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2017-05-20T13:56:38+02:00

Marx et la poupée de Maryam MADJIDI

Publié par Tlivres
Marx et la poupée de Maryam MADJIDI

Editions Le Nouvel Attila


Ce roman de Maryam MADJIDI, je l'attendais avec impatience, d'abord parce que le collectif des 68 premières fois l'encense, pour beaucoup, il est LE coup de coeur de cette édition 2017, et puis parce que j'ai eu la chance aux côtés de Sabine et de Delphine de rencontrer l'écrivaine sur le Salon du Livre de Paris, une jeune femme ravissante pleine de fougue, d'enthousiasme, à la voix qui porte annonciatrice d'une femme qui sait où elle va, remarquable par sa personnalité. Elle fait partie de celles qui me fascinent.


Marx et la poupée était bien en vu dans ma PAL. Mais je voulais lui faire une place de choix, lui offrir un moment privilégié pour une lecture que j'imaginais un peu spéciale. Après coup, je confirme qu'elle est bien : spéciale !


C'est l'histoire d'une famille iranienne. Tout commence en 1980. Elle vit à Téhéran. C'est la révolution. La femme a 20 ans. Elle est enceinte de 7 mois. Elle décide de prendre part à la manifestation qui gronde dans la rue. Rien ne peut l'arrêter. Elle se retrouve pourtant dans les murs de l'Université, découvre sous ses yeux le viol d'une jeune fille. Elle prend peur. Poursuivie elle-même, elle se retrouve devant une fenêtre et décide de sauter, du 2ème étage !


Voilà, vous vous retrouvez de plein fouet parachuté dans un pays qui vit une révolution aux côtés de cette femme. Peu importe son avenir personnel, celui de son bébé, ce qui la guide à l'instant présent, c'est d'être là, de participer à une action d'intérêt général.
 

 


Elle se rassure : je combats pour ces femmes, pour qu'elles puissent avoir des droits, oui, pour qu'elles soient libres, fortes, je lutte pour elles, pour leur vie, tant pis pour moi, moi c'est rien, ça ne compte plus. P. 39

Que va-t-elle devenir ? et le bébé ? C'est ce que vous allez découvrir tout au long de cette lecture.


De ce roman, il n'en est pas en réalité. Enfin, peut-être, pendant quelques pages. En réalité, c'est un livre qui sort systématiquement du cadre, il est tantôt un conte qui commence comme le veut la tradition par "Il était une fois", tantôt il revêt le costume d'un récit de vie, tantôt il est donc autobiographique, le bébé n'est autre que Maryam MADJIDI. Bref, c'est un jubilé de différents genres littéraires, un peu à l'image de l'écrivaine elle-même, cette femme née à Téhéran qui a passé sa jeunesse en France et puis, a pris l'habitude de s'expatrier, 2 ans en Chine, ou ailleurs... c'est le portrait d'une femme que l'on pourrait dire multiculturelle dans le sens où elle a beaucoup voyagé, par choix ou par obligation, et qui aujourd'hui ne serait pas ce qu'elle est sans toutes ses aventures vécues à travers le monde.


J'ai été profondément touchée par l'exil de cette famille d'intellectuels qui a décidé de fuir son pays malgré tout l'attachement qu'elle lui voue et leur idéologie. Les parents de Maryam MADJIDI ont quitté l'Iran en 1986 pour la France où ils obtiendront le statut de réfugiés politiques. Ils vivront à Paris dans le XVIIIème arrondissement. Cette terre qu'ils chérissaient ne leur offrait pas d'autres choix que celui de partir. Cette histoire donne à voir ce que vivent aujourd'hui de nombreux migrants, déchirés par l'abandon de leurs origines.


Parmi tout ce qu'ils doivent quitter, il y a cette parenthèse sur les livres qui en dit long sur l'état d'oppression que vivaient au quotidien les Iraniens :


Vas-y, apporte les livres, moi je creuse le trou.
Et la mère dépose dans ce trou Marx, Engels, Lénine, Makarenko, Che Guevara et tous les autres ; le père les recouvre de terre humide.
La petite fille est là. Elle les observe debout sur le perron. Elle se dit que ce jardin contient désormais beaucoup de choses : ses jouets à elle, et maintenant les livres interdits de son père. P. 43

C'est joliment dit mais ô combien révélateur de la dictature et de ses codes habituels. Pour brider l'émancipation du peuple, il faut lui interdire l'accès à la culture, à d'autres horizons possibles, les livres sont les premiers à être combattus. 


Les parents de Maryam MADJIDI prendront une nouvelle voie, celle de l'exil. Ce roman explore le statut d'étranger dans le pays où il arrive. J'ai tout particulièrement aimé ce passage où elle et sa mère s'assoient sur un banc et regardent ce nouvel univers  sous leurs yeux, quant à s'y intégrer, c'est autre chose...


Contempler le monde qui nous entoure. C'est toi qui m'a appris ça. Les heures que nous avons passées dans ce square, puis plus tard dans les cafés parisiens où on fumait un paquet de clopes, assises sur des bouts de trottoirs, sur des bancs dans les parcs, sur des bords de hutongs à Pékin, sur les rives du Bosphore, dans les allées sinueuses du grand bazar de Téhéran, juste ça, regarder et commenter ce qui nous entoure : les gens, les attitudes, les démarches, les allures et les silhouettes, les chiens, les chats et les oiseaux, le végétal, les immeubles, les objets derrière les vitrines, les enseignes, les engins roulants, tout passait dans notre grand laboratoire-observatoire de la vie. P. 101

Maryam MADJIDI essaie de comprendre son père. Ainsi, l'histoire de ce petit déjeuner en dit long sur la volonté qu'il avait de s'approprier les traditions françaises...


Je regarde ces croissants posés tristement sur la table, vierges de souvenir, sans saveur familière, que ma mère et moi boudons obstinément. P. 97

mais sur la difficulté aussi pour des étrangers de s'accommoder dès l'arrivée dans le pays de toutes ces habitudes qui ne sont pas encore les leurs, et qui le ne le seront peut-être jamais. Et puis, ce sursaut, incompréhensible pour la petite fille qu'est Maryam quand il lui impose des cours de persan comme la préservation du dernier fil qui lie encore sa fille à son pays d'origine.

J'ai été profondément touchée par le portrait dressé de sa mère, cette femme qui a déjà dû abandonner son pays où elle menait le combat de la liberté et qui ne trouve pas tout à fait sa place dans celui d'adoption.


Déjà en Iran, les rêves de la mère disparaissaient peu à peu. En France, le peu qu'il restait tombait évanoui, un par un, sur la moquette de la chambre, juste en dessous de sa chaise. P. 103

Enfin, ce roman en dit long sur l'histoire de la langue. La partie qui lui est dédiée est tellement belle. Construite comme un conte, elle use de métaphores pour illustrer à quel point il est difficile de passer de l'une à l'autre et vice-et-versa.


Le persan, assis un peu à l'écart sur un banc, les regarde s'éloigner. Vieille femme pensive, encerclée d'une épaisse solitude, balayant du bout de sa canne quelques feuilles et déchets et les vieux rêves du passé. P. 142

Alors, quand Maryam MADJIDI évoque l'apprentissage de la langue, le français pour des non-francophones, le ton de la colère nous imprègne. Elle dénonce ces classes spéciales qui l'ont accueillies un temps mais qui la révulsaient. Pourquoi ne pas permettre à ces enfants d'être accueillis dans des classes ordinaires ? Pour faciliter leur intégration ? L'Education Nationale aurait sûrement beaucoup à apprendre de ce témoignage, peut-être que les institutions, dans un souci d'agir, le font maladroitement, voire inefficacement... faisant subir à ces enfants de nouvelles souffrances. 


Plus fort encore est le propos de la double culture. Il est de bon ton aujourd'hui de parler des apports de deux pays. Maryam MADJIDI, elle, en souffre. C'est une charge, très voire trop, lourde. Elle est prête à nous la donner...


Tu sais ce que ça fait d'être nulle part chez soi ? En France, on me dit que je suis iranienne. En Iran, on me dit que je suis française. Tu la veux ma double culture ? Je te la donne, va vivre avec et tu viendras me dire si c'est une "belle richesse" ou pas. P. 156

Ce livre, ce sont les prémices d'une longue, très longue, conversation que j'aimerais avoir avec l'écrivaine pour aller plus loin encore dans tout ce qu'elle a à nous apprendre. C'est un écrit formidable pour découvrir par la voix de celle qui l'a vécu ce qu'est l'exil, le déracinement, le retour au pays... à l'image des 3 naissances qui le structurent.


Marx et la poupée vient d'être couronné par le Prix Goncourt du Premier roman, ce n'est pas celui que je lui aurais décerné pour tenir compte de la navigation de l'écriture entre différents registres, mais à bien y réfléchir, je n'en ai pas d'autres à lui offrir, alors bravo Maryam MADJIDI.

Celle lecture s'inscrit dans le cadre de la sélection des 68 premières fois pour son édition 2017 :

Elle voulait juster marcher tout droit de Sarah Barukh ****

Outre-mère de Dominique Costermans ****

Maestro de Cécile Balavoine *****

Marguerite de Jacky Durand *****

La plume de Virginie Roels ****

Mon ciel et ma terre de Aure Atika *****

Nous, les passeurs de Marie Barraud *****

Principe de suspension de Vanessa Bamberger *****

Les parapluies d'Erik Satie de Stéphanie Kalfon ****

Presque ensemble de Marjorie Philibert ***

Ne parle pas aux inconnus de Sandra Reinflet *****

La téméraire de Marine Westphal *****

La sonate oubliée de Christiana Moreau ****

Cette lecture participe aussi au Challenge de la Rentrée Littéraire MicMelo de janvier 2017 ! 

Elle voulait juster marcher tout droit de Sarah Barukh ****

Outre-mère de Dominique Costermans ****

Vermeer, entre deux songes de Gaëlle Josse *****

Maestro de Cécile Balavoine ***** Coup de coeur

Marguerite de Jacky Durand *****

Les indésirables de Diane Ducret ***** Coup de coeur

Mon ciel et ma terre de Aure Atika *****

Nous, les passeurs de Marie Barraud *****

Pour que rien ne s'efface de Catherine LOCANDRO *****

Principe de suspension de Vanessa BAMBERGER ****

Les parapluies d'Erik Satie de Stéphanie KALFON ****

Coeur-Naufrage de Delphine BERTHOLON ***** Coup de coeur

Presque ensemble de Marjorie PHILIBERT ***

La baleine thébaïde de Pierre RAUFAST ****

L'article 353 du code pénal de Tanguy VIEL ****

Ne parle pas aux inconnus de Sandra REINFLET ****

La téméraire de Marine WESTPHAL *****

Par amour de Valérie TONG CUONG ***** Coup de coeur

La société du mystère de Dominique FERNANDEZ ****

L'abandon des prétentions de Blandine RINKEL ****

La sonate oubliée de Christiana MOREAU ****

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commentaires

L'ivresse littéraire 20/05/2017 16:01

Jolie chronique très complète sur ce livre hors catégorie comme tu le dis si bien. Dans ce premier roman il y a tout : de l'écriture empreinte de poésie et de douleur, de la colère suscitée par une guerre, par un pays d'accueil, par le regard des autres, mais aussi de l'amour, beaucoup d'amour. Enfin bref une véritable pépite tant sur le fond que la forme.

Tlivres 20/05/2017 22:07

Totalement d'accord avec toi. J'ai été un peu déstabilisée par la forme mais après quelques jours de lecture, il ne me reste plus que de très jolis passages, assurément un écrit très réussi !

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