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2017-02-19T16:07:35+01:00

Tropique de la violence de Nathacha APPANAH

Publié par Tlivres
Tropique de la violence de Nathacha APPANAH

La plume de cette jeune écrivaine, je l'avais découverte avec Dernier frère, une lecture qui m'avait bouleversée à l'époque.


Avec "Tropique de la violence", Nathacha APPANAH confirme la puissance de son écriture

 

Tout commence avec Marie, cette jeune femme qui, à 23 ans, décide de quitter son univers familial. Elle se forme au métier d'infirmière. Elle trouve un emploi. Elle va rencontrer un homme Chamsidine. Il l'aime, elle l'aime. Ils se marient et vivent à Mayotte. Les années passent, le projet d'avoir un enfant se fait grandissant, mais voilà, chaque mois, les sempiternelles traces de sang lui montrent que ça ne sera pas encore pour ce mois-ci. Cham quitte sa femme pour une autre. Marie se morfond dans son chagrin jusqu'au jour où une jeune femme arrivée avec les kwassas sanitaires, ces bateaux chargés de transporter depuis Anjouan les malades, les femmes enceintes, les personnes âgées... tout ceux dont la santé est en danger. Marie est là, elle l'accueille. Dans ses bras, un tout petit enfant, emmailloté, à l'image d'une momie. L'enfant ouvre les yeux, il a un oeil noir et un oeil vert. Au début, Marie craint qu'il ne soit aveugle. Mais non, la réalité, c'est qu'il est porteur de malédiction. La mère fuit, abandonnant son enfant aux bons soins de Marie. Là commence alors pour cette femme une toute nouvelle vie.


Les premières pages de ce roman sont vertigineuses. Ainsi se déroulent rapidement les événements les plus marquants de la vie de Marie jusqu'au jour où elle se retrouve avec cet enfant dans les bras. Que va-t-elle en faire ? Impossible de vous le dévoiler bien sûr... je vous laisse le découvrir au gré de votre lecture !


Dans ce roman, il est question  de l'exil, de ces hommes et de ces femmes qui, un jour, quittent leur terre d'origine pour en adopter une autre. Au fil des siècles, au gré des territoires atteints et des objectifs poursuivis, le vocabulaire s'adapte, les noms des embarcations changent, les statuts des immigrés aussi. La langue française offre un vocabulaire riche, diversifié, pour traduire chacune des réalités.

Tropique de la violence de Nathacha APPANAH

Avec l'exemple de Moïse, ce garçon né ailleurs, élevé ici, Nathacha APPANAH montre bien à quel point les origines sont irrépressibles et posent problème notamment à l'adolescence, cette période des questionnements. Alors, quand il s'agit de vivre sa jeunesse aux côtés d'une partie de la société désoeuvrée, oisive, plongée dans la précarité et la délinquance, comment faire pour ne pas s'y mêler ? L'écrivaine donne à voir une réalité méconnue et pourtant authentique de l'île de Mayotte, celle des mineurs isolés étrangers. En 2015, le défenseur des droits tirait la sonnette d'alarme sur cette population évaluée à 3000 individus. Ils viennent des Comores et de l'Afrique de l'Est, cette migration entretient une pression forte sur ce territoire français.


Pour autant, ces jeunes qui peuvent devenir des délinquants, des voleurs voire des assassins, sont pluriels. Nathacha APPANAH montre à quel point il s'agit d'individus aux multitudes facettes :


Je voudrais lui dire que je ne suis pas qu'un assassin, que j'ai été un garçon qui lisait des livres, qui écoutait de la musique, qui était un as du Lego, je voudrais lui dire que je n'ai pas su lutter contre Bruce, que j'ai été lâche et bête, que la peur m'a paralysée pendant des mois. P. 39

Face aux difficultés rencontrées, des associations se mobilisent bien sûr. Avec le personnage de Stéphane, Nathacha APPANAH fait un focus sur la volonté d'adultes de s'impliquer pour sauver cette jeunesse en difficulté mais c'est sans compter les freins notamment culturels de cette jeunesse elle-même. Ce qui pourrait paraître une bonne idée est finalement réduit à néant. La situation malheureusement apparaît comme sans issue. L'évolution ne passera-t-elle pas finalement par les jeunes eux-mêmes. Il y a ce proverbe qui me taraude : "On ne peut faire le bonheur des gens malgré eux". 


Encore faudrait-il que cette jeunesse ait conscience d'un autre possible mais à bien y regarder, ne puise-t-elle tout simplement pas son bonheur dans sa propre condition ?

 


Et moi, Moïse, j'ai quatorze ans, je fume, je bois, je chante et je danse avec les copains, je n'ai pas de passé, pas d'avenir, je suis heureux. P. 78

Ce jeune homme exprime individuellement ce besoin de se ressourcer dans ses souvenirs, l'image d'un livre qu'il affectionne tout particulièrement fera plaisir aux lecteurs et lectrices que vous êtes bien sûr :


[...] que les mots de ce livre que je connaissais par coeur étaient comme comme une prière que je disais et redisais, et peut-être que personne ne m'entendait, peut-être que ça ne servait à rien mais qu'importe. Ouvrir ce livre c'était comme ouvrir ma propre vie, cette petite vie de rien du tout sur cette île, et j'y retrouvais Marie, la maison et c'était la seule façon que j'avais trouvée pour ne pas devenir fou, pour ne pas oublier le petit garçon que j'avais été. P. 126/127

Si les bienfaits des livres restait encore à démontrer,  c'est désormais chose faite !


En refermant ce magnifique roman signé d'une écrivaine talentueuse, je me dis une nouvelle fois que les hommes ne naissent pas tous égaux sur cette terre. Nathacha APPANAH en fait d'ailleurs sa conclusion :


[...] et ils pourraient vivre dans un endroit appelé Tahiti, dans un endroit appelé Poitiers, dans un endroit appelé Montréal et ils seraient certainement différents. P. 148

Ce roman est sombre, il fait état d'une situation grave, mais il reste toujours agréable à lire, grâce à la très belle plume de l'écrivaine, c'est certain, mais aussi vraisemblablement en lien avec sa forme. Roman chorale, la parole est alternativement donnée à Marie (la jeune infirmière), Moïse (l'adolescent emprisonné pour un crime qu'il a commis), Bruce (le leader de cette population de jeunes délinquants), Olivier (policier), Stéphane (bénévole associatif), un processus ingénieux qui permet à chacun de se construire sa propre idée du sujet.


Comme beaucoup de blogueurs et blogueuses, et devant la richesse de ce roman, je m'interroge sur le fait qu'il soit passé à côté des sélections des prix littéraires 2016. Heureusement, des jeunes (tiens donc !) ont su reconnaître ses qualités, il est lauréat du Prix Femina des Lycéens 2016. Bravo à eux d'avoir été aussi fins chroniqueurs !

 

Pour moi, ce roman entre dans ces lectures coup de poing. 2ème uppercut en 1 semaine !

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commentaires

héliéna 20/02/2017 14:29

Une bonne grosse claque ce roman!

Tlivres 20/02/2017 19:41

Cool, toi ici Héliena, merci de ton message. Oui, un uppercut, je ne suis pas prête de m'en remettre. Belle lecture à toi et à bientôt. Bises.

Joëlle 19/02/2017 21:45

Completement en phase avec toi et vive les lycéens!

Tlivres 20/02/2017 07:04

Youpiiiiiiiiii ! Bises Joëlle

eimelle 19/02/2017 19:47

un vrai coup de coeur pour moi aussi!

Tlivres 19/02/2017 20:43

Magnifique. Je crois que Nathacha APPANAH a fait l'unanimité avec ce tout dernier roman, quel talent ! Belle fin de week-end à toi.

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