKOVA-CIVADE !

Cette chronique est l'opportunité d'un petit clin d'oeil à Amélie de l'Institut "Au coeur de soins", c'est dans son univers qu'a été prise la photo !

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2020-01-24T17:40:00+01:00

Et toujours les Forêts de Sandrine COLLETTE

Publié par Tlivres
Et toujours les Forêts de Sandrine COLLETTE

Lattès

L'univers littéraire de Sandrine COLLETTE est reconnaissable entre tous. J'ai, de mon côté, lu "Juste après la vague", "Six fourmis blanches" et "Un vent de cendres", et tout récemment "Et toujours les Forêts". 

Corentin est né d'une mère séquestrée, une mère qui était condamnée à porter l'enfant de la honte. Elle ne sera libérée au grand jour que lorsque son bébé sera prêt à naître. Mais ce bébé, Marie n'en voulait pas. Alors, après sa naissance, elle a pris l'habitude de le confier à d'autres, et puis un jour, elle l'abandonne dans la forêt, à deux pas de la maison d'Augustine. C'est elle qui va l'élever. Les études supérieures le guident vers la ville. Dans la cité urbaine, il va se lier d'amitié avec des étudiants de son âge qui fréquentent les galeries souterraines. Un jour, la "catastrophe" se produit. Lorsqu'il sort de la galerie, le monde est dévasté. Là commence une nouvelle histoire, à la vie, à la mort.

Comme pour "Juste après la vague", Sandrine COLLETTE puise son inspiration dans l'actualité environnementale, le réchauffement climatique. Elle nous livre un scénario apocalyptique. Les couleurs ont disparu, les sons aussi, il ne reste plus qu'une nature dévastée, noire, brûlée, avec seulement quelques survivants, condamnés à l'isolement. 


Arracher au sol de quoi survivre chaque jour leur prenait tout leur temps, toute leur énergie. Pour l’avenir, pour les rêves, il n’y avait plus de force. P. 37

Comme dans chaque roman, l'écrivaine se focalise sur un petit noyau d'individus dont elle va explorer les tréfonds jusqu'à faire émerger la sauvagerie. Réduits à satisfaire leurs besoins vitaux, les hommes, affamés, perdent la raison ! La psychologie de Corentin, Augustine et les autres, est sondée, scrutée, fouillée à l'envi. Sous la plume de Sandrine COLLETTE, ils deviennent effroyables devant des choix qui ne le sont pas moins.


Les hommes étaient intrinsèquement des meurtriers. Ils puaient la mort. P. 169

Dans ce roman, comme dans beaucoup d'autres de Sandrine COLLETTE, il est question de survie. Elle démontre ô combien nous ne sommes pas tous égaux dans la façon, instinctive, de fixer nos priorités. L'écrivaine illumine par le jeu de l'écriture la philosophie de chacun, le petit brin d'espoir qui donne à l'un, à l'autre, la force de faire un nouveau pas. Elle cerne les contours de la maternité, la relation du père aux enfants aussi. À chacun sa manière de RÉSISTER devant une nature impitoyable pour l’Homme qui s’est acharné à la détruire et de croire en un éventuel renouveau. Assurément, c'est une lecture coup de poing !

Si d'aventure vous pensiez que Sandrine COLLETTE risque, avec le temps, de manquer d'imagination pour renouveler son genre, il n'en est absolument rien, je tiens à vous en convaincre. 

Si personnellement, je suis progressivement devenue une lectrice inconditionnelle de ses histoires, j'avoue être toujours totalement scotchée par l'intrigue, que dis-je, les intrigues. Parce que, lorsqu'on a le talent de Sandrine COLLETTE, on ne recule devant rien. L'écrivaine livre une histoire rythmée par les pièges qu'elle ne manque pas de tendre à ses personnages. A peine l'un évité qu'un nouveau apparaît, donnant ainsi au roman une cadence infernale.

Quant à la chute, elle est magistrale, bien sûr !

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2019-11-23T07:00:00+01:00

Le bal des folles de Victoria MAS

Publié par Tlivres
Le bal des folles de Victoria MAS

Albin Michel

Nous sommes en mars 1885. Louise se réveille, enfin, comme chaque jour, c'est la dernière à ouvrir l'oeil et à daigner mettre le pied à terre. Toutes les autres femmes s'agitent déjà, se coiffent, s'habillent. Ses voisines de chambre, des "folles", répondent déjà aux ordres de Geneviève. Fille  de médecin, elle est infirmière depuis une vingtaine d'années à La Salpêtrière, le haut lieu d'exercice du Professeur Charcot, neurologue. Pour rythmer la vie de l'établissement psychiatrique, il y a bien les expérimentations menées par Charcot sur Louise pour nourrir ses cours, mais il y a aussi un événement annuel qui met toutes ces femmes en ébullition, le bal de la mi-carême. C'est le moment où le tout Paris, entendez ces bourgeois bien sûr, vont assister au grotesque carnaval organisé pour mettre en scène des êtres privés de liberté. On vient à La Salpêtrière un peu comme si on allait au zoo. Alors, il faut qu'elles soient belles, ces femmes, et puis, les chiffons les occupent si bien, les émerveillent même, une véritable bouffée d'air dans un quotidien triste à mourir. Certaines s'en arrangent comme Thérèse, la plus ancienne de l'établissement, d'autres ne décolèrent pas comme Eugénie, enfermée par son père avec la complicité de son frère, pour ses propos troublant l'ordre moral. Et si le château de cartes si minutieusement construit venait à se fragiliser avec la révélation d'un terrible secret... là commencerait une toute nouvelle histoire, non ? 

Victoria MAS, dans ce premier roman sélectionné par les fées des 68 Premières fois, lauréat du Prix Stanislas et du Prix Renaudot des Lycéens 2019, nous offre une galerie de portraits de femmes comme un miroir de la société française du XIXème siècle. Il y a Louise bien sûr, personnage largement inspiré d'une femme qui a réellement existé, Augustine, celle dont le corps a servi le Professeur Charcot pendant de longues années. Il y a Thérèse aussi que La Salpêtrière protège de l'environnement extérieur, au point de ne plus vouloir la quitter. Il y a encore Eugénie, une représentante de toutes ces femmes que l'on muselait à l'époque et que l'on internait pour les faire taire. Toutes ces femmes sont éminemment romanesques et donnent à voir la condition féminine de l'époque, des êtres sous le joug de la domination masculine !


Mais la folie des hommes n’est pas comparable à celle des femmes : les hommes l’exercent sur les autres ; les femmes sur elles-mêmes. P. 113

Ce roman a été une réelle lecture coup de poing pour moi, une lecture douloureuse pendant laquelle je n'ai pas décoléré je dois bien le dire.

Outre l'inégalité hommes/femmes qui me révulse dans tout ce qu'elle représente de soumission, il y a le traitement de la maladie mentale. Bien sûr, il faut replacer les choses dans leur contexte historique et mesurer toutes les avancées réalisées dans le champ de la psychiatrie pour arriver aux pratiques d'aujourd'hui. Si l'on peut imaginer que les traitements lourds assommaient les malades plus qu'ils ne leur offraient d'échappatoire :


Dormir permet de ne plus se préoccuper de ce qu’il s’est passé, et de ne pas s’inquiéter de ce qui est à venir. P 8

ce qui m'a le plus indignée, et de loin, c'est le fait que les expériences menées par le Professeur Charcot, sur le corps humain entendons-nous bien, soient mises au service de ses cours, et non de l'amélioration de l'état de santé de ses patientes, à la vie à la mort. J'ai été profondément touchée par cette finalité et suis très curieuse maintenant de savoir s'il s'agit d'une liberté que s'est offerte Victoria MAS avec la réalité. D'ailleurs, en lisant cette phrase, j'avoue que je m'autorise à le penser...


Oui, il ne faut pas avoir de convictions : il faut pouvoir douter, de tout, des choses, de soi-même. Douter. P. 249

Plus grotesque encore est l'organisation de ce carnaval. Mettre des internées, quand on connaît leur parcours, en scène comme des animaux, m'est juste insupportable. Vous comprendrez que ce livre, je m'en souviendrais longtemps pour tout ce qu'il éveille en moi et anime comme vent de colère. Si j'avais vécu à cette époque, peut-être m'y serais-je retrouvée enfermée ?

Chapeau à la toute jeune écrivaine, Victoria MAS, qui a réussit à me retenir jusqu'à la dernière page. 

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2019-11-02T07:00:00+01:00

La chaleur de Victor JESTIN

Publié par Tlivres
La chaleur de Victor JESTIN

Il y a des romans qui s'imposent à vous ! 

Celui-là, je l'avais reçu dans le cadre des 68 Premières fois, il était sur la chaise qui me sert de chevet, là où un extrait de ma PAL siège, il attendait son heure. Il s'est en réalité fait une place, très tôt. Réveil difficile à 4h30, 1/2 heure à tourner sans espoir de me rendormir. Je m'en suis saisie, je l'ai lâché après avoir parcouru la chute, et quelle chute, à 7h30 !

Tout commence avec une scène funèbre, le suicide d'Oscar, un jeune garçon, avec les cordes d'une balançoire pour enfants. Nous sommes sur un terrain de camping des Landes, en plein été. Léonard a 17 ans, il y passe sa dernière nuit, le lendemain sera le jour du départ de la famille. Il n'arrive pas à dormir, quitte sa toile de tente et se met à déambuler de nuit. C'est là qu'il assiste au spectacle macabre. Tétanisé par le regard hagard de l'adolescent, incapable d'agir, il reste là à attendre le dernier souffle d'Oscar. Pris de panique, il l'enterre dans le sable de la dune en espérant que le cadavre ne soit jamais découvert. A partir du lever du soleil, implacable, une nouvelle histoire commence !

Ce roman, je l'ai pris en pleine figure dès les premières lignes, happée par la scène, questionnée par les motivations des adolescents, l'un de mettre fin à ses jours, l'autre de monter un scénario imprévisible. Je ne l'ai plus lâché parce qu'il faut bien le dire, le tout jeune écrivain, Victor JESTIN, sait tenir en haleine son lecteur.

Si l’alternative du corps enseveli ne tient pas, ce qui est fascinant c'est la force de caractère dont fait preuve Léonard face à celles et ceux qui l'entourent la journée suivante. Il y a ses parents bien sûr, il y a la mère d'Oscar, il y a aussi une jeune fille, celle dont il a rêvé pendant toutes les vacances. Saura-t-il la séduire au moment où sa vie paraît la plus fragile, lui, le jeune homme timide, qui n'aime pas les fêtes, se plaît seul, loin de tous, ne supportant pas le simple principe de devoir afficher le bonheur d'être en vacances alors même qu'il est malheureux comme les pierres, ne trouve pas sa place, ne sait comment approcher les filles ? Quant à passer à l'acte... sexuel, ça reste encore un sujet difficile pour lui.

Avec "La chaleur", on ressent jusque dans les pores de la peau les tribulations d'un corps pubère qui se cherche dans ses dimensions d'adulte, la testostérone débordante, le désir jubilatoire de la première fois, l'ivresse...

Avec cette journée EXTRAordinaire, il y a quelque chose qui relève de la transition, du corps bien sûr mais aussi de la vie plus  généralement, le passage de l’adolescence à l’adulte, de l’avant et de l’après première fois...

A l’image des « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme » de Stefan ZWEIG, il y a maintenant les vingt-quatre heures de la vie de Léonard, celles qui vont tout changer, taraudées par un sentiment de culpabilité, assaillies par une température caniculaire, empreintes d’une faille qui ouvre la voie de tous les possibles... 

Ce roman, je l'ai lu d'une traite, en apnée totale. Je n'ai pas pris le temps de noter une citation, c'est dire !

En fait, Victor JESTIN a beaucoup de talent, une plume à suivre, c'est certain.

Retrouvez d'autres primo-romanciers :

A crier dans les ruines d'Alexandra KOSZELYK

L'homme qui n'aimait plus les chats d'Isabelle AUPY

Tous tes enfants dispersés de Beata UMUBYEYI MAIRESSE

L'imprudence de Loo HUI PHANG

Ceux que je suis d'Olivier DORCHAMPS

Une fille sans histoire de Constance RIVIERE

J'ai cru qu'ils enlevaient toute trace de toi de Yoan SMADJA

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2019-10-26T06:00:00+02:00

J'ai cru qu'ils enlevaient toute trace de toi de Yoan SMADJA

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J'ai cru qu'ils enlevaient toute trace de toi de Yoan SMADJA

Belfond

Parce que je ne lis plus les quatrièmes de couverture, 
Parce que je résiste aux chroniques avant d'avoir découvert par moi-même un roman,
et parce que j'adore voir la magie des choix très éclectiques des fées des 68 Premières fois opérer,
je ne savais absolument pas à quoi m'attendre avec le premier roman de Yoan SMADJA et puis vous assurer, maintenant, que c'était mieux ainsi !

Sacha Alona est grand reporter. Elle, qui depuis sa plus tendre enfance, croque la vie à pleines dents, avide de découvertes à réaliser, d'expériences à faire et de défis à relever, elle prend l'avion au printemps 1994 à destination du Cap en Afrique du Sud, missionnée qu'elle est pour relater les premières élections démocratiques post-apartheid. Très vite, avec Benjamin, photographe, Sacha flaire une filière d'armes. Elle découvre des machettes en quantités effroyables et qui, coupantes des deux côtés, ne peuvent répondre aux besoins de seuls agriculteurs africains. Elles sont faites pour tuer. Sans l'accord de son employeur, elle s'envole pour le Rwanda où la guident ses pas... elle ne sait pas encore qu'en quelques mois sa vie basculera. Elle croisera effectivement sur son chemin, un homme, Daniel Kobeysi, chirurgien obstétrique, originaire de Kigali, qui partage sa vie entre sa famille de Butare et les patientes des montagnes des Virunga. Sacha et Benjamin lui demanderont de les mener jusqu'à Paul Kagamé, alors vice-président, pour l'interviewer. Mais très vite, leur destin est percuté par les événements, l'attentat perpétré contre l’avion du Président Habyarimana, l'assassinat du Premier Ministre du Rwanda  avec 10 casques bleus belges chargés de sa protection. Daniel est torturé par l'angoisse de ne pas retrouver sa femme, Rose, et son fils, Joseph, menacés du génocide Tutsi qui sévit dans tout le pays. Tous trois vont partager des moments d'intimité alors même que l'humanité sombre dans l'ignominie.

Ce premier roman est absolument bouleversant.

Il l'est d'abord par le sujet même du livre. Si le génocide du Rwanda apparaît aujourd'hui, plus de 20 après, en littérature, chaque auteur a sa manière de le traiter en lien, souvent, avec sa propre histoire. Dans "Tous tes enfants dispersés" de Beata UMUBYEYI MAIRESSE, l'écrivaine, originaire de Butare, relate le retour au pays aujourd'hui d'une expatriée en France dès les premiers jours des massacres et évoque de façon suggestive la destruction d'une ethnie à travers les souvenirs égrenés par sa mère. Là, avec Yoan SMADJA, vous allez vivre les faits de l'intérieur, lui qui s'est rendu sur place 12 ans après le génocide.

Il l'est encore parce que vous allez, aux côtés de Sacha et Benjamin, participer à l'action de grands reporters dans des pays en guerre. Vous allez monter dans des véhicules improbables, vivre des embuscades et des montées d'adrénaline aux check-points, réagir instinctivement dans des moments d'extrême urgence, vous allez VOIR aussi ! Voir l'histoire se dérouler sous vos yeux, la capturer avec un appareil photo et les voir diffusés au monde entier ou bien l'écrire alors même que les mots vous manquent pour relater l'indicible.


Ceux qui ne savent qu’écrire n’ont pas d’issue, car il n’y a pas de mots. P. 200

Yoan SMADJA rend un vibrant hommage à une profession qui, chaque jour, met en danger la vie d'hommes et de femmes pour permettre à l'information d'être ce qu'elle est, pour permettre à une forme de liberté de perdurer, coûte que coûte. Il y a un très beau moment d'émotion partagé entre Sacha et Benjamin :


Ils esquissèrent un sourire, finirent même par rire, tels des enfants qui se seraient déguisés pour jouer, tels des adultes qui savaient apprécier le bonheur d’un instant, avant que le sol ne se dérobe sous leurs pieds. P. 184

ll l'est aussi parce que vous allez vous interroger sur le pourquoi des faits ? Comment l'Homme peut-il devenir aussi sauvage ? Comment peut-il un jour arriver à tuer ses voisins, ses amis, voire sa propre famille. Yoan SMADJA revient sur les années qui ont précédé le génocide, il explique comment des faits, mis les uns à la suite des autres, ont réussi à instrumentaliser des hommes.


La peur est un mécanisme efficace pour installer l’idée d’un « eux contre nous » obsessionnel. P. 102

L'écrivain concourt au devoir de mémoire. 1994, c'était hier, et nous alerte sur ce que pourrait devenir demain.

Il l'est enfin dans la forme narrative, un hymne à l'écriture. Yoan SMADJA va, dans un procédé ingénieux, se faire côtoyer deux plumes, celle de Sacha qui relate les faits pour son métier et celle de Rose, cette femme qui, tout au long des événements, va écrire à son mari, Daniel, pour lui conter sa vie et celle de son fils au cas où... Le jeu de l'alternance entre chapitres et correspondances vont rythmer un brillant roman.

Quant à la chute, et puisque, moi, je n'ai pas pris comme Sacha d'engagement, je me suis autorisée à pleurer toutes les larmes de mon corps. 

Yoan SMADJA signe assurément un premier roman bouleversant, de ceux qui vous font mesurer la fragilité de l'humanité, dans ce qu'elle a de plus noir, et de plus lumineux aussi. Je ne saurais dire si mes larmes étaient de chagrin ou  de plaisir... 

Retrouvez mes précédentes chroniques :

A crier dans les ruines d'Alexandra KOSZELYK

L'homme qui n'aimait plus les chats d'Isabelle AUPY

Tous tes enfants dispersés de Beata UMUBYEYI MAIRESSE

L'imprudence de Loo HUI PHANG

Ceux que je suis d'Olivier DORCHAMPS

Une fille sans histoire de Constance RIVIERE

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2019-10-19T05:41:12+02:00

Une fille sans histoire de Constance RIVIERE

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Une fille sans histoire de Constance RIVIERE

Editions Stock

Tout commence avec une scène de tribunal, le jugement est sur le point de tomber. Adèle est prisonnière de son corps qui ne réussit pas à expulser le mot qui ferait toute la différence, celui qui lui offrirait la voie de la résilience, à elle et aux personnes qu'elle a trompées, abusées, manipulées. Les premiers faits remontent au 13 novembre 2015, le jour des attentats du Bataclan à Paris. Adèle habite au-dessus de la salle de spectacles. Adèle dort le jour, vit la nuit. Du bord de sa fenêtre, elle observe les hommes, les femmes, ceux qui sont à l'extérieur. Elle s'imagine une vie à travers eux. Alors, quand elle allume son poste de télévision pour comprendre le pourquoi des voitures de police, d'ambulances au bas de chez elle, qu'elle découvre le portrait d'une femme brandissant une photo de son fils, disparu, Matteo, le jeune homme qu'Adèle connaît, elle sort de chez elle et se rend à l'Ecole militaire, là où des équipes s'affairent à accueillir les proches des victimes dans l'attente de nouvelles. C'est à cet endroit qu'Adèle commence à semer les premières graines de ce qui sera bien plus qu'une affaire d'usurpation d'identité !

Dans chaque sélection des 68 Premières fois, il y a une lecture coup de poing. Je n'en suis qu'à la moitié mais je crois que ce premier roman de Constance RIVIERE va allègrement pouvoir endosser ce costume parfaitement ajusté.

Dès les premières pages, le ton est donné, cinglant, percutant. Chaque mot est terriblement pesé. Tel un uppercut, ce livre va vous couper le souffle et vous tenir en haleine tout au long des 183 pages. Vous ne retrouverez un rythme cardiaque normal qu'une fois la lecture achevée.

A travers Adèle, l'écrivaine décrypte le phénomène absolument incroyable et pourtant bien réel d'une terrible imposture, celle du statut de victime d'un attentat. Le scénario, imaginé par Constance RIVIERE, est implacable. Chaque carte est  délicatement posée sur un château qui aurait pu ne pas s'écrouler, mais... le lecteur le sait dès le début, le jugement est tombé.


[...] une fausse victime ne valait pas mieux qu’un terroriste, sacrifiant sa part d’humanité au besoin d’exister, prêt à tout écraser pour un quart d’heure de gloire [...]. P. 132

J'ai été littéralement happée par le personnage d'Adèle, subjuguée par une construction qui, dès la naissance, tournait autour du sujet de l'identité. Et puis, avec l'âge, les conséquences des traumatismes n'ont fait que s'accentuer jusqu'à autoriser une jeune femme à se mettre dans la peu d'une autre pour EXISTER.


Elle était devenue quelqu’un, toute seule, en quelques semaines, avec une identité qui lui serait bientôt propre. P. 128

Dans ce roman choral où tour à tour, Saïd, le bénévole de La Croix Rouge, Francesca, la mère de Matteo, vont prendre la parole pour exprimer leur perception des choses, ces petits détails qui ont induit, peu à peu, le doute, la confusion. Le lecteur mesure les moments effroyables auxquels chacun a été confronté. J'ai personnellement été très touchée par le rapport au corps, il y a une approche d'une hypersensibilité des impacts des événements. Là, pas de balles, mais des mots,  des paroles, des postures qui dévoilent à l'extérieur le chambardement dans lequel sombre chacun à l'intérieur.


Mais dedans, c’était fini, le chaos imposé par une douleur innommable, une douleur qui n’a pas de nom, dans aucune langue. P. 73-74

La plume, j'en ai déjà parlé, l'histoire, je ne vous en dirai pas plus, mais un seul conseil, lisez ce premier roman, une prouesse littéraire. 

Merci les fées des 68 Premières fois pour cette nouvelle très belle découverte.

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